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vendredi 26 juillet 2024

Pauvre batelier !

Quand le bât baisse






Il était une fois un fier et vaillant batelier de Loire qui n'avait de plus grand bonheur que d'être à la manœuvre. Il se faisait un plaisir physique à hisser la voile, à déployer cette belle toile, ce drap de volupté qui se gonflait des assauts du vent. Il n'avait pas son pareil pour abattre, relever, affaler, hisser en des mouvements incessants de va-et-vient. Il était passé maître à ce poste qui requiert dextérité, doigté et force des reins pour l'homme d'équipage.


Bien sûr, il devait parfois se résoudre à baisser pavillon, à avaler son orgueil pour démâter au passage des ponts. Il avait à chaque fois un pincement au cœur, un je ne sais quoi d'impression sournoise, un pressentiment qu'il ne parvenait pas à décrypter. Heureusement pour lui, le malaise n'était que de courte durée, l'obstacle franchi, il se réjouissait de redresser l'objet de sa fierté marinière.


Ce genre d'activité ne laissait pas insensible les dames qui du bord, admiraient les gaillards qui défiaient les flots et le courant. Elles avaient toutes des yeux énamourés pour celui qui déployait dans le ciel ce drap de coton, toile blanche qui demandait tant de peine à nos lavandières. Partout dans notre pays ligérien, ce colosse était surnommé le Bât …


Sa réputation lui valait bien des agréments. Les rendez-vous ne manquaient pas à l'ombre d'un buisson, au derrière d'un lavoir, au creux du chemin de halage. Il ne faiblissait jamais, à cette manœuvre là, il était tout aussi actif que sur ses glorieux esquifs. Il enjamba bien plus d'arches féminines qu'il ne peut y avoir de pont sur notre Loire.


Mais les belles histoires ont toujours une fin piteuse, le temps de la marine à voile tirait à sa fin. Sur le fleuve, des cheminées crachant le feu remplaçaient progressivement nos gréements magnifiques. Dans la tête de Bât, cette révolution technologique fit grand tracas. Il se voyait ne plus jamais mettre le collier à la vergue, il s'imaginait ne plus trouver passe sur le fleuve, les filles allaient se gausser de lui…


Puis une nuit, il fit grand cauchemar, rêve prémonitoire. Le bât était sur un bateau sur un fleuve en colère. Il y avait grand vague à l'âme sur la Loire ce jour-là. Les eaux étaient jaunes et grosses. La manœuvre au pont ne se passa pas bien, la Galante démâta (C'était le joli nom de la gabare sur laquelle il avait été embauché). Quand l'incident se produisit, un vapeur passa juste à bâbord et son sifflement strident sonna le réveil du pauvre homme et la fin de ses turgescences glorieuses.


Depuis ce rêve affreux, avec sa peine secrète, ce malaise qui ne se dit pas dans le milieu des marins, il allait la tête basse sur les quais de notre fleuve. Son aiguillette, celle qui fit sa gloire avait cessé de se dresser fièrement vers le ciel. Il avait le mât en berne, la marine de Loire à la voile était bien morte. Il ne s'imaginait pas une seule seconde passer à la vapeur, il avait sa dignité et ne se pensait pas capable de virer de bord, de renier ainsi sa réputation de graveleux luron .


Il usa alors de tous les remèdes de bonne-femme qui lui passaient sous la main. Il broya des becs de héron pour se faire poudre de Patachon. Il avala cette potion sans qu'il retrouve sa vigueur d'antan. Il fit appel aux marins de la mer, ceux qui venaient des terres lointaines. Il mâcha l'écorce du fameux Richeria grandis, le revigorant bois bandé, sans plus de succès. Il en venait à regretter le temps de la bricole …


Les filles désormais riaient sous des capes qu'ils ne détroussaient plus à son passage, depuis quelque temps, elles avaient trouvé que les cheminots, malgré leurs gueules noires, étaient les nouveaux aventuriers de l'intérieur. La vie de notre Bât déraillait. Il avait échoué sur un cul de grève comme un âme en peine, il avait perdu l'envie de se battre.


