En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Quand
Dieu créa l’homme, l'esquisse et la femme, son grand œuvre, il en
conçut une immense satisfaction. Cette fois, pensa-t-il, j’en ai
fini de ce travail harassant, je vais pouvoir me reposer sur mes
lauriers. Je laisse aux humains ce merveilleux paradis terrestre :
ils n’ont plus qu’à croître et multiplier pour occuper ma
création. Cependant, tout Dieu qu’il était, il n’avait pas tout
à fait bien terminé son travail …
Si
la femme, contrairement à ce que pensent encore quelques affreux
bonshommes, toujours prompts à se croire supérieurs, était en tout
point parfaite, véritable chef-d’œuvre de la nature, l’homme
avait quelques imperfections dont la plus visible fit basculer
l’histoire. Éve et ses amies étaient d’une beauté à damner
Adam et ses camarades. Des rondeurs délicates, des formes ne
demandant que caresses et tendresse, elles avaient tout ce qu’il
fallait pour faire tourner la tête de leurs compagnons.
Hélas,
ces pauvres garçons avaient été conçus sans ce curieux petit
appendice qui préoccupe désormais toutes leurs pensées. Dieu avait
quelque peu dérapé dans les dernières retouches. S’il les avait
munis de bourses, pensant certainement en faire de futurs
capitalistes, il avait omis le petit plantoir destiné à la
reproduction et à bien d’autres satisfactions.
Le
pauvre être supérieur avait songé à un stratagème d’une
incroyable complexité pour que la femme puisse être fécondée.
Désireux sans doute de ne pas perturber les hommes avec cette tâche
qu’il pensait insurmontable pour eux, il avait convié la
fécondation au plus bel arbre du verger : l’arbre à verges
comme il se doit ! Cet endroit avait été nommé « le septième
ciel »parce que Dieu s’y était permis une sieste le dimanche
de la création.
Cet
arbre était doté d’un fruit qui, lorsqu’il se gorgeait de
soleil, avait la faculté de grossir quand une femme venait
s’allonger sous le « septième ciel » profitant de son
ombre et de sa beauté. La belle alanguie de se trémousser afin
d’ouvrir son merveilleux écrin, tout en caressant son délicat
bouton des plaisirs pour provoquer murmures et gémissements.
La
verge n’était pas insensible à ce ballet qui se déroulait à ses
pieds. Elle redressait plus encore la tête, frémissait, elle aussi,
jusqu’à ce qu’un suc blanchâtre, une sève de vie jaillisse
d’elle pour retomber sur la belle, jambes grandes ouvertes pour
recevoir la semence de vie. Elle n’avait plus qu’à garder
précieusement ce liquide chaud et visqueux pour engendrer, quelque
temps plus tard, un nouvel hôte du paradis.
Le
serpent, fin observateur, avait remarqué les trémoussements de la
dame, sa posture sensuelle et la douceur de sa caverne. L’animal,
toujours à la recherche de tiédeur, profita du ballet de quelques
dames en quête de la semence fertile pour s’insinuer en cette
grotte accueillante. Certaines femmes en furent particulièrement
choquées et il se murmure que la crainte ancestrale du serpent date
de cette intrusion indélicate.
D’autres,
au contraire, éprouvèrent tant de plaisir à cette pénétration
qu’elles regrettèrent amèrement que leurs compagnons fussent
incapables de pareilles visites. C’est une jeune fille, Lilith, qui
se dit qu’il y avait là certainement confusion ou bien maladresse
de la part du vénérable Créateur. Il faut bien admettre que le
grand architecte avait eu tant à faire en si peu de jours, qu’on
pouvait bien admettre cette petite méprise.
Lilith
décida de grimper dans le plus bel arbre du verger et arracha une
verge, un joli braquemart, une tige à moins que ce ne fût un
goupillon, une baguette, un vit, ou bien encore une bistouquette, un
gourdin, un phallus ou plus prosaïquement un pénis. Qu’importe
comment on nomme la chose, elle devait immédiatement se retrouver
entre les jambes des hommes. La jouvencelle appela un garçon et la
lui fixa au bas du ventre, la greffe prit dans l’instant pour sa
plus grande satisfaction.
La
belle fut ravie de son idée. Elle en conçut tant de plaisir qu’elle
se lança dans une danse lascive devant ce garçon qui découvrit à
sa grande surprise que le fruit greffé réagissait comme il le
faisait sur l’arbre. Il en éprouva au début un peu de honte, ne
sachant que faire de cette curieuse excroissance. Puis, à
l'invitation de la belle, il se mit à imiter les serpents. L’arbre
se couvrit de fruits différents qu’on nomma de la Passion.
Tous
les habitants du paradis terrestre furent attirés par les râles qui
venaient de ce premier couple en fusion. Bientôt toutes les femmes
grimpèrent aux arbres à verges détacher un fruit pour le fixer au
pubis de celui qu’elles avaient choisi. Il y eut ce jour-là sur la
terre, une sarabande de corps entremêlés, une rumeur de
gémissements et de râles, une extase à nulle autre pareille.
Le
serpent se mordit la queue quand il comprit que, désormais, il
serait privé de ce petit plaisir innocent. Le pauvre animal ignorait
qu’on allait lui imputer le pêché originel et que la verge
deviendrait pomme de discorde dans bien des couples. Ceux-là n’ont
sans doute pas compris qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien
et que la genèse contient bien des sornettes. Je me suis fait ici un
devoir de rétablir la vérité pour mon plus grand plaisir et
j'espère, le vôtre.
Pour
achever ce difficile tour d'horizon des femmes ayant écrit sur un
fleuve, autorisez-moi une entorse au projet initial faute d'avoir
trouvé dans notre patrimoine culturel, trace d'un poème féminin
sur la Loire avec cette magnifique poésie dédiée à la Seine
À
la Seine
Rive
enchantée, Berceau de mes amours ; Onde argentée, Image
des beaux jours ; Que ton cours est limpide ! Que ta fuite
est rapide ! Ah ! pour mon cœur, C'est l'adieu du bonheur.
Déjà
ma lyre Gémit dans les roseaux, Et mon délire A fait
frémir tes eaux. La naïade plaintive Se penche sur la rive
Pour m'écouter, Me plaindre, et m'arrêter.
Cette
eau si belle T'abandonne en courant ; Moi, plus fidèle, Je
m'éloigne en pleurant. Demain celui que j'aime M'appellera
lui-même !... Vœux superflus ! Je ne l'entendrai plus.
Ah
! dans ta course, Emporte mes tourments ! Mais, à ta source,
Retiens tous mes serments ! Si l'objet que j'adore Vient
m'y chercher encore, Dis-lui qu'Amour T'a promis mon retour.
Menie
Grégoire, née à Cholet et Morte à Tours, de son vrai nom Marie
Laurentin, fut une journaliste et écrivain, célèbre notamment pour
avoir été animatrice de radio sur RTL de 1967 à 1982 où elle
anime une émission d'écoute et de parole intitulée Allô, Ménie.
Elle
est Femme de Loire à plus d'un titre. Tout d'abord, son parcours
personnel lui a permis d'arpenter les rives de la rivière en Anjou
et en Touraine. On ne peut trouver plus bel écrin. Ce fut sans doute
ce qui la poussa à écrire :
« Les
lumières du mois d'octobre en Touraine font penser au Paradis des
peintres italiens de la Renaissance. »
Elle
est l'auteure d'une trilogie : « Les dames de Loire ».
L'histoire se
situe à Chinon et à Tours. C’est la vie romancée de son
arrière-grand-mère tourangelle, née à Chinon et celle de sa
grand-mère tourangelle.
« Les
deux jours passés à Tours laissèrent après tout un bon
souvenir : on s’en fut en voiture, sur la demande de Julie,
visiter Amboise, dont le château était en parfait état,
contrairement à celui de Chinon qui achevait de perdre ses toitures
et dont les poutres menaçaient de s’écrouler. La forêt avec sa
pagode chinoise et son immense bassin, enchanta Julie. »
L'héroïne,
Julie Guiet de la Gravière est issue d’une famille de petite
noblesse provinciale, ruinée sous la Révolution. La Touraine est la
reine du paysage, toute en subtilité, à travers ses vins et ses
fromages, comme par ses paysages décrits avec la passion d’une
amoureuse. Memie par petites touches évoque sa chère Loire :
« De
sa fenêtre, elle apercevait la Loire, somptueuse et royale, sous
les arches exquises du pont de pierre et la longue rangée des
façades Renaissance sur le quai. »
Le
21 février 1990,
Jacques Metais crée le Liger Club, avec, entre autres les
initiateurs de cette aventure la journaliste Ménie Grégoire. Cette
association est dédiée à l'art de vivre sur les bords de la Loire,
dans la tradition et toujours avec courtoisie. Elle entend pomouvoir
la valorisation du Val de Loire et du bassin Ligérien, la
connaissance, la promotion des arts, de la culture, de la gastronomie
traditionnelle des vins de terroir et la protection de son
environnement à travers différentes actions.
Depuis, des clubs se
sont créés depuis les sources de la Loire au Mont Gerbier des Joncs
jusqu'à son estuaire atlantique, ainsi qu'à Paris, ville dans
laquelle résident de nombreux Ligériens originaires de la vallée
de la Loire et du bassin Ligérien. Plusieurs Ambassades Ligériennes
créées hors de la Métropole implantées sur les cinq continents
sont également actives ; les Ligériens y séjournant ou de passage
sont toujours accueillis chaleureusement par ces correspondants et
amis.
Ménie Grégoire
consciente de la condition féminine de son époque, milita pour
l'émancipation des femmes.Elle sera ainsi nommée experte au
conseil national du travail féminin.
De son véritable nom Marguerite Lemesle, elle est
née en 1876, morte en 1959 après avoir consacré sa vie à
l'écriture romanesque avec en toile de fond de ses histoires, le
Cher et la région de Bléré, ville où son frère exerçait la
profession de médecin. Elle s'est inspiré de personnes de la région
pour camper ses personnages.
Célibataire, elle a vécu à Bléré plus de 40 ans
en compagnie de sa mère après de solides études à Tours. Elle
reçu le prix fémina en 1928 pour le roman Georgette Garou. La
ville de Bléré l'a honoré en donnant son nom à la Bibliothèque
ainsi qu'une venelle.
Bibliothèque Dominique Dunois
Venelle Dominique Dunois
Le mieux est de la découvrir à travers quelques
extraits de ses textes.
« Ceux qui n'ont pas vu la Touraine à l'automne
ou ceux qui n'ont pas su guetter la semaine, le jour, l'heure où
cette saison atteint l’apogée de sa magnificence, ne peuvent
imaginer la grandeur du silence de l'automne. Peut-être la nature,
impressionnée par la beauté de son œuvre a-t-elle voulu lui rendre
les honneurs de ce silence …
Les souffles marins de l'Ouest et les ardeurs du Midi
se marient en se tempérant. La richesse de la Touraine, terre
d'élection, c'est la rencontre des blés de la Beauce, de la
betterave du Nord, du pommier à cidre de Normandie, de la vigne et
des fruits des contrées méridionales... Si la fermière voulait
filer la laine des moutons etle chanvre qui s’accommode des terres
fraîches et grasses des varennes, elle n'aurait pas besoin de sortir
une seule pièce de monnaie de sa bourse pour vêtir, nourrir et
abreuver royalement toutes sa maisonnée …
On ne porte plus guère de bonnets en Touraine. Il y a
longtemps que les coiffures à ailes blanches et à fond bouffant
dorment sur le plus haut rayon des lourdes armoires en noyer. On en
les sort plus que pour les montrer aux gens de la ville qui ont le
goût des choses mortes. Comme une tête féminine est jolie,
pourtant, là-dessous ! Les traits fanés s'y rajeunissent dans
une ombre douce ; le cadre refait les ovales meurtris. Et les
jeunes ! Il n'en est pas que la coiffe n'embellisse, à qui elle
ne prête un air de pudeur charmante. Le moyen de n'avoir pas le
visage de sainte entre des ailes blanches ? …
Il y a quelque soixante ans, lorsque la Tourangelle
troqua son gaie fichu à ramages et son tablier pour la robe noire
moulant la taille des « dames de la ville », le bonnet se
mofia. Le petit bourg de Vouvray imagina de broder des fonds de
mousseline légère d'un gros travail aussi riche, aussi fouillé que
les rondes bosses des anciens orfèvres, et la province entière
adopta cette mode nouvelle.
Quelques attardées de villages perdus au milieu des
terres où le chemin de fer ne passe pas et que l'avions survole de
très haut, portent encore le bonnet. Quelques vieilles encore
achètent ces rustiques coiffes en étoffe lourde qui masquent des
crânes chauves et de vœux cous ridés »
Marie-Madeleine est née à Sully-sur-Loire en1
914. Elle est la fille de Louis Martin, un père qui l'a initiée à
l'histoire, lui donnant une passion qui ne l'abandonnera jamais
jusqu'à sa mort en 1998.
Louis Martin est un royaliste ardant, ami de Mauras et
de Léon Daudet, il influence grandement sa fille dans son
inspiration. La Loire certes mais surtout la vie de Maximilien de
Béthume et au règne d'Henry IV.
Elle publie son premier livre, Aspects de la
renaissance française sous Henri IV, qui obtient, sur manuscrit,
le prix Sully-Olivier de Serres puis, publié est couronné par
l’Académie française en 1944.
Elle se lance dans un travail qui fait des vagues en
France. Elle publiera en Suisse Histoire de l’unité française.
Cet ouvrage en dépit des polémiques puisqu'elle consacre un
chapitre à Mauras, alors emprisonné, l’Académie française lui
décernera le Grand Prix Gobert attribué à une femme pour la
première fois depuis sa fondation en 1834.
D’autres grands livres marqueront son travail
acharné : Le « Génie » des femmes en 1950, Sully le Grand en
1959, Le Roi de France ou les grandes journées qui ont fait la
monarchie en 1963, et, la même année, Les Doctrines sociales en
France et l’évolution de la société française du XVIIIe siècle
à nos jours, Le Latin immortel en 1971. Elle publia aussi une
Histoire de France racontée aux enfants (1948).
Marie Madeleine Martin fonde, contre vents et marées,
une maison d’édition en 1949 : Reconquista qui deviendront
les Éditions du Conquistador. Cette aventure n'est pas de tout
repos. Elle en tirera un pamphlet sur le monde de l'édition.
« J'ai un devoir particulier à remplir envers
la mémoire de Sully, le Grand, un devoir qui est aussi un héritage.
Les anecdotes sur Maximilien de Béthune ont bercé mon enfance, le
personnage de Sully a été mêlé à mes premières découvertes du
monde dans le pays de ma naissance qui fut, le lieu de sa retraite et
qui lui conféra le nom sous lequel le désigne la gloire. Et c'est
mon père, Louis Martin, qui m'apprit tout ce que je pourrai dire de
lui …
Les noms d'Henri IV et de Sully sont tellement liés
qu'il n'est pas possible d'honorer l'un sans louanger l'autre. Aucune
directive important du règne ne fut prise sans la participation de
Sully et l'entente du Prince et de son ministre fut bien plus qu'une
collaboration politique, elle fut la fusion de deux personnalités …
Henri IV et Sully furent unis, non seulement dans leur
semblable amour du bien public, non seulement dans le détail de leur
emploi du temps quotidien, mais encore parce qu'ils surent se servir
des divergences mêmes de leurs caractères et de leurs vues pour
arriver à un examen plus complet des problèmes qui les
sollicitaient., à des décisions nourries de leurs passagères
oppositions ...
Sully permit l'accomplissement de l'œuvre du roi
parce que ce dernier était incapable de se plier à un travail de
cabinet ! Sully ne fut pour Henri IV ni un ministre, ni un homme
de confiance, il fut son double ! »
Lucie-Rose-Séraphine-Élise est la fille du Président de la
République Félix Faure et de Marie-Mathilde
Berthe Belluot. Son père doit sa notoriété à son décès
dans l'exercice de ses fonctions le 16 février 1899, à l'âge de 58
ans au Palais de l'Élysée en galante compagnie.
Lucie-Félix et sa sœur Antoinette sont amies de jeunesse de
Marcel Proust ; il est même question un temps de l'union de Lucie et
Marcel. C'est le scandale provoqué par la mort président qui met
un terme à ce projet.
En 1903, Lucie Faure épouse Georges Goyau : un
intellectuel né à Orléans en 1869, grand spécialiste de
l'histoire religieuse. Ne se contentant pas de rester dans
l'ombre de son mari Lucie fonde la « Ligue fraternelle des
enfants de France » tout en se consacrant à l'écriture sous
le nom de plume de « Lucie Félix-Faure Goyau » Très croyante, la
plupart de ses écrits portent sur des sujets catholiques même si on
lui doit :
La vie et la mort des fées.
L'arbre des fées
Ombres et paysages d'Amboise
Elle sera jurée du premier prix Femina, Femme très cultivée,
elle lit le latin, le grec, l'anglais ; elle voyage beaucoup même si
elle est toujours restée très attachée à Amboise et à la Loire.
« La Loire traverse le paysage d'Amboise, comme un signet
traverse une page de missel, un beau signet d'or où seraient
incrustées des turquoises. Le sable dessine le cours du fleuve. Il y
reste assez d'eau pour refléter des nuages, de grands morceaux
d'azur, la dentelle blonde des peupliers.
De cette page, le château formerait la vignette avec ses bases
formidables, ses toits légers, dont les dents aigues mordent en
plein ciel.
Malgré ses fabriques, Amboise a toujours l'air de se reposer.
Elle est fière d'offrir au soleil le miroir de son fleuve, la
corbeille de ses jardins, la draperie onduleuse et verdoyante de ses
treilles …
Le quai d'Amboise file entre sa bordure de maisons, de jardins,
de terrasses et la Loire, la molle et paresseuse Loire.
Il y a des visions d'Îles, de coteaux, de peupliers ; dans
le recul de ses perspectives, il laisse deviner de jolis caprices,
des enfoncements vaporeux …
Autour du château s'étirent quelques ruelles sombres et
fraîches comme des couloirs ? Des siècles ont défilé entre
leurs murs ; au clair de lunen elles prennent des airs de
mystère, presque inquiétants. Les murailles géantes du château
qui, de son rocher, domine la ville, contrastent avec ces vues
lilliputiennes ; et là-haut, comme une fleur posée sur une
armure, la fine chapelle ajoute à ses grâces – si délicates, si
suaves, si aérienne, que sa flèche a l'air de s'élancer pour
échapper aux vulgarités d'ici-bas ... »
Pour ces quelques lignes exhumées ici, elle a sa place dans ce
panthéon des femmes de Loire.
La
Bonne dame de Nohant est parfois considérée comme une écrivaine de
Loire. Il est vrai qu'elle relata un voyage dans le Forez qui laissa
un goût amer aux gens du pays. Par contre c'est au cœur du Berry
qu'elle coula des jorus heureux aimant à se baigner dans sa petite
rivière de l'Oizenotte ou dans l'Indre. Elle fit de très belles
descriptions de ces décors rivières. Attachons-nous ici à son
domaine de Nohant, un extrait de « Histoire de ma vie ».
Je
dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j’ai été élevée,
où j’ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir
mourir.
Le revenu en est peu considérable, l’habitation est simple et
commode.
Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée
Noire, qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette
position centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée
du pays, dans une large veine de terre à froment, nous prive des
accidens variés et du coup d’œil étendu dont on jouit sur les
hauteurs et sur les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons
bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en
comparaison de la Beauce et de la Brie, c’est une vue magnifique ;
mais, en comparaison des ravissans détails que nous trouvons en
descendant jusqu’au lit caché de la rivière, à un quart de lieue
de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en
montant sur les coteaux qui nous dominent, c’est un paysage nu et
borné.
Quoi qu’il en soit, il nous plaît et nous l’aimons.
Ma grand’mère l’aima aussi, et mon père y
vint chercher de douces heures de repos à travers les agitations de
sa vie. Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout
ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce
cimetière plein d’herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce
porche antique, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de
paysan entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne
et de leurs vertes chenevières, tout cela devient doux à la vue et
cher à la pensée quand on a vécu si longtemps dans ce milieu
calme, humble et silencieux.
Le château, si château il y a (car ce n’est qu’une médiocre
maison du temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de
la place champêtre sans plus de faste qu’une habitation
villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois
cents, sont fort dispersés dans la campagne ; mais il s’en
trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la maison, comme
qui dirait porte à porte, et il faut vivre d’accord avec le
paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez vous comme
chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et, bien qu’en
général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage des
ménageants, il n’y a pas tant à se plaindre des enfants, des
poules et des chèvres de ces voisins-là qu’il n’y a qu’à se
louer de leur obligeance et de leur bon caractère.
Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits
propriétaires (on me permettra bien d’en parler et d’en dire du
bien, puisque, par exception, « je prétends que le paysan peut
être bon voisin et bon ami » ), sont d’une humeur facétieuse
sous un air de gravité. Ils ont de bonnes mœurs, un reste de piété
sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs
manières, une activité lente mais soutenue, de l’ordre, une
propreté extrême, de l’esprit naturel et de la franchise. Sauf
une ou deux exceptions, je n’ai jamais eu que des relations
agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant jamais
fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu’on appelle des
bienfaits. Je leur ai rendu des services et ils se sont
acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans
la mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me
doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère
preuve d’un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous
pouvons faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je
leur ai vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse
bien entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui
leur était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils
ont plus de tact, de réserve et de politesse que je n’en ai vu
régner parmi ceux qu’on appelle les gens bien élevés.
Telle était l’opinion de ma grand’mère sur leur compte.
Elle vécut vingt-huit ans parmi eux, et n’eut jamais qu’à s’en
louer.
Un
livre sur les femmes sans la présence d'une militante de la cause
féministe eut manqué à son devoir. Il se trouve que l'occasion est
belle de rendre hommage à une des pionnières nationale de ce juste
combat.Née
en 1848 au sein d’une famille aisée de l’Allier, Hubertine
Auclert est rapidement envoyée suivre ses études dans les couvents
de Montluçon avant que de partir pour Paris.
Marquée
profondément par un discours de Victor Hugo en 1872, comparant les
femmes à des esclaves tout en déplorant qu'elles n'aient pas accès
à la citoyenneté, elle consacre son existence à l'intégration des
femmes dans la vie civique ce qui fera d'elle l'une des premières
suffragettes.
Elle
meurt meurt en 1914 sans avoir jamais vu la concrétisation de sa
principale revendication : le droit de vote des femmes. Elle a su
néanmoins imposer le sujet des droits civiques et politiques des
femmes dans le débat public en France.
Elle
est l'une des premières militantes françaises à revendiquer le
terme de féministe. Hubertine Auclert ouvre la voie aux combats de
ses successeures par l’inventivité et l'opiniâtreté qu'elle met
dans ses modes d’action. Elle ne se contente pas de discours et de
manifestes, elle se lance dans des gestes militants particulièrement
subversifs qui seront les moyens qui finiront pas faire plier plus
tard les hommes. Elle se comporte comme une combattante de la cause,
effectuant des recours en justice, éditant de timbres promouvant les
droits des femmes, renversant les urnes de vote, interromptant de la
lecture du Code lors d’un mariage civil. Elle boycote le
recensement : « Si nous ne comptons pas, pourquoi nous
compte-t-on ? » et refuse de payer les impôts « je ne vote pas,
je ne paie pas d’impôts ».
« Il
n’y aura de bonheur pour l’humanité que dans l’égalité des
droits pour tous, et l’équitable répartition des fonctions entre
tous, hommes et femmes indifféremment. »
« Beaucoup
de femmes, sous prétexte qu’elles n’ont ni domaines, ni maisons
de rapport, ni titres de rente, omettent, en se mariant, de passer un
contrat. Elles ont cependant, plus encore que les favorisées de la
fortune, intérêt à sauvegarder leur modeste mobilier, leurs
vêtements et les ressources que produisent leurs dix doigts. Or,
pour voir échapper à la confiscation maritale leurs hardes et leur
salaire, pour se soustraire à la communauté légale, où tout ce
qui appartient à la femme est la propriété du mari, où rien de ce
qui appartient au mari n’est la propriété de la femme, elles
doivent - n’auaient-elles absolument que le produit de leur
travail - elles doivent, en se mariant, passer le contrat de
séparation de biens. »
Un
caractère bien trempé qui en fait indubitablement une femme de
Loire et d'Allier
Née
à Nantes en 1765, elle devient de ce fait une femme de Loire qui
dans les siècles passés écrivit de la poésie. Il convient de
déplorer le peu d'écrits attribués à des femmes disponibles en
ces temps lointain, comme si les femmes n'étaient qu'amante ou
princesse.
L'Amour
Passer ses jours à
désirer, Sans trop savoir ce qu'on désire ; Au même instant
rire et pleurer, Sans raison de pleurer et sans raison de rire
; Redouter le matin et le soir souhaiter D'avoir toujours droit
de se plaindre, Craindre quand on doit se flatter, Et se
flatter quand on doit craindre ; Adorer, haïr son tourment ; À
la fois s'effrayer, se jouer des entraves ; Glisser légèrement
sur les affaires graves, Pour traiter un rien gravement, Se
montrer tour à tour dissimulé, sincère, Timide, audacieux,
crédule, méfiant ; Trembler en tout sacrifiant, De n'en
point encore assez faire ; Soupçonner les amis qu'on devrait
estimer ; Être le jour, la nuit, en guerre avec soi-même ; Voilà
ce qu'on se plaint de sentir quand on aime, Et de ne plus sentir
quand on cesse d'aimer.
Le
Besoin d'aimer
Pourquoi depuis un temps, inquiète
et rêveuse, Suis-je triste au sein des plaisirs? Quand tout
sourit à mes désirs, ¨Pourquoi ne suis-je pas
heureuse?
Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
La foule des riants mensonges? Pourquoi dans les bras du sommeil
Ne trouvé-je plus de doux songes?
Pourquoi, beaux-arts,
pourquoi vos charmes souverains N'enflamment-ils plus mon
délire? Pourquoi mon infidèle lyre S'échappe-t-elle de mes
mains?
Quel est ce poison lent qui pénètre mes veines, Et
m'abreuve de ses langueurs?
Quand mon âme n'a
point de peines, Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs ?
"N’insulte pas
le crocodile avant d’avoir traversé la rivière".
Ce principe de précaution m’est
arrivé du fin fond des Afriques avec tant d’autres trouvailles et
parlures des palabreurs africains. « Ce n’est pas parce qu’il a
traîné cent ans dans de l’eau qu’un morceau de bois peut
devenir crocodile » et aussi « L’eau ne peut pas cacher qu’elle
est nue ». Nos écrivains patentés devraient se prosterner devant
ces paroles qui sont sorties du puissant alambic textuel des
Afriques, ces textures sont pour moi sacrées dans leur mélange
d’humour, d’amour et de philosophie. Cette philosophie qui se
frotte au quotidien des hommes et des femmes et qui met en scène les
animaux mythiques de la forêt et du fleuve et que des perroquets
chamarrés répercutent d’arbre en arbre. Que soient remerciés ces
sages qui, à force de pratiquer la parole, ont semé des graines
dans nos cerveaux occidentaux. « Quand le blanc bégaie,
l’interprète a beaucoup de travail ». J’aimerais vivre mille
ans pour explorer la sagesse textuelle de tous les peuples du monde,
la faire passer dans mon gueuloir et la projeter sur les scènes de
la planète afin que ne meure pas " l’Esprit ". Le grand
" Esprit ", celui qui mène la danse et qui triomphera de
toutes les barbaries. Il convient de remercier aussi les arbres à
paroles qui inspirent les palabreurs assemblés les soirs de verve et
de plaisir quand chacun lance à la volée sa répartie et que les
rires fusent, tandis que coule des calebasses le vin de palme et que
les oiseaux de la forêt se font silencieux pour se laisser bercer
par la voix des astres.
Julos Beaucarne
Comment
ne pas rendre hommage à ces femmes qui ont navigué sur la Loire
pour diverses raisons et qui n'ont pas laissé leur nom dans
l'histoire. Il en est une qui est devenue emblématique par une
photographie ressuscité pour un Festival de Loire.
La
mère Paluche était en réalité installée à vieux bourg de
Saint-Jean-de-Braye. Elle tenait avec son mari une auberge célèbre
pour sa tête de veau et proposait la traversée du chenal pour aller
sur la petite Loire, surtout l'été. Les enfants profitaient de sa
générosité pour aller se baigner.
Un
câble dont le souvenir demeure sur le duit avec un poteau métallique
aujourd'hui rouillé, assurait sa barque. La dame inspira un conte
qui pour les besoins de la fiction et du récit se glissa à deux pas
de là, au Cabinet Vert où en réalité c'est Gaétan Frogier qui
œuvrait.
Mais
laissons cette femme de Loire nous emmener sur l'autre rive …
Il
était une fois une brave femme, une passeuse de Loire que chacun ici
surnommait la mère Paluche. Elle avait des mains aussi larges que
des battoirs et elle eût pu tout aussi bien être lavandière que
navigatrice émérite, allant d’une rive à l’autre pour le plus
grand bonheur de ceux qui n’avaient pas envie de faire le détour
pour prendre un pont ou bien désiraient simplement retrouver le
plaisir ancestral de la navigation ligérienne.
La
mère Paluche maniait la bourde avec dextérité ; elle
connaissait son travers comme personne, menant toujours ses passagers
à bon port même si, en la circonstance, il n’y avait pas de port
mais des rives ordinaires : l’une donnait sur une plage
accueillante et bienfaitrice quand les chaleurs survenaient, l’autre
débouchait sur une auberge réputée qui proposait un petit service
supplémentaire que nous garderons sous silence, dans la grande
tradition des bordeaux d’autrefois.
La
mère Paluche ne mangeait pas de ce pain-là : elle était
passeuse et pas entremetteuse même si elle avait toujours un petit
sourire en coin pour recevoir à son bord un client de ces dames.
Elle avait dépassé, depuis belle lurette, l’espoir de séduire
ceux qui étaient en manque d’affection ; elle était
vieille : d’un âge qu’on ne cherche plus à définir. Ceux
qui empruntaient ses services l’avaient toujours connue ainsi ;
le vieillissement n’avait plus prise sur elle.
Un
jour, il y avait bien longtemps, la mère Paluche avait transporté
un étrange personnage : un vert galant, un homme mystérieux .
Au milieu de la traversée, soudain, pour une raison inconnue de
tous, il était tombé à la renverse dans les flots qui, ce
jour-là, ne présageaient rien de bon sur l’issue de sa trempette
intempestive. La mère Paluche n’avait jamais perdu un passager ;
celui-ci n’allait pas inaugurer une liste macabre. Elle l’empoigna
par le col et le ramena promptement sur son bac.
L’homme,
en guise de remerciement, lui proposa d’exaucer trois vœux ;
il était, vous l’avez deviné, un peu sorcier et capable de
transformer le plomb en or tout en coulant comme une pierre quand il
tombait à l’eau. La formation des sorciers a de tous temps été
incomplète : celui-ci détestait davantage l’eau que le feu :
c’était une particularité assez commune à ce genre d’individu.
La
mère Paluche lui demanda des choses tout ordinaires. Elle n’avait
pas de goût de luxe : les passeurs étaient, jusqu’à il y a
peu de temps, des gens simples et non avides de richesses. Elle lui
dit : « J’aimerais que celui qui s’assoit sur mon bateau ne
puisse s'en relever que lorsque je lui en aurai donné la
permission ! » La première demande parut on ne peut plus
raisonnable au mage qui l’exauça d’un tour de bras. « Je
voudrais ensuite que celui qui agrippe ma bourde s’en trouve
prisonnier alors qu’elle se planterait au milieu de la Loire ! »
L’homme devina une facétie, une mauvaise plaisanterie propre à
égayer une traversée et y consentit sans difficulté.
Enfin,
la mère Paluche se gratta une tête où les cheveux étaient
clairsemés. »j’aurais envie encore que celui qui se fourre
dans mon tablier ne puisse plus en sortir sans que je l’y invite.
J’aime rester maîtresse en mon bateau, il ferait mauvais temps
qu’un margoulin vienne me marcher sur les pieds et faire profession
de mon petit commerce ». Le sorcier sourit de voir la vieille
ainsi pleine de vitalité et du désir de ne pas rendre son tablier
de sitôt. Il avait promis trois vœux et il devait reconnaître que
ceux-là étaient parmi les plus simples qu’il ait eus à
satisfaire depuis qu’il exerçait dans la corporation.
L’homme
disparut non sans aller du côté du cabinet vert, répondre à un
besoin que même les sorciers ne parvenaient pas toujours à
satisfaire sans payer leur écot. La mère Paluche ferma les yeux sur
ce travers très masculin. La braguette n’est pas toujours magique
au pays des mages et des birettes. Les années passèrent, immuables
et heureuses : la brave vieille continuait à faire la traversée
plus souvent pour un sourire que pour deux sous sonnants.
Un
jour pourtant, un homme étrange au teint blafard, portant large
chapeau noir, vint entre chien et loup réclamer le passage alors que
la vieille était bien décidée à amarrer son bateau. Elle n’avait
jamais su dire non et pour celui-ci encore, malgré son air peu
catholique, elle consentit à une ultime traversée. L’homme pour
tout remerciement lui décocha un sourire sarcastique qui aurait dû
éveiller la suspicion de notre brave vieille.
C’est
au milieu de la rivière qu’il se décoiffa. Il avait une paire de
cornes sur le front. La mère Paluche le reconnut aussitôt. Le
Diable en personne était venu réclamer la passeuse pour la conduire
sur l’autre rive. La vieille n’en parut pas troublée. Elle lui
dit qu’il n’avait qu'à se lever pour venir la chercher si
l’envie lui prenait d’agir ainsi. Le diable, malgré tous ses
efforts, resta cloué sur le banc et la mère Paluche empoigna une
bourde pour le gaffer comme plâtre.
Rossé,
humilié, couvert de bleus, le diable réclama la pitié de cette
diablesse et lui promit de la laisser sur terre pour une dizaine
d’années supplémentaires. « Parole tenue », lui dit
la vieille qui se débarrassa avec plaisir d’un si déplaisant
passager. Les années passèrent et la mère Paluche, malgré le
poids des ans, restait en place quand ses clients vieillissaient.
Dix
ans passèrent comme un songe. Sans crier gare, le Diable revint,
s’étant grimé en diablotin. Il était jeune, espiègle, d’humeur
joyeuse et pourtant, sous les apparences du larron en foire, la
vieille avait perçu les signes avant-coureurs du Maudit. C’est
encore au milieu de l’eau que l’homme se dévoila pour réclamer
sa prise. La mère Paluche, sans se démonter, lui dit « Puisque
ma dernière traversée est venue, j’aimerais être pour cette
ultime fois, passagère de mon bateau. Prenez la bourde et menez-moi
sur l’autre rive ! »
La
dernière requête d’un futur défunt se respecte surtout quand
elle comporte ainsi une part de plaisir. Le diablotin mourait d’envie
de mener la manœuvre : il s'exécuta avec délice. Il empoigna
la bourde, ce grand bâton ferré et le planta au fond de l’eau
tant et si bien qu’il se ficha dans le sable sans pouvoir en
ressortir. L’homme, sans bien comprendre pourquoi et comment, se
retrouva en équilibre au milieu de la Loire sur ce bâton, loin
d’une embarcation où la bonne vieille riait aux éclats.
Le
diablotin ne savait pas nager : il implora sa proie, lui jura de
ne pas la saisir cette fois encore. Il fit pitié à la passeuse qui
obtint, une fois encore, dix années de sursis sur cette terre. Chose
promise, chose due, qu’on fût un bon chrétien ou bien un suppôt
de Satan. La vieille reprit à son bord le pauvre garçon et récupéra
la bourde. Elle venait de gagner une nouvelle parcelle d’éternité.
Les
années passèrent et plus rien en semblait avoir prise sur la
vieille femme. Elle continuait son ouvrage quand un client réclamait
le passage. La chose était si rare maintenant qu’elle se faisait
désormais un point d’honneur à ne point faire payer le candidat à
la traversée. C’est ainsi que dix ans étaient passés comme dans
un rêve et que ce jour-là une troupe de petits hommes étranges
réclama le passage.
La
mère Paluche comprit immédiatement que le Diable avait envoyé une
escouade pour être certain de se saisir de la vieille. Elle sourit
sous cape : elle n’allait pas se laisser tirer par le bout du
nez, tout diables qu’ils étaient. C’est au milieu de la Loire
qu’elle prit la parole en premier : « Je vous ai reconnus,
envoyés du Vilain. Vous êtes venus en nombre pour vous saisir de
moi. Vous me faites grand honneur. J’aurais une demande à vous
faire : j’aimerais que vous endossiez tous mon tablier ;
ce doit être en votre pouvoir, il me semble, de vous fondre en une
seule personne ! »
Les
envoyés de Lucifer se firent prendre au piège. Ils se firent un
seul pour endosser l’habit de la passeuse. La mère Paluche rit aux
éclats, découvrant son unique dent. Son piège, une fois encore,
avait fonctionné. Cette fois, pour ne pas être prise au dépourvu,
elle exigea qu’on lui fiche à jamais la paix. Pour sortir de ce
tablier, le Diable en personne accepta le marché. Il signa un pacte
avec la vieille qui continue toujours à faire traverser les braves
gens avec la bénédiction du Bon Dieu.
Le
conte se referme sur une vie éternelle. Si vous rencontrez la dame,
restez debout et ne la contrariez pas. Elle ne s'en prend qu’aux
mauvais diables : vous ne risquez pas grand chose.
Le
triste envers du décor ; d'une marine de Loire qui voit les
hommes partir longtemps de chez eux.
Histoire
à ne pas mettre entre toutes les oreilles.
Il
était une fois, sur la plus grande rivière naviguée du royaume, la
vie bien ordinaire des mariniers. En ce temps-là, la plus grande
part des marchandises qui allaient d'un point à l'autre du pays
faisait transit sur notre Loire majestueuse. Il y avait grande presse
pour mener à bien tout ce qui pouvait trouver place sur une
embarcation. Les bateaux allaient en tous sens sur une onde qui était
en ce temps là tout comme aujourd'hui, bien délicate à la
navigation.
Il
en fallait des hommes pour assurer la manœuvre, tirer sur la corde,
monter ou descendre le mât, charger et décharger la marchandise,
assurer le quotidien de ce trafique incessant. Les pauvres bougres
avaient alors des conditions fort dures, des journées longues et
épuisantes. La pitance était maigre, la solde pas plus épaisse et
les conditions de vie à vous faire préférer les travaux de la
terre.
Étaient
compagnons mariniers pour le compte d'un autre ceux qui n'avaient pas
lopin à cultiver ou bien bateau personnel pour réaliser un petit
négoce plus tranquille. Nos forçats du fleuve faisaient le grand
voyage de Roanne à Nantes en partie dans les deux sens, d'autres
venaient de plus bas encore pour un chemin à sens unique de Saint
Rambert jusqu'à l'estuaire avant de s'en retourner à pied, leur
sapine vendue comme bois de chauffe ou bien de charpente.
La
vie sur le trajet n'était pas toujours facile. Le labeur était
rude, les compères avaient la querelle facile et le coup de poing
valait mieux que de trop grands palabres. Mis à part la chopine, la
distraction était rare et bien qu'ils aient la goule bien grande,
qu'ils prétendent tous que les filles leur jetaient, dans toutes les
villes traversées, de jolies œillades à vous renverser les sens,
les mariniers étaient bien seuls sur leurs rafiots de bois.
Quoiqu'ils
puissent en dire, les filles du pays ne regardaient pas de travers
ces lascars avinés qui n'en voulaient qu'à leur fleur pour s'en
sauver ensuite bien loin de monsieur le curé. Le marinier pouvait
avoir, avec beaucoup de chance, une fiancée qui l'attendait au pays.
La demoiselle devait être patiente, elle ne voyait son promis au
mieux que tous les deux mois. Toujours le pied en l'air, il ne
tardait pas à repartir la laissant se désoler et maudire cette
satanée marine.
Il
y avait donc dans le lot bien plus de vieux garçons que de jolis
cœurs. La rude tâche ingrate, la solitude et le poids des fatigues
les rendant souvent acariâtres, ils rebutaient même les moins
délicates. Si vous passez encore de nos jours le long du fleuve,
vous vous apercevrez que ceux d'aujourd'hui ne différent en rien de
ceux d'autrefois. La Loire est maîtresse exigeante, elle se prête
mais ne se donne jamais à tous ses galants délaissés.
Ainsi,
nos trimardiers avaient tous vague à l'âme et regrets éternels.
Ils cherchaient dans les tavernes des consolations qui n'attirent
jamais le moindre jupon. Ils avaient la vergue en berne et le cœur
aussi gros que trop vide. De tous temps quand pareille chose arrive,
qu'une troupe de vieux grivois arpente le pays, un petit négoce peu
avouable pointe le bout d'une frimousse trompeuse et gouailleuse.
Au
fin haut d'Orléans, à la pointe Saint Loup, il y avait là, petite
maison accorte qui brillait tous les jours et une partie de la nuit,
d'une petite lanterne en guise de fanal. Chacun savait ce que
signifiait le message et tous les gars du chemin l'avaient marqué de
quelques rêves fripons ! Celle qui n'a jamais vu le loup ignore tout
du commerce charnel que de pauvres filles perdues devaient exercer
avec ces vilains dépenaillés.
Elles
avaient bien du mérite à tenir la manœuvre. Il y avait souvent
grand tangage et gros coups de beuglerie. Les clients, jamais
reconnaissants, les appelaient du nom peu amène de grues ou bien
encore, dans la langue du pays de gaupes ou gouèpes. Elles aussi
devaient avaler bien des contrariétés et essuyer parfois des
vilains coups de tempête. Si elles ne voyageaient pas, bien lourde
était leur charge pour une carrière qui ne durait jamais très
longtemps.
Elles
aussi étaient le fruit blette de la misère et des temps durs pour
les miséreux. Filles sans biens, un incident, une erreur, une
famille qui leur tourne le dos, la
bienpensance qui se plait à juger alors que c'est si facile quand on
est à l'abri et voilà ces femmes sans joie qui rejoignent le
grand bataillon des damnées de la terre. Mais tout cela n'arriverait
pas si marinier ou bien soldats, traîneux et trimards ne réclamer
pas chair fraîche en pâture pour satisfaire désirs bien pires que
ceux des gouris !
Hélas,
il en sera partout ainsi, les poques doivent perssurer les
aiguillettes délaissées avec leurs divartissouères. Pire encore,
le marinier n'avait pas d'argent, il était assez radin pour tirer
sur les prix. Comme il faut bien vivre, en ce lieu pitoyable, le
passage du marinier à cale était bradé pour la modique somme de
quatre sous. La venelle en a gardé ce nom, sans qu'il ne fut jamais
mentionné ici, l'origine de ce patronyme peu glorieux. Pire même,
le Roy, jamais satisfait, prenait sur ces amours tarifés, une taxe à
la taille qui se laissait glisser.
Voilà
vous savez tout d'un épisode peu glorieux de toutes les marine du
monde. Les hommes sont ainsi faits, il ne faut jamais croire en leurs
vantardises. Ils se prennent pour des fiers à bras quand ils ne sont
que de pauvres bonshommes perdus et ben paillards. C'est hélas de
malheureuses filles qui trinquent et paient fort cher le sacrifice
qu'elles leur font. De cette lamentable histoire, retenez qu'il ne
fait jamais croire les belles paroles enjôleuses des mariniers,
bateliers et matelots, ils vous mènent en bateau puis vous
abandonnent sur un cul de grève comme une vieille épave.