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jeudi 7 mars 2024

Là où il y a de la genèse, il n’y a pas de plaisir.

 

Le plus bel arbre du verger





Quand Dieu créa l’homme, l'esquisse et la femme, son grand œuvre, il en conçut une immense satisfaction. Cette fois, pensa-t-il, j’en ai fini de ce travail harassant, je vais pouvoir me reposer sur mes lauriers. Je laisse aux humains ce merveilleux paradis terrestre : ils n’ont plus qu’à croître et multiplier pour occuper ma création. Cependant, tout Dieu qu’il était, il n’avait pas tout à fait bien terminé son travail …


Si la femme, contrairement à ce que pensent encore quelques affreux bonshommes, toujours prompts à se croire supérieurs, était en tout point parfaite, véritable chef-d’œuvre de la nature, l’homme avait quelques imperfections dont la plus visible fit basculer l’histoire. Éve et ses amies étaient d’une beauté à damner Adam et ses camarades. Des rondeurs délicates, des formes ne demandant que caresses et tendresse, elles avaient tout ce qu’il fallait pour faire tourner la tête de leurs compagnons.


Hélas, ces pauvres garçons avaient été conçus sans ce curieux petit appendice qui préoccupe désormais toutes leurs pensées. Dieu avait quelque peu dérapé dans les dernières retouches. S’il les avait munis de bourses, pensant certainement en faire de futurs capitalistes, il avait omis le petit plantoir destiné à la reproduction et à bien d’autres satisfactions.


Le pauvre être supérieur avait songé à un stratagème d’une incroyable complexité pour que la femme puisse être fécondée. Désireux sans doute de ne pas perturber les hommes avec cette tâche qu’il pensait insurmontable pour eux, il avait convié la fécondation au plus bel arbre du verger : l’arbre à verges comme il se doit ! Cet endroit avait été nommé « le septième ciel »parce que Dieu s’y était permis une sieste le dimanche de la création.


Cet arbre était doté d’un fruit qui, lorsqu’il se gorgeait de soleil, avait la faculté de grossir quand une femme venait s’allonger sous le « septième ciel » profitant de son ombre et de sa beauté. La belle alanguie de se trémousser afin d’ouvrir son merveilleux écrin, tout en caressant son délicat bouton des plaisirs pour provoquer murmures et gémissements.


La verge n’était pas insensible à ce ballet qui se déroulait à ses pieds. Elle redressait plus encore la tête, frémissait, elle aussi, jusqu’à ce qu’un suc blanchâtre, une sève de vie jaillisse d’elle pour retomber sur la belle, jambes grandes ouvertes pour recevoir la semence de vie. Elle n’avait plus qu’à garder précieusement ce liquide chaud et visqueux pour engendrer, quelque temps plus tard, un nouvel hôte du paradis.


Le serpent, fin observateur, avait remarqué les trémoussements de la dame, sa posture sensuelle et la douceur de sa caverne. L’animal, toujours à la recherche de tiédeur, profita du ballet de quelques dames en quête de la semence fertile pour s’insinuer en cette grotte accueillante. Certaines femmes en furent particulièrement choquées et il se murmure que la crainte ancestrale du serpent date de cette intrusion indélicate.


D’autres, au contraire, éprouvèrent tant de plaisir à cette pénétration qu’elles regrettèrent amèrement que leurs compagnons fussent incapables de pareilles visites. C’est une jeune fille, Lilith, qui se dit qu’il y avait là certainement confusion ou bien maladresse de la part du vénérable Créateur. Il faut bien admettre que le grand architecte avait eu tant à faire en si peu de jours, qu’on pouvait bien admettre cette petite méprise.

     

    Lilith décida de grimper dans le plus bel arbre du verger et arracha une verge, un joli braquemart, une tige à moins que ce ne fût un goupillon, une baguette, un vit, ou bien encore une bistouquette, un gourdin, un phallus ou plus prosaïquement un pénis. Qu’importe comment on nomme la chose, elle devait immédiatement se retrouver entre les jambes des hommes. La jouvencelle appela un garçon et la lui fixa au bas du ventre, la greffe prit dans l’instant pour sa plus grande satisfaction. 

 

    La belle fut ravie de son idée. Elle en conçut tant de plaisir qu’elle se lança dans une danse lascive devant ce garçon qui découvrit à sa grande surprise que le fruit greffé réagissait comme il le faisait sur l’arbre. Il en éprouva au début un peu de honte, ne sachant que faire de cette curieuse excroissance. Puis, à l'invitation de la belle, il se mit à imiter les serpents. L’arbre se couvrit de fruits différents qu’on nomma de la Passion.

 

    Tous les habitants du paradis terrestre furent attirés par les râles qui venaient de ce premier couple en fusion. Bientôt toutes les femmes grimpèrent aux arbres à verges détacher un fruit pour le fixer au pubis de celui qu’elles avaient choisi. Il y eut ce jour-là sur la terre, une sarabande de corps entremêlés, une rumeur de gémissements et de râles, une extase à nulle autre pareille.

 

    Le serpent se mordit la queue quand il comprit que, désormais, il serait privé de ce petit plaisir innocent. Le pauvre animal ignorait qu’on allait lui imputer le pêché originel et que la verge deviendrait pomme de discorde dans bien des couples. Ceux-là n’ont sans doute pas compris qu’il n’y a pas de mal à se faire du bien et que la genèse contient bien des sornettes. Je me suis fait ici un devoir de rétablir la vérité pour mon plus grand plaisir et j'espère, le vôtre.

 


 

 



mercredi 16 août 2023

Femmes de Seine : Marceline Desbordes-Valmore

 

Marceline Desbordes-Valmore





Pour achever ce difficile tour d'horizon des femmes ayant écrit sur un fleuve, autorisez-moi une entorse au projet initial faute d'avoir trouvé dans notre patrimoine culturel, trace d'un poème féminin sur la Loire avec cette magnifique poésie dédiée à la Seine


À la Seine



Rive enchantée,
Berceau de mes amours ;
Onde argentée,
Image des beaux jours ;
Que ton cours est limpide !
Que ta fuite est rapide !
Ah ! pour mon cœur,
C'est l'adieu du bonheur.


Déjà ma lyre
Gémit dans les roseaux,
Et mon délire
A fait frémir tes eaux.
La naïade plaintive
Se penche sur la rive
Pour m'écouter,
Me plaindre, et m'arrêter.


Cette eau si belle
T'abandonne en courant ;
Moi, plus fidèle,
Je m'éloigne en pleurant.
Demain celui que j'aime
M'appellera lui-même !...
Vœux superflus !
Je ne l'entendrai plus.


Ah ! dans ta course,
Emporte mes tourments !
Mais, à ta source,
Retiens tous mes serments !
Si l'objet que j'adore
Vient m'y chercher encore,
Dis-lui qu'Amour
T'a promis mon retour.


 

jeudi 3 août 2023

Femmes de Loire : Menie Grégoire

 

Menie Grégoire

L'aventure des Liger-Club


 

 


Menie Grégoire, née à Cholet et Morte à Tours, de son vrai nom Marie Laurentin, fut une journaliste et écrivain, célèbre notamment pour avoir été animatrice de radio sur RTL de 1967 à 1982 où elle anime une émission d'écoute et de parole intitulée Allô, Ménie.

Elle est Femme de Loire à plus d'un titre. Tout d'abord, son parcours personnel lui a permis d'arpenter les rives de la rivière en Anjou et en Touraine. On ne peut trouver plus bel écrin. Ce fut sans doute ce qui la poussa à écrire :

« Les lumières du mois d'octobre en Touraine font penser au Paradis des peintres italiens de la Renaissance. »



Elle est l'auteure d'une trilogie : « Les dames de Loire ». L'histoire se situe à Chinon et à Tours. C’est la vie romancée de son arrière-grand-mère tourangelle, née à Chinon et celle de sa grand-mère tourangelle.

    « Les deux jours passés à Tours laissèrent après tout un bon souvenir : on s’en fut en voiture, sur la demande de Julie, visiter Amboise, dont le château était en parfait état, contrairement à celui de Chinon qui achevait de perdre ses toitures et dont les poutres menaçaient de s’écrouler. La forêt avec sa pagode chinoise et son immense bassin, enchanta Julie. »

L'héroïne, Julie Guiet de la Gravière est issue d’une famille de petite noblesse provinciale, ruinée sous la Révolution. La Touraine est la reine du paysage, toute en subtilité, à travers ses vins et ses fromages, comme par ses paysages décrits avec la passion d’une amoureuse. Memie par petites touches évoque sa chère Loire :

    « De sa fenêtre, elle apercevait la Loire, somptueuse et royale, sous les arches exquises du pont de pierre et la longue rangée des façades Renaissance sur le quai. »

Le 21 février 1990, Jacques Metais crée le Liger Club, avec, entre autres les initiateurs de cette aventure la journaliste Ménie Grégoire. Cette association est dédiée à l'art de vivre sur les bords de la Loire, dans la tradition et toujours avec courtoisie. Elle entend pomouvoir la valorisation du Val de Loire et du bassin Ligérien, la connaissance, la promotion des arts, de la culture, de la gastronomie traditionnelle des vins de terroir et la protection de son environnement à travers différentes actions.


Depuis, des clubs se sont créés depuis les sources de la Loire au Mont Gerbier des Joncs jusqu'à son estuaire atlantique, ainsi qu'à Paris, ville dans laquelle résident de nombreux Ligériens originaires de la vallée de la Loire et du bassin Ligérien. Plusieurs Ambassades Ligériennes créées hors de la Métropole implantées sur les cinq continents sont également actives ; les Ligériens y séjournant ou de passage sont toujours accueillis chaleureusement par ces correspondants et amis.

Ménie Grégoire consciente de la condition féminine de son époque, milita pour l'émancipation des femmes.Elle sera ainsi nommée experte au conseil national du travail féminin. 


 

mercredi 2 août 2023

Femmes de Loire : Dominique DUNOIS

 

Dominique DUNOIS






De son véritable nom Marguerite Lemesle, elle est née en 1876, morte en 1959 après avoir consacré sa vie à l'écriture romanesque avec en toile de fond de ses histoires, le Cher et la région de Bléré, ville où son frère exerçait la profession de médecin. Elle s'est inspiré de personnes de la région pour camper ses personnages.

Célibataire, elle a vécu à Bléré plus de 40 ans en compagnie de sa mère après de solides études à Tours. Elle reçu le prix fémina en 1928 pour le roman Georgette Garou. La ville de Bléré l'a honoré en donnant son nom à la Bibliothèque ainsi qu'une venelle.

 

Bibliothèque Dominique Dunois


Venelle Dominique Dunois



 

Le mieux est de la découvrir à travers quelques extraits de ses textes.




« Ceux qui n'ont pas vu la Touraine à l'automne ou ceux qui n'ont pas su guetter la semaine, le jour, l'heure où cette saison atteint l’apogée de sa magnificence, ne peuvent imaginer la grandeur du silence de l'automne. Peut-être la nature, impressionnée par la beauté de son œuvre a-t-elle voulu lui rendre les honneurs de ce silence …

Les souffles marins de l'Ouest et les ardeurs du Midi se marient en se tempérant. La richesse de la Touraine, terre d'élection, c'est la rencontre des blés de la Beauce, de la betterave du Nord, du pommier à cidre de Normandie, de la vigne et des fruits des contrées méridionales... Si la fermière voulait filer la laine des moutons etle chanvre qui s’accommode des terres fraîches et grasses des varennes, elle n'aurait pas besoin de sortir une seule pièce de monnaie de sa bourse pour vêtir, nourrir et abreuver royalement toutes sa maisonnée …

On ne porte plus guère de bonnets en Touraine. Il y a longtemps que les coiffures à ailes blanches et à fond bouffant dorment sur le plus haut rayon des lourdes armoires en noyer. On en les sort plus que pour les montrer aux gens de la ville qui ont le goût des choses mortes. Comme une tête féminine est jolie, pourtant, là-dessous ! Les traits fanés s'y rajeunissent dans une ombre douce ; le cadre refait les ovales meurtris. Et les jeunes ! Il n'en est pas que la coiffe n'embellisse, à qui elle ne prête un air de pudeur charmante. Le moyen de n'avoir pas le visage de sainte entre des ailes blanches ? …


Il y a quelque soixante ans, lorsque la Tourangelle troqua son gaie fichu à ramages et son tablier pour la robe noire moulant la taille des « dames de la ville », le bonnet se mofia. Le petit bourg de Vouvray imagina de broder des fonds de mousseline légère d'un gros travail aussi riche, aussi fouillé que les rondes bosses des anciens orfèvres, et la province entière adopta cette mode nouvelle.

Quelques attardées de villages perdus au milieu des terres où le chemin de fer ne passe pas et que l'avions survole de très haut, portent encore le bonnet. Quelques vieilles encore achètent ces rustiques coiffes en étoffe lourde qui masquent des crânes chauves et de vœux cous ridés »


 



mardi 1 août 2023

Femmes de Loire : Marie-Madeleine Martin

 

Marie-Madeleine Martin







Marie-Madeleine est née à Sully-sur-Loire en1 914. Elle est la fille de Louis Martin, un père qui l'a initiée à l'histoire, lui donnant une passion qui ne l'abandonnera jamais jusqu'à sa mort en 1998.

Louis Martin est un royaliste ardant, ami de Mauras et de Léon Daudet, il influence grandement sa fille dans son inspiration. La Loire certes mais surtout la vie de Maximilien de Béthume et au règne d'Henry IV.

Elle publie son premier livre, Aspects de la renaissance française sous Henri IV, qui obtient, sur manuscrit, le prix Sully-Olivier de Serres puis, publié est couronné par l’Académie française en 1944.

Elle se lance dans un travail qui fait des vagues en France. Elle publiera en Suisse Histoire de l’unité française. Cet ouvrage en dépit des polémiques puisqu'elle consacre un chapitre à Mauras, alors emprisonné, l’Académie française lui décernera le Grand Prix Gobert attribué à une femme pour la première fois depuis sa fondation en 1834.

D’autres grands livres marqueront son travail acharné : Le « Génie » des femmes en 1950, Sully le Grand en 1959, Le Roi de France ou les grandes journées qui ont fait la monarchie en 1963, et, la même année, Les Doctrines sociales en France et l’évolution de la société française du XVIIIe siècle à nos jours, Le Latin immortel en 1971. Elle publia aussi une Histoire de France racontée aux enfants (1948).



Marie Madeleine Martin fonde, contre vents et marées, une maison d’édition en 1949 : Reconquista qui deviendront les Éditions du Conquistador. Cette aventure n'est pas de tout repos. Elle en tirera un pamphlet sur le monde de l'édition.

«  J'ai un devoir particulier à remplir envers la mémoire de Sully, le Grand, un devoir qui est aussi un héritage. Les anecdotes sur Maximilien de Béthune ont bercé mon enfance, le personnage de Sully a été mêlé à mes premières découvertes du monde dans le pays de ma naissance qui fut, le lieu de sa retraite et qui lui conféra le nom sous lequel le désigne la gloire. Et c'est mon père, Louis Martin, qui m'apprit tout ce que je pourrai dire de lui …

Les noms d'Henri IV et de Sully sont tellement liés qu'il n'est pas possible d'honorer l'un sans louanger l'autre. Aucune directive important du règne ne fut prise sans la participation de Sully et l'entente du Prince et de son ministre fut bien plus qu'une collaboration politique, elle fut la fusion de deux personnalités …


 

Henri IV et Sully furent unis, non seulement dans leur semblable amour du bien public, non seulement dans le détail de leur emploi du temps quotidien, mais encore parce qu'ils surent se servir des divergences mêmes de leurs caractères et de leurs vues pour arriver à un examen plus complet des problèmes qui les sollicitaient., à des décisions nourries de leurs passagères oppositions ...

Sully permit l'accomplissement de l'œuvre du roi parce que ce dernier était incapable de se plier à un travail de cabinet ! Sully ne fut pour Henri IV ni un ministre, ni un homme de confiance, il fut son double ! »


 

lundi 31 juillet 2023

Femmes de Loire : Lucie-Félix-Faure-Goyau

 

Lucie-Félix-Faure-Goyau





Lucie-Rose-Séraphine-Élise est la fille du Président de la République Félix Faure et de Marie-Mathilde Berthe Belluot. Son père doit sa notoriété à son décès dans l'exercice de ses fonctions le 16 février 1899, à l'âge de 58 ans au Palais de l'Élysée en galante compagnie.

Lucie-Félix et sa sœur Antoinette sont amies de jeunesse de Marcel Proust ; il est même question un temps de l'union de Lucie et Marcel. C'est le scandale provoqué par la mort président qui met un terme à ce projet.


En 1903, Lucie Faure épouse Georges Goyau : un intellectuel né à Orléans en 1869, grand spécialiste de l'histoire religieuse. Ne se contentant pas de rester dans l'ombre de son mari Lucie fonde la « Ligue fraternelle des enfants de France » tout en se consacrant à l'écriture sous le nom de plume de « Lucie Félix-Faure Goyau » Très croyante, la plupart de ses écrits portent sur des sujets catholiques même si on lui doit :

    • La vie et la mort des fées.

    • L'arbre des fées

    • Ombres et paysages d'Amboise

Elle sera jurée du premier prix Femina, Femme très cultivée, elle lit le latin, le grec, l'anglais ; elle voyage beaucoup même si elle est toujours restée très attachée à Amboise et à la Loire.




« La Loire traverse le paysage d'Amboise, comme un signet traverse une page de missel, un beau signet d'or où seraient incrustées des turquoises. Le sable dessine le cours du fleuve. Il y reste assez d'eau pour refléter des nuages, de grands morceaux d'azur, la dentelle blonde des peupliers.

De cette page, le château formerait la vignette avec ses bases formidables, ses toits légers, dont les dents aigues mordent en plein ciel.

Malgré ses fabriques, Amboise a toujours l'air de se reposer. Elle est fière d'offrir au soleil le miroir de son fleuve, la corbeille de ses jardins, la draperie onduleuse et verdoyante de ses treilles …



Le quai d'Amboise file entre sa bordure de maisons, de jardins, de terrasses et la Loire, la molle et paresseuse Loire.

Il y a des visions d'Îles, de coteaux, de peupliers ; dans le recul de ses perspectives, il laisse deviner de jolis caprices, des enfoncements vaporeux …



Autour du château s'étirent quelques ruelles sombres et fraîches comme des couloirs ? Des siècles ont défilé entre leurs murs ; au clair de lunen elles prennent des airs de mystère, presque inquiétants. Les murailles géantes du château qui, de son rocher, domine la ville, contrastent avec ces vues lilliputiennes ; et là-haut, comme une fleur posée sur une armure, la fine chapelle ajoute à ses grâces – si délicates, si suaves, si aérienne, que sa flèche a l'air de s'élancer pour échapper aux vulgarités d'ici-bas ... »




Pour ces quelques lignes exhumées ici, elle a sa place dans ce panthéon des femmes de Loire.

dimanche 30 juillet 2023

Femmes de Loire : Georges Sand

 

Georges Sand





La Bonne dame de Nohant est parfois considérée comme une écrivaine de Loire. Il est vrai qu'elle relata un voyage dans le Forez qui laissa un goût amer aux gens du pays. Par contre c'est au cœur du Berry qu'elle coula des jorus heureux aimant à se baigner dans sa petite rivière de l'Oizenotte ou dans l'Indre. Elle fit de très belles descriptions de ces décors rivières. Attachons-nous ici à son domaine de Nohant, un extrait de « Histoire de ma vie ».



Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant où j’ai été élevée, où j’ai passé presque toute ma vie et où je souhaiterais pouvoir mourir.

Le revenu en est peu considérable, l’habitation est simple et commode.

Le pays est sans beauté, bien que situé au centre de la vallée Noire, qui est un vaste et admirable site. Mais précisément cette position centrale dans la partie la plus nivelée et la moins élevée du pays, dans une large veine de terre à froment, nous prive des accidens variés et du coup d’œil étendu dont on jouit sur les hauteurs et sur les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce et de la Brie, c’est une vue magnifique ; mais, en comparaison des ravissans détails que nous trouvons en descendant jusqu’au lit caché de la rivière, à un quart de lieue de notre porte, et des riantes perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous dominent, c’est un paysage nu et borné.

Quoi qu’il en soit, il nous plaît et nous l’aimons.

Ma grand’mère l’aima aussi, et mon père y vint chercher de douces heures de repos à travers les agitations de sa vie. Ces sillons de terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits chemins ombragés, ces buissons en désordre, ce cimetière plein d’herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche antique, ces grands ormeaux délabrés, ces maisonnettes de paysan entourées de leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes chenevières, tout cela devient doux à la vue et cher à la pensée quand on a vécu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux. 


 

Le château, si château il y a (car ce n’est qu’une médiocre maison du temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place champêtre sans plus de faste qu’une habitation villageoise. Les feux de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort dispersés dans la campagne ; mais il s’en trouve une vingtaine qui se resserrent auprès de la maison, comme qui dirait porte à porte, et il faut vivre d’accord avec le paysan, qui est aisé, indépendant, et qui entre chez vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvés, et, bien qu’en général les propriétaires aisés se plaignent du voisinage des ménageants, il n’y a pas tant à se plaindre des enfants, des poules et des chèvres de ces voisins-là qu’il n’y a qu’à se louer de leur obligeance et de leur bon caractère.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propriétaires (on me permettra bien d’en parler et d’en dire du bien, puisque, par exception, « je prétends que le paysan peut être bon voisin et bon ami » ), sont d’une humeur facétieuse sous un air de gravité. Ils ont de bonnes mœurs, un reste de piété sans fanatisme, une grande décence dans leur tenue et dans leurs manières, une activité lente mais soutenue, de l’ordre, une propreté extrême, de l’esprit naturel et de la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n’ai jamais eu que des relations agréables avec ces honnêtes gens. Je ne leur ai pourtant jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu’on appelle des bienfaits. Je leur ai rendu des services et ils se sont acquittés envers moi selon leurs moyens, de leur plein gré, et dans la mesure de leur bonté ou de leur intelligence. Partant, ils ne me doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle légère preuve d’un dévouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je leur ai vu prendre plus de fierté bien placée, plus de hardiesse bien entendue, sans que jamais ils aient abusé de la confiance qui leur était témoignée. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de tact, de réserve et de politesse que je n’en ai vu régner parmi ceux qu’on appelle les gens bien élevés.

Telle était l’opinion de ma grand’mère sur leur compte. Elle vécut vingt-huit ans parmi eux, et n’eut jamais qu’à s’en louer. 


 

samedi 29 juillet 2023

Femmes de Loire : Hubertine Auclert

 

Hubertine Auclert






Un livre sur les femmes sans la présence d'une militante de la cause féministe eut manqué à son devoir. Il se trouve que l'occasion est belle de rendre hommage à une des pionnières nationale de ce juste combat. Née en 1848 au sein d’une famille aisée de l’Allier, Hubertine Auclert est rapidement envoyée suivre ses études dans les couvents de Montluçon avant que de partir pour Paris.

Marquée profondément par un discours de Victor Hugo en 1872, comparant les femmes à des esclaves tout en déplorant qu'elles n'aient pas accès à la citoyenneté, elle consacre son existence à l'intégration des femmes dans la vie civique ce qui fera d'elle l'une des premières suffragettes.

Elle meurt meurt en 1914 sans avoir jamais vu la concrétisation de sa principale revendication : le droit de vote des femmes. Elle a su néanmoins imposer le sujet des droits civiques et politiques des femmes dans le débat public en France.

Elle est l'une des premières militantes françaises à revendiquer le terme de féministe. Hubertine Auclert ouvre la voie aux combats de ses successeures par l’inventivité et l'opiniâtreté qu'elle met dans ses modes d’action. Elle ne se contente pas de discours et de manifestes, elle se lance dans des gestes militants particulièrement subversifs qui seront les moyens qui finiront pas faire plier plus tard les hommes. Elle se comporte comme une combattante de la cause, effectuant des recours en justice, éditant de timbres promouvant les droits des femmes, renversant les urnes de vote, interromptant de la lecture du Code lors d’un mariage civil. Elle boycote le recensement : « Si nous ne comptons pas, pourquoi nous compte-t-on ? » et refuse de payer les impôts « je ne vote pas, je ne paie pas d’impôts ».

 



« Il n’y aura de bonheur pour l’humanité que dans l’égalité des droits pour tous, et l’équitable répartition des fonctions entre tous, hommes et femmes indifféremment. »

« Beaucoup de femmes, sous prétexte qu’elles n’ont ni domaines, ni maisons de rapport, ni titres de rente, omettent, en se mariant, de passer un contrat. Elles ont cependant, plus encore que les favorisées de la fortune, intérêt à sauvegarder leur modeste mobilier, leurs vêtements et les ressources que produisent leurs dix doigts. Or, pour voir échapper à la confiscation maritale leurs hardes et leur salaire, pour se soustraire à la communauté légale, où tout ce qui appartient à la femme est la propriété du mari, où rien de ce qui appartient au mari n’est la propriété de la femme, elles doivent - n’auaient-elles absolument que le produit de leur travail - elles doivent, en se mariant, passer le contrat de séparation de biens. »

Un caractère bien trempé qui en fait indubitablement une femme de Loire et d'Allier


 

 

vendredi 28 juillet 2023

Femmes de Loire : Adélaïde Dufrénoy

 

Adélaïde Dufrénoy

 

 


 Née à Nantes en 1765, elle devient de ce fait une femme de Loire qui dans les siècles passés écrivit de la poésie. Il convient de déplorer le peu d'écrits attribués à des femmes disponibles en ces temps lointain, comme si les femmes n'étaient qu'amante ou princesse.



L'Amour



Passer ses jours à désirer,
Sans trop savoir ce qu'on désire ;
Au même instant rire et pleurer,
Sans raison de pleurer et sans raison de rire ;
Redouter le matin et le soir souhaiter
D'avoir toujours droit de se plaindre,
Craindre quand on doit se flatter,
Et se flatter quand on doit craindre ;
Adorer, haïr son tourment ;
À la fois s'effrayer, se jouer des entraves ;
Glisser légèrement sur les affaires graves,
Pour traiter un rien gravement,
Se montrer tour à tour dissimulé, sincère,
Timide, audacieux, crédule, méfiant ;
Trembler en tout sacrifiant,
De n'en point encore assez faire ;
Soupçonner les amis qu'on devrait estimer ;
Être le jour, la nuit, en guerre avec soi-même ;
Voilà ce qu'on se plaint de sentir quand on aime,
Et de ne plus sentir quand on cesse d'aimer.





Le Besoin d'aimer

Pourquoi depuis un temps, inquiète et rêveuse,
Suis-je triste au sein des plaisirs?
Quand tout sourit à mes désirs,
¨Pourquoi ne suis-je pas heureuse?

Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
  La foule des riants mensonges?
Pourquoi dans les bras du sommeil
Ne trouvé-je plus de doux songes?

Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains
N'enflamment-ils plus mon délire?
Pourquoi mon infidèle lyre
S'échappe-t-elle de mes mains?

Quel est ce poison lent qui pénètre mes veines,
Et m'abreuve de ses langueurs?

 Quand mon âme n'a point de peines,
Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs ?

 


 

mardi 25 juillet 2023

Femmes de Loire : la passeuse

 

La mère Paluche : passeuse de Loire





"N’insulte pas le crocodile avant d’avoir traversé la rivière".



Ce principe de précaution m’est arrivé du fin fond des Afriques avec tant d’autres trouvailles et parlures des palabreurs africains. « Ce n’est pas parce qu’il a traîné cent ans dans de l’eau qu’un morceau de bois peut devenir crocodile » et aussi « L’eau ne peut pas cacher qu’elle est nue ». Nos écrivains patentés devraient se prosterner devant ces paroles qui sont sorties du puissant alambic textuel des Afriques, ces textures sont pour moi sacrées dans leur mélange d’humour, d’amour et de philosophie. Cette philosophie qui se frotte au quotidien des hommes et des femmes et qui met en scène les animaux mythiques de la forêt et du fleuve et que des perroquets chamarrés répercutent d’arbre en arbre. Que soient remerciés ces sages qui, à force de pratiquer la parole, ont semé des graines dans nos cerveaux occidentaux. « Quand le blanc bégaie, l’interprète a beaucoup de travail ». J’aimerais vivre mille ans pour explorer la sagesse textuelle de tous les peuples du monde, la faire passer dans mon gueuloir et la projeter sur les scènes de la planète afin que ne meure pas " l’Esprit ". Le grand " Esprit ", celui qui mène la danse et qui triomphera de toutes les barbaries. Il convient de remercier aussi les arbres à paroles qui inspirent les palabreurs assemblés les soirs de verve et de plaisir quand chacun lance à la volée sa répartie et que les rires fusent, tandis que coule des calebasses le vin de palme et que les oiseaux de la forêt se font silencieux pour se laisser bercer par la voix des astres.


Julos Beaucarne

 


 

Comment ne pas rendre hommage à ces femmes qui ont navigué sur la Loire pour diverses raisons et qui n'ont pas laissé leur nom dans l'histoire. Il en est une qui est devenue emblématique par une photographie ressuscité pour un Festival de Loire.


La mère Paluche était en réalité installée à vieux bourg de Saint-Jean-de-Braye. Elle tenait avec son mari une auberge célèbre pour sa tête de veau et proposait la traversée du chenal pour aller sur la petite Loire, surtout l'été. Les enfants profitaient de sa générosité pour aller se baigner.


Un câble dont le souvenir demeure sur le duit avec un poteau métallique aujourd'hui rouillé, assurait sa barque. La dame inspira un conte qui pour les besoins de la fiction et du récit se glissa à deux pas de là, au Cabinet Vert où en réalité c'est Gaétan Frogier qui œuvrait.


Mais laissons cette femme de Loire nous emmener sur l'autre rive …


Il était une fois une brave femme, une passeuse de Loire que chacun ici surnommait la mère Paluche. Elle avait des mains aussi larges que des battoirs et elle eût pu tout aussi bien être lavandière que navigatrice émérite, allant d’une rive à l’autre pour le plus grand bonheur de ceux qui n’avaient pas envie de faire le détour pour prendre un pont ou bien désiraient simplement retrouver le plaisir ancestral de la navigation ligérienne.


La mère Paluche maniait la bourde avec dextérité ; elle connaissait son travers comme personne, menant toujours ses passagers à bon port même si, en la circonstance, il n’y avait pas de port mais des rives ordinaires : l’une donnait sur une plage accueillante et bienfaitrice quand les chaleurs survenaient, l’autre débouchait sur une auberge réputée qui proposait un petit service supplémentaire que nous garderons sous silence, dans la grande tradition des bordeaux d’autrefois.


La mère Paluche ne mangeait pas de ce pain-là : elle était passeuse et pas entremetteuse même si elle avait toujours un petit sourire en coin pour recevoir à son bord un client de ces dames. Elle avait dépassé, depuis belle lurette, l’espoir de séduire ceux qui étaient en manque d’affection ; elle était vieille : d’un âge qu’on ne cherche plus à définir. Ceux qui empruntaient ses services l’avaient toujours connue ainsi ; le vieillissement n’avait plus prise sur elle.


Un jour, il y avait bien longtemps, la mère Paluche avait transporté un étrange personnage : un vert galant, un homme mystérieux . Au milieu de la traversée, soudain, pour une raison inconnue de tous, il était tombé à la renverse dans les flots qui, ce jour-là, ne présageaient rien de bon sur l’issue de sa trempette intempestive. La mère Paluche n’avait jamais perdu un passager ; celui-ci n’allait pas inaugurer une liste macabre. Elle l’empoigna par le col et le ramena promptement sur son bac.

L’homme, en guise de remerciement, lui proposa d’exaucer trois vœux ; il était, vous l’avez deviné, un peu sorcier et capable de transformer le plomb en or tout en coulant comme une pierre quand il tombait à l’eau. La formation des sorciers a de tous temps été incomplète : celui-ci détestait davantage l’eau que le feu : c’était une particularité assez commune à ce genre d’individu.

La mère Paluche lui demanda des choses tout ordinaires. Elle n’avait pas de goût de luxe : les passeurs étaient, jusqu’à il y a peu de temps, des gens simples et non avides de richesses. Elle lui dit : « J’aimerais que celui qui s’assoit sur mon bateau ne puisse s'en relever que lorsque je lui en aurai donné la permission ! » La première demande parut on ne peut plus raisonnable au mage qui l’exauça d’un tour de bras. « Je voudrais ensuite que celui qui agrippe ma bourde s’en trouve prisonnier alors qu’elle se planterait au milieu de la Loire ! » L’homme devina une facétie, une mauvaise plaisanterie propre à égayer une traversée et y consentit sans difficulté.

Enfin, la mère Paluche se gratta une tête où les cheveux étaient clairsemés. »j’aurais envie encore que celui qui se fourre dans mon tablier ne puisse plus en sortir sans que je l’y invite. J’aime rester maîtresse en mon bateau, il ferait mauvais temps qu’un margoulin vienne me marcher sur les pieds et faire profession de mon petit commerce ». Le sorcier sourit de voir la vieille ainsi pleine de vitalité et du désir de ne pas rendre son tablier de sitôt. Il avait promis trois vœux et il devait reconnaître que ceux-là étaient parmi les plus simples qu’il ait eus à satisfaire depuis qu’il exerçait dans la corporation.

L’homme disparut non sans aller du côté du cabinet vert, répondre à un besoin que même les sorciers ne parvenaient pas toujours à satisfaire sans payer leur écot. La mère Paluche ferma les yeux sur ce travers très masculin. La braguette n’est pas toujours magique au pays des mages et des birettes. Les années passèrent, immuables et heureuses : la brave vieille continuait à faire la traversée plus souvent pour un sourire que pour deux sous sonnants.

Un jour pourtant, un homme étrange au teint blafard, portant large chapeau noir, vint entre chien et loup réclamer le passage alors que la vieille était bien décidée à amarrer son bateau. Elle n’avait jamais su dire non et pour celui-ci encore, malgré son air peu catholique, elle consentit à une ultime traversée. L’homme pour tout remerciement lui décocha un sourire sarcastique qui aurait dû éveiller la suspicion de notre brave vieille.

C’est au milieu de la rivière qu’il se décoiffa. Il avait une paire de cornes sur le front. La mère Paluche le reconnut aussitôt. Le Diable en personne était venu réclamer la passeuse pour la conduire sur l’autre rive. La vieille n’en parut pas troublée. Elle lui dit qu’il n’avait qu'à se lever pour venir la chercher si l’envie lui prenait d’agir ainsi. Le diable, malgré tous ses efforts, resta cloué sur le banc et la mère Paluche empoigna une bourde pour le gaffer comme plâtre.

Rossé, humilié, couvert de bleus, le diable réclama la pitié de cette diablesse et lui promit de la laisser sur terre pour une dizaine d’années supplémentaires. « Parole tenue », lui dit la vieille qui se débarrassa avec plaisir d’un si déplaisant passager. Les années passèrent et la mère Paluche, malgré le poids des ans, restait en place quand ses clients vieillissaient.

Dix ans passèrent comme un songe. Sans crier gare, le Diable revint, s’étant grimé en diablotin. Il était jeune, espiègle, d’humeur joyeuse et pourtant, sous les apparences du larron en foire, la vieille avait perçu les signes avant-coureurs du Maudit. C’est encore au milieu de l’eau que l’homme se dévoila pour réclamer sa prise. La mère Paluche, sans se démonter, lui dit « Puisque ma dernière traversée est venue, j’aimerais être pour cette ultime fois, passagère de mon bateau. Prenez la bourde et menez-moi sur l’autre rive !  »

La dernière requête d’un futur défunt se respecte surtout quand elle comporte ainsi une part de plaisir. Le diablotin mourait d’envie de mener la manœuvre : il s'exécuta avec délice. Il empoigna la bourde, ce grand bâton ferré et le planta au fond de l’eau tant et si bien qu’il se ficha dans le sable sans pouvoir en ressortir. L’homme, sans bien comprendre pourquoi et comment, se retrouva en équilibre au milieu de la Loire sur ce bâton, loin d’une embarcation où la bonne vieille riait aux éclats.

Le diablotin ne savait pas nager : il implora sa proie, lui jura de ne pas la saisir cette fois encore. Il fit pitié à la passeuse qui obtint, une fois encore, dix années de sursis sur cette terre. Chose promise, chose due, qu’on fût un bon chrétien ou bien un suppôt de Satan. La vieille reprit à son bord le pauvre garçon et récupéra la bourde. Elle venait de gagner une nouvelle parcelle d’éternité.

Les années passèrent et plus rien en semblait avoir prise sur la vieille femme. Elle continuait son ouvrage quand un client réclamait le passage. La chose était si rare maintenant qu’elle se faisait désormais un point d’honneur à ne point faire payer le candidat à la traversée. C’est ainsi que dix ans étaient passés comme dans un rêve et que ce jour-là une troupe de petits hommes étranges réclama le passage.

La mère Paluche comprit immédiatement que le Diable avait envoyé une escouade pour être certain de se saisir de la vieille. Elle sourit sous cape : elle n’allait pas se laisser tirer par le bout du nez, tout diables qu’ils étaient. C’est au milieu de la Loire qu’elle prit la parole en premier : «  Je vous ai reconnus, envoyés du Vilain. Vous êtes venus en nombre pour vous saisir de moi. Vous me faites grand honneur. J’aurais une demande à vous faire : j’aimerais que vous endossiez tous mon tablier ; ce doit être en votre pouvoir, il me semble, de vous fondre en une seule personne ! »

Les envoyés de Lucifer se firent prendre au piège. Ils se firent un seul pour endosser l’habit de la passeuse. La mère Paluche rit aux éclats, découvrant son unique dent. Son piège, une fois encore, avait fonctionné. Cette fois, pour ne pas être prise au dépourvu, elle exigea qu’on lui fiche à jamais la paix. Pour sortir de ce tablier, le Diable en personne accepta le marché. Il signa un pacte avec la vieille qui continue toujours à faire traverser les braves gens avec la bénédiction du Bon Dieu.

Le conte se referme sur une vie éternelle. Si vous rencontrez la dame, restez debout et ne la contrariez pas. Elle ne s'en prend qu’aux mauvais diables : vous ne risquez pas grand chose.


 Une autre passeuse 

 

Héritage ligérien …


Jeanne, femme de marinier

Le regard tourné vers le fleuve

Attendait son petit dernier

Et son mari dans l'épreuve


Bébé naquit sans problème

Qu'il était mignon cet enfant

La Loire prit celui qu'elle aime

Au cours d'un terrible accident


Jeanne surmonta l'épreuve

Travaillant pour l'orphelin

Lavant le linge dans le fleuve

Des bourgeois et des riverains


Quand le petit fut assez grand

Elle changea le cours de sa vie

Tout en conjurant ses tourments

La veuve défia son ennemie


Désirant alors se venger

Liger ayant pris son chéri

La femme bravant le danger

Se fit passeuse par défi


Rapidement elle excella

Dans l'art de la navigation

Traversant sans nul embarras

Qu'elles qu'en soient les conditions


Son fils grandit à ses côtés

Apprenant les nombreux secrets

D'une Loire qu'il voulait dompter

Comme un capitaine discret


Quand il embarqua à son tour

L'âge n'attendant pas la valeur

Il se décida sans détour

Pour un grand bateau à vapeur


La roue à l'aube d'un destin

Pour cet enfant de marinier

Devenu un jour par chagrin

Marin en mémoire du noyé


La Loire inscrite dans le sang

Se transmet par la passion

Un héritage si puissant

Par delà les déceptions

•••



 

lundi 24 juillet 2023

Femmes de Loire : les femmes à marins

 

Les femmes à marins


Le triste envers du décor ; d'une marine de Loire qui voit les hommes partir longtemps de chez eux.

 


Histoire à ne pas mettre entre toutes les oreilles.





Il était une fois, sur la plus grande rivière naviguée du royaume, la vie bien ordinaire des mariniers. En ce temps-là, la plus grande part des marchandises qui allaient d'un point à l'autre du pays faisait transit sur notre Loire majestueuse. Il y avait grande presse pour mener à bien tout ce qui pouvait trouver place sur une embarcation. Les bateaux allaient en tous sens sur une onde qui était en ce temps là tout comme aujourd'hui, bien délicate à la navigation.


Il en fallait des hommes pour assurer la manœuvre, tirer sur la corde, monter ou descendre le mât, charger et décharger la marchandise, assurer le quotidien de ce trafique incessant. Les pauvres bougres avaient alors des conditions fort dures, des journées longues et épuisantes. La pitance était maigre, la solde pas plus épaisse et les conditions de vie à vous faire préférer les travaux de la terre.


Étaient compagnons mariniers pour le compte d'un autre ceux qui n'avaient pas lopin à cultiver ou bien bateau personnel pour réaliser un petit négoce plus tranquille. Nos forçats du fleuve faisaient le grand voyage de Roanne à Nantes en partie dans les deux sens, d'autres venaient de plus bas encore pour un chemin à sens unique de Saint Rambert jusqu'à l'estuaire avant de s'en retourner à pied, leur sapine vendue comme bois de chauffe ou bien de charpente.


La vie sur le trajet n'était pas toujours facile. Le labeur était rude, les compères avaient la querelle facile et le coup de poing valait mieux que de trop grands palabres. Mis à part la chopine, la distraction était rare et bien qu'ils aient la goule bien grande, qu'ils prétendent tous que les filles leur jetaient, dans toutes les villes traversées, de jolies œillades à vous renverser les sens, les mariniers étaient bien seuls sur leurs rafiots de bois.


Quoiqu'ils puissent en dire, les filles du pays ne regardaient pas de travers ces lascars avinés qui n'en voulaient qu'à leur fleur pour s'en sauver ensuite bien loin de monsieur le curé. Le marinier pouvait avoir, avec beaucoup de chance, une fiancée qui l'attendait au pays. La demoiselle devait être patiente, elle ne voyait son promis au mieux que tous les deux mois. Toujours le pied en l'air, il ne tardait pas à repartir la laissant se désoler et maudire cette satanée marine.


Il y avait donc dans le lot bien plus de vieux garçons que de jolis cœurs. La rude tâche ingrate, la solitude et le poids des fatigues les rendant souvent acariâtres, ils rebutaient même les moins délicates. Si vous passez encore de nos jours le long du fleuve, vous vous apercevrez que ceux d'aujourd'hui ne différent en rien de ceux d'autrefois. La Loire est maîtresse exigeante, elle se prête mais ne se donne jamais à tous ses galants délaissés.


Ainsi, nos trimardiers avaient tous vague à l'âme et regrets éternels. Ils cherchaient dans les tavernes des consolations qui n'attirent jamais le moindre jupon. Ils avaient la vergue en berne et le cœur aussi gros que trop vide. De tous temps quand pareille chose arrive, qu'une troupe de vieux grivois arpente le pays, un petit négoce peu avouable pointe le bout d'une frimousse trompeuse et gouailleuse.



Au fin haut d'Orléans, à la pointe Saint Loup, il y avait là, petite maison accorte qui brillait tous les jours et une partie de la nuit, d'une petite lanterne en guise de fanal. Chacun savait ce que signifiait le message et tous les gars du chemin l'avaient marqué de quelques rêves fripons ! Celle qui n'a jamais vu le loup ignore tout du commerce charnel que de pauvres filles perdues devaient exercer avec ces vilains dépenaillés.


Elles avaient bien du mérite à tenir la manœuvre. Il y avait souvent grand tangage et gros coups de beuglerie. Les clients, jamais reconnaissants, les appelaient du nom peu amène de grues ou bien encore, dans la langue du pays de gaupes ou gouèpes. Elles aussi devaient avaler bien des contrariétés et essuyer parfois des vilains coups de tempête. Si elles ne voyageaient pas, bien lourde était leur charge pour une carrière qui ne durait jamais très longtemps.


Elles aussi étaient le fruit blette de la misère et des temps durs pour les miséreux. Filles sans biens, un incident, une erreur, une famille qui leur tourne le dos, la bienpensance qui se plait à juger alors que c'est si facile quand on est à l'abri et voilà ces femmes sans joie qui rejoignent le grand bataillon des damnées de la terre. Mais tout cela n'arriverait pas si marinier ou bien soldats, traîneux et trimards ne réclamer pas chair fraîche en pâture pour satisfaire désirs bien pires que ceux des gouris !


Hélas, il en sera partout ainsi, les poques doivent perssurer les aiguillettes délaissées avec leurs divartissouères. Pire encore, le marinier n'avait pas d'argent, il était assez radin pour tirer sur les prix. Comme il faut bien vivre, en ce lieu pitoyable, le passage du marinier à cale était bradé pour la modique somme de quatre sous. La venelle en a gardé ce nom, sans qu'il ne fut jamais mentionné ici, l'origine de ce patronyme peu glorieux. Pire même, le Roy, jamais satisfait, prenait sur ces amours tarifés, une taxe à la taille qui se laissait glisser.


Voilà vous savez tout d'un épisode peu glorieux de toutes les marine du monde. Les hommes sont ainsi faits, il ne faut jamais croire en leurs vantardises. Ils se prennent pour des fiers à bras quand ils ne sont que de pauvres bonshommes perdus et ben paillards. C'est hélas de malheureuses filles qui trinquent et paient fort cher le sacrifice qu'elles leur font. De cette lamentable histoire, retenez qu'il ne fait jamais croire les belles paroles enjôleuses des mariniers, bateliers et matelots, ils vous mènent en bateau puis vous abandonnent sur un cul de grève comme une vieille épave.

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La Venelle à quatre sous




Elles sont des filles à marins

Elles sont des femmes au turbin

Même pas des filles de joie

Comme les aiment les bourgeois

Elles qui font le pied de grue

Afin d’ brader leur vertu

Que c’est triste d’être péronnelle

Tout au bout de la venelle !


La venelle à 4 sous

Pour engraisser les marlous

Leur pauvre mont de Vénus

Offert aux premiers venus

C'est souvent des mariniers

Gars perdus loin du foyer

De grosses âmes en peine

Avec des envies sans je t'aime


Brefs ébats insipides

Dans une chambre livide

Il y a si peu de câlins

Pour cette pauvre catin

Pour des amours tarifés

Sur des corps fatigués

Des plaisirs vite expédiés

Par des hommes trop pressés


C'est pas même le bordel

D'une dame maquerelle

Ce lupanar sans lumière

Pour ces marins en galère

C'est un lugubre bord'eau

Où s'arrêtent les bateaux

Une simple escale sordide

Pour tous ces cœurs bien vides


Quatre sous si dérisoires

Octroyés sur un trottoir

Le triste prix du chagrin

Entre marin et putain

Il ne faut pas être fier

De ces amours sans manière

Pour ces filles perdues ici

Sans même un petit merci 


 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...