Il était au bord du précipice, il se voyait plonger dans une bîme, faire ce dernier saut à défaut de tous ceux qui se dérobaient désormais à lui. C'est à ce moment qu'une chasse aquatique, un grand mouvement de fureur vint du fond de notre fleuve. Un brochet affamé voulait faire son affaire à une ablette qui ne voulait pas s'en laisser compter.


Quel âne se dit de par devers lui ce pauvre Bât ! Que n'ai-je pas pensé plus tôt à cette reconversion ? Je continuerai à me faire pêcheur en restant au bord de notre Loire. Une gaule à la main, un bâton de bambou, je déploierai mes lignes pour taquiner les brèmes, les carpes et les aloses. Et si un brochet, un chevesne ou tout autre gros poisson vient à moi, je ne ferai pas le difficile.


C'est ainsi que remettant la main à la pâte, sa malédiction put tomber. Bât comme par magie, retrouva sa vigueur légendaire. S'il pousse toujours le bouchon trop loin, c'est sur la berge, sur le sable ou bien à l'embouchure d'un ruisseau qu'il renoue avec la tradition batelière. Et si quelques poissons assistent aux curieux ébats ligériens de l'ami Bât, ils s'en amusent plus qu'ils s'en offusquent. De voir de charmantes demoiselles tomber, elles aussi, dans ses filets, semblent leur faire oublier le sort qu'il leur promet.


Il ne faut jamais désespérer de la Loire, elle a toujours un tour dans son sac pour que le marin redresse la tête ! De cette histoire à ne pas mettre entre toutes les oreilles, c'est bien la seule morale qui vous soit permise d'ouïr ici.


lundi 22 juillet 2024

Les Jeux Olympitres

 

Jeux Olympitres





Il avait placé la barre trop haut

Espérant qu'on lui tende une perche

Découvrant qu'il n'est jamais pire sot

Que celui qui nous met dans la dèche


Puis, en bousculant tous les obstacles

Se trouva face à la rivière

Il se rêvait déjà au pinacle

Plongeant ses sujets dans la misère


Quand un terrible retour de flamme

Mis a sec finances et Seine

À ce pauvre banquier infâme

Sa vieille épouse fit une scène


Tant de coups de marteaux lui asséna

Qu'il dut se réfugier sous une haie

Tandis que sa mégère exigea

Que de sa personne enfin il paie


Dut accepter de changer de disque

Prenant alors le pays à témoin

Il s'enhardit à tenter le risque

De satisfaire aussi à nos besoins


C'était pour lui un saut dans l'inconnu

Le péril de tomber dans le sable

Quoique sur la paille c'est bien connu

Nous nous débattions : misérables


Ce virage lui fit quitter la piste

Adieu les promesses de podium

Et même pour tous ceux de sa liste

Ce perchoir devint un triste pensum


Or donc, dépourvu du moindre argent

Se contenta de couler un bronze

Oubliés ainsi ses désirs ardents

Quand les lauriers devinrent des ronces


Avec ses jeux nous étions tous refaits

Y compris ceux qui tinrent la torche

Plus personne pour prendre son relais

C'est la République qu'on écorche

Les dieux de l'Olympe se gaussèrent

Du fiasco d'un pitoyable mortel

Illusionniste et piètre faussaire

Manquant sa farce sacramentelle

•••


 

jeudi 18 juillet 2024

Conte ancestral de l'Empire du Milieu

 

Le bateau chinois






Il était une fois un grand empereur chinois qui voulut faire présent à ses amis français d’un grand et beau bateau, une jonque merveilleuse. Pour montrer sa puissance et en imposer au Duc d’Orléans, le grand homme ne recula devant aucune dépense. Rien ne serait assez précieux pour ce cadeau qui devait sceller une amitié éternelle. Les bois choisis étaient les plus précieux ceux qui habituellement étaient réservés à la marqueterie. Pour les voiles et les cordages, il exigea une qualité unique, un tissage fin et solide issu des meilleurs chanvres. La coque fut incrustée de dorures représentant le plus splendide des dragons. Tout était en point parfait à l’exception peut-être de sa capacité à naviguer sur une rivière.


Lorsque le bâtiment fut prêt, l’Empereur le fit expédier dans la lointaine France en empruntant les routes maritimes. Il fit un long voyage, périlleux parfois mais finit par arriver à bon port, dans la cité johannique. Quelle merveille que cette jonque, le Duc n’en revenait pas d’un tel présent. Il n’avait de cesse de l’admirer tout en ayant un curieux pressentiment ; il ne fallait pas pour lui naviguer sur la Loire avec ce bateau si peu adapté au courant.


Qu’à cela ne tienne, le Duc demanda qu’on dépose la jonque sur le canal d’Orléans, son cher canal qu’il aimait tant. Chaque jour, la jonque se rendait de Combleux jusqu’à Pont aux Moines et le Duc, admiratif, chevauchait sur le chemin de halage pour jouir du spectacle et de la beauté de l’endroit. À ses sujets dont certains osaient lui demander pourquoi il ne montait jamais sur l’embarcation, celui-ci répondait toujours qu’elle était si belle qu'il voulait simplement la contempler à plaisir ! Il ajoutait toujours à ceux qui insistaient un peu plus qu’en montant dessus, il ne pourrait profiter de ses courbes majestueuses, de sa ligne gracile et de ce spectacle qu’il chérissait plus que tous les autres.


Tout ceci n’était que fantaisie de puissant, il n’y avait pas à s’en étonner. Hélas pour le Duc, l’Empereur envoya un ambassadeur dans la ville pour le renseigner sur le sort qui était réservé à son présent. Le Duc était pris au piège, il devait pour ne pas offusquer son visiteur embarquer sur la jonque tout en cherchant à l'impressionner. C’est ainsi qu’il demanda à son fidèle Capitaine, un homme en qui il avait toute confiance, non pas de prendre l’habituel circuit mais de plonger dans la Loire en prenant le maule : l’écluse à Combleux qui se jette dans la rivière.


Embarquèrent ce jour-là tous ceux qui comptent dans la cité, les gens d’importance, les notables et les courtisans sans oublier l’envoyé chinois. Jamais on n’avait vu aussi bel étalage de toilettes et de vanités sur un bateau sur la Loire. Chacun s’efforçant d’étaler sa richesse en se couvrant de bijoux et de parures toutes plus luxueuses et lourdes les unes que les autres.


Le saut de la Loire fut ponctué d’exclamations parmi les passagers de la jonque. Le Capitaine faisait le beau, trop content de démontrer à tous qu’il était le meilleur marin de la place. C’est ainsi qu’il perdit de vue l’essentiel et que la jonque devint rapidement ingouvernable. Emportée par le courant violent, alourdie par ses passagers, rendue plus instable qu’elle n’était déjà, l’embarcation alla se fracasser contre le début du duit. Ce fut le naufrage …


Il est inutile de nous décrire la panique à bord. Chacun ne pensait plus qu’à sauver sa vie sans se soucier de celle de ses voisins. On se piétinait, on se bousculait, on s’étripait dans un désordre et une férocité indescriptibles. Pourtant, rien n’y fit : ceux qui purent sortir de la trop luxueuse cabine furent incapables de nager dans les flots agités de la Loire. Leurs tenues extravagantes les envoyèrent par le fond et personne pas même le prince et l’ambassadeur n'échappèrent au sort funeste que le Duc avait toujours pressenti. Seul le Capitaine réussit à regagner la rive, se souciant bien peu de quitter le navire le premier.


Sur la rive, les serviteurs et les sujets assistèrent impuissants au drame qui se déroula si vite que nul n’aurait pu intervenir de toute façon. La cité fut en deuil, le tocsin retentit dans tout le duché. Il fallut envoyer une délégation en Chine pour prévenir l’Empereur du sort de son ambassadeur et de la fin tragique de son cadeau. On désigna un petit groupe de personnages importants, des gens qui avaient été remarqués pour leurs divers talents afin d’accompagner le Capitaine, seul survivant jusqu’en Chine..


Le voyage fut long et périlleux pour ceux qui étaient porteurs d’une si mauvaise nouvelle. Ils en profitèrent pour envisager toutes les manières possibles de transmettre ce terrible message à l’Empereur en personne. Chacun d’y aller de sa suggestion qui, à chaque fois, était repoussée par les autres. Tous mesuraient le risque d’être ainsi un envoyé de mauvaise augure.


Ils avaient raison d’être préoccupés. L’Empereur eut une réaction à l’image de sa puissance. Il fit saisir sur le champ les envoyés du malheur et exigea que ses soldats leur coupent immédiatement la langue. Il ne voulait plus rien entendre de ces maudits français. Quant au Capitaine, il subit sort plus épouvantable encore, on lui réserva le supplice des huit couteaux. Cette peine consistait à séparer en public les membres du corps d’une personne vivante attachée à un poteau.


Le bourreau utilisait huit couteaux qu’il sortait d’un panier. Avec le premier, il évidait les seins. Le deuxième lui servait à entailler les biceps alors que le troisième appliquait le même traitement aux cuisses. Les quatrième et cinquième couteaux étaient employés pour couper les bras au niveau du coude et les sixième et septième à trancher les jambes au niveau du genou. Le huitième couteau servait à trancher la tête ou porter un coup au cœur. Les restes étaient jetés dans un panier de crabes et la tête du pauvre Capitaine fut exposée en place publique.


Ainsi se termina le triste épisode de la jonque chinoise. Si ceci n’est qu’une farce, il conviendrait pourtant d’en retenir le déroulement. Les bateaux chinois fussent-ils impériaux ou républicains, n’aiment guère la Loire et ne se manient pas à la baguette. Il serait préférable d’en tenir compte.


 



vendredi 12 juillet 2024

Juste un doigt.

 

« Bien mieux qu'en face. »





Il advint qu'un marinier dut, la mort dans l'âme, abandonner un métier qu'il adorait après une manœuvre délicate dans laquelle il perdit un doigt. Cette infirmité n'avait rien de rédhibitoire dans l'exercice d'une profession où pareille mésaventure était fréquente. Pour notre homme, l'incident était non seulement un avertissement mais plus encore, « un bon coup de pied au cul pour passer la main », comme il aimait à le dire, montrant sa main incomplète et son amour des aphorismes.


Comme Auguste était un joyeux drille, un bon vivant, il poussa le bouchon plus loin encore dans sa reconversion. Il se porta acquéreur d'un bistrot qui avait une curieuse clientèle. Installé juste devant un cimetière, le troquet recevait plus de gens éplorés que de soiffards patentés. Le chiffre d'affaires de l'endroit souffrait d'une activité irrégulière, saisonnière et qui ne faisait pas recette le dimanche et les jours fériés, contrairement à ce qui se pratiquait ailleurs.


Notre lascar profita de l'aubaine pour s'en porter acquéreur à moindre coût. Notre ancien marinier se doutait que sa réputation allait faire venir à son estaminet quelques collègues tandis qu'il lui appartenait de convaincre les clients potentiels d'un changement radical de fonctionnement. Jamais à même de facéties, il changea son enseigne pour un tonitruant : « Mieux qu'en face » dont les riverains se firent gorges chaudes. De bouche à oreille, la chose fit le tour de la ville et des alentours.


Auguste ayant plus d'un tour dans son sac, il poussa son sens de la communication en écrivant une devise au-dessus du comptoir. « Ici, on ne sert pas de Bière, les amateurs n'ont qu'à traverser la rue … ! ». De fort mauvais goût, le slogan fut un véritable succès. Les trompe la mort et les mécréants aiment à défier la camarde d'autant plus que le tenancier d'un air malicieux leur disait toujours en les servant : « L'alcool conserve ! ».


Le bistrotier vit son chiffre d'affaires exploser véritablement. Il y avait foule dans son établissement y compris le dimanche en l'absence d'enterrement. Les gens de l'eau se déplaçaient pour venir y boire du vin et quelques spiritueux, spécialité de ce personnage si spirituel. Les riverains apprécièrent vite cette clientèle qui jusque alors se cantonnait aux troquets du port. Quant aux gens de passage, la réputation de l'endroit les attirait comme des mouches.


Auguste poussant le sens des affaires au plus haut point, avait instauré un mot de passe, une antienne qui valait une réduction sur la consommation. Les initiés s'en amusaient et jouissaient systématiquement de cette ristourne plus symbolique que réelle, les clients de passage, remarquant la chose, reprenaient systématique une consommation pour bénéficier à leur tour de l'aubaine tout en ayant le plaisir de prononcer la formule rituelle : « Patron ! Juste un doigt de... ».


Ils ne gagnaient pas toujours le droit à la réduction. Le patron venant vers eux pour leur demander au creux de l'oreille : « Mais lequel ? » Il leur fallait avoir la présence d'esprit de nommer le fameux doigt amputé, ce qui n'allait pas de soi. Les malheureux qui se trompaient, devaient mettre les pouces et se passer du verre supplémentaire. Les plus chanceux, qui répondaient : « Le majeur ! » se voyaient récompensés.


Ce fut rapidement une animation prisée des habitués, guettant les nouveaux venus ou entraînant avec eux, des connaissances qui n'avaient jamais mis les pieds dans l'endroit. Le bruit de cette pratique assez étrange arriva aux oreilles des autorités qui eurent ainsi l'idée d'interdire la consommation d'alcool aux mineurs dans les débits de boisson. Ils avaient mis ainsi le doigt sur une faille de la législation à laquelle, pour des raisons électorales sans doute, ils n'avaient jamais songé.


Quant au père Auguste, son intempérance mit un terme assez précoce à son commerce. Il périt de maladie professionnelle tandis que fut respecté à la lettre son précepte avant justement de traverser la rue. Il eut droit à un traitement de faveur de la part des croque-morts, qui avaient été parmi ses meilleurs clients. Il fut enterré dans un tonneau et non dans une bière des plus communes. Sur sa tombe il fut gravé : « Juste un doigt », expression qui le fit accéder à l'éternité.

mercredi 26 juin 2024

Il court dans le bois joli ...

 

Le Furet





Loin de courir le guilledou

Dans le joli bois mesdames

Il lambine au fond d'un trou

En une quête infâme


Domestiqué pour débusquer

Lapins, lapereaux lapines

Il s'insinue dans leurs terriers

Pour mener belle rapine


Sans nul permis de chasse

Il provoque grands ravages

Pour des humains sans audace

À l'affut dans son sillage


Au détour d'une galerie

Sans qu'il ne faille s'exposer

Font grands tableaux par veulerie

Tous ces monstrueux pavoisés


Et comme ils ne sont pas futés

Le pelage de leur complice

Pour apparaître dans la futaie

Blanc sera pendant l'office


Pour un plaisir dominical

Albinos est leur complice

D'une discipline monacale

Il est privé du calice


Passe sa vie dans une cage

Ne voyant le bout du tunnel

Que pour faire des ravages

Et remplir des escarcelles


Triste destinée du furet

Au sort si peu enviable

Qui bien loin de nous enchanter

Nous semble fort misérable


Loin de repasser par ici

Facilitons lui la fuite

Qu'il s'évade du bois joli

Par une cavité fortuite


Quoique son air semble charmant

La comptine nous fait chagrin

Quand pour distraire les enfants

Il leur faut des peaux de lapin

•••


 

mercredi 19 juin 2024

Avoir quelqu'un dans le nez.

 

Normal c'est un morveux.




Depuis plusieurs années, je ne cesse à chaque instant d'avoir quelqu'un dans le nez, un locataire insupportable, un être détestable qui a élu domicile dans mon tarin. Une véritable obsession car pas un jour ne passe sans que je n'essaie de l'en déloger et ceci sans le moindre succès. Je pensais jusqu'alors être le seul dans ce cas, le seul à vivre ce calvaire de souffrir d'un locataire nasal que personne ne peut contraindre à expulser.


Les lois sont mal faites et ne protègent pas les propriétaires d'un nez ordinaire qui ne peuvent jouir à loisir de leur cher appendice. C'est vraiment la crotte comme le diraient mes enfants qui voient le loup partout. J'en viens parfois à penser qu'ils sont de mèche avec cet indésirable, ce parasite qui m'irrite, me tourmente, m'exaspère, me rend la vie impossible.


Qui plus est, ce squatteur est un petit morveux. C'est sans doute la raison qui lui fit porter son choix sur mon nez plutôt que sur son palais. Il est vrai que dès que je le vis se pointer dans le paysage, je le gratifiai d'un pied de nez irrespectueux. Attitude enfantine que je ne cesse de regretter. L'autre profita de ce geste pour me couper l'herbe sous le pied afin de pouvoir aisément s’incruster dans mes narines.


Curieusement, cet indésirable, ce parasite nasal, ne manque pas d'air si bien qu'il ne cesse de me gonfler à longueur de temps. J'aimerais tant qu'il prenne la poudre d'escampette au lieu de quoi, c'est une toute autre poudre qu'il m'introduit de force dans mes naseaux. J'étouffe, je perds contenance devant ses comportements douteux, ses marques de mépris.


Je voudrais me moucher du nez mais voilà qu'il m'est revenu aux oreilles que je n'avais nulle légitimité à expulser l'immonde personnage. Il serait dans mon nez par la volonté d'un suffrage auquel je n'ai pas apporté ma voix. Je suis donc condamné à le supporter encore de longues années, un calvaire tant mon nez me pique, me gratte, m'insupporte.


J'ai parfois des mouvements d'humeur vite réprimés par mon locataire qui frappe là où ça fait mal. Je saigne alors du nez sans raison apparente, frappé que je suis par son comportement détestable. Je perds mon sang, je me retrouve en situation de faiblesse tandis que la tension monte autour de moi. Je découvre alors, ébahi et circonspect, que nombre de mes semblables se plaignent du même phénomène.


Le même parasite a investi leurs propres nez. Je ne suis donc pas le seul à l'avoir dans le nez. L'indésirable aurait donc don d'ubiquité y compris à travers la planète. Voilà qui me fait une belle jambe. Je ne peux me satisfaire de ce constat sans réagir. L'idée m'est venue de proposer une union sacrée de toutes les victimes de ce ruissellement nasal. Évacuons l'intrus, mouchons-nous du nez et cessons le de le faire du coude comme nous l'ont imposé ses complices.


Je n'avais jusqu'alors pas saisi le but précis de cette absurdité. Se moucher du pli caudal et non du coude (car il s'agit toujours de nous prendre pour des imbéciles) n'avait d'autre intérêt que de laisser en place le petit morveux. Il est grand temps de prendre le taureau par les cornes, de laisser tomber qui plus est le mouchoir en papier à usage unique, incapable d'extirper l'immonde morve. Emparons-nous d'un tire-jus, d'un grand mouchoir à carreaux et évacuons du nez ce pitoyable personnage.


Le laisser sur le carreau, voilà bien la seule perspective réjouissante, pourvu qu'il soit de Cholet, le mouchoir servira de réceptacle à ce triste épisode d'une Raie Publique pestilentielle qui fait son chou gras dans nos appendices. À vue de nez, le temps est venu de se moucher très fort.


 


samedi 15 juin 2024

Calembour et calembredaines

Salon du livre de Nogent sur Vernisson





Si le calembour est selon Victor Hugo la fiente de l'esprit, il n'en a pas moins tiré la quintessence avec cette charade qui fit le tour du pays.


Mon 1er est un oiseau.
Mon 2ème
est ce que disait Alexandre Dumas fils à Alexandre Dumas père pour lui faire remarquer que les domestiques espionnaient par le trou de la serrure alors qu’il était tard et qu’ils auraient mieux fait d’aller se coucher.
Mon tout est ce qu’on dit quand on a perdu sa montre à Nogent-le-Rotrou.
Réponse:

J’ai perdu ma montre à Nogent-le-Rotrou

Explication:
1. Geai
2. Père Dumas, montre à nos gens l’heure au trou.



D'un Nogent à l'autre il est permis de suivre à distance les traces du grand homme pour évoquer un salon du livre qui s'y tient ce jour.



Ce ne sera que calembredaine à l’embonpoint certain, billevesée maladroite ou coquecigrue déplacée écrit à la plume trempée dans un jaune d'œuf. Mais qu'importe, l'essentiel est de jeter l'ancre sur ce petit affluent du Puiseaux dans lequel j'ai puisé mon inspiration désastreuse.





Que peut-on dire à cette occasion littéraire ?



Qu'à Nogent les vers y sont sages

ou bien encore

Qu'à Nogent les vers y sont pages



Faire salon du livre ici suppose de débuter par un vernissage



Car à Nogent c'est sûr, vernissons !



Devant ces piètres propositions, le mieux est de plier bagage

 et de ne pas me montrer en ce lieu.



lundi 10 juin 2024

Rat domestique

 

Rat domestique




Un rat de taille fort respectable

Entrepris de conquérir l'affection

De qui lui a ouvert son étable


Les services qu'il pouvait lui rendre

Au paysan firent grande impression

Voilà bon compagnon à tout prendre


L'animal fut convié dans sa demeure

Chargé de précieuses fonctions

Qu'il pouvait tenir à toute heure


Le rat d'un caractère serviable

Aux invités fit grande impression

Lorsqu'il se joignait à leur table


Cependant sa queue dans le gruyère

Provoqua de grosses dépressions

Les hôtes goutèrent peu sa manière


Le rongeur renvoyé dans les communs

Se chargea de sa désinfection

En plongeant illico dans l'eau du bain


Hélas le dernier né de ce foyer

S'y prélassait pour ses ablutions

Le gamin avec l'intrus fut jeté


Si pour lui se retrouver dans l'égout

Ne posait pas problème d'adaptation

Le sort du chérubin s'annonçait flou


La bête le garda sous son aile

Le guidant dans les canalisations

Afin de retrouver le bleu du ciel


Dans l'instant il devint un rat des champs

Jouissant de cette reconversion

Pour prendre en charge le jeune enfant


Sachant trier la mauvaise graine

Il se chargea de son éducation

Le gamin grandit sans nulle peine


Quand, de très nombreuses années plus tard

L'enfant acheta l'exploitation

Son géniteur pendait dans le hangar


Qui jette le poupin avec l'eau du bain

S'expose à grandes complications

Qui peuvent modifier un destin


Cette fable aux propos biscornus

Répond à la sollicitation

D'un contrebassiste très farfelu

•••


 

dimanche 2 juin 2024

Gros, petit ou vieux ...

 

Cochon





Qu'il soit gros, petit ou bien vieux

Ne fera jamais l'unanimité

Il se murmure même que pour Dieu

Il n'est pas en odeur de sainteté


Lorsque pour lui tout va de travers

Il faut le tirer par l'oreille

Lui qui se passe aisément de couverts

Quand il se goinfre sans pareil


Pour se mettre à table il se souille

Attitude des plus détestables

Pour qui passe pour un arsouille

Compagnon de mauvais diables


À force de faire souvent l'andouille

Il passe fréquemment sur le grill

Mauvaise tête cornegidouille

De celle qui finit dans un baril


Ne dédaigne pas de nous jouer des farces

Quand il met les pieds dans le plat

Levant le verre avec ses comparses

Des ivrognes ou je ne m'y connais pas


Cela finira en eau de boudin

Pour celui qui se fait du mauvais sang

Pas question de rester sur sa faim

Même avec un régime amaigrissant


Lorsqu'il se couche dans sa bauge

Refuse d'y mettre son grain de sel

Car même s'il en trouve dans son auge

La salaison remplit d'autres escarcelles


Lui qui ne fait de mâle à autrui

Prétend fièrement : « Qui vivra verrat ! »

Car c'est connu, tout est bon chez lui

À l'exception du maudit ténia


Confiant en sa bonne nature

Il s'embarque pour le port de Sain

En affirmant dans la saumure

Que c'est le royaume des porcins


Il regrette sa jeunesse de goret

Les facéties de ces deux compagnons

Quand, au plus profond de la forêt

On célébrait les trois petits cochons

•••

vendredi 31 mai 2024

Le coche d'eau prend la mouche !

 

Un colis peu recommandable.





En cette année 1725, qui voulait voyager l'esprit tranquille dans un confort acceptable prenait les voies navigables. Il y avait sur notre Loire grand trafic de coches d'eau qui proposaient leur service pour des passagers fortunés quand des embarcations au confort plus sommaire satisfaisaient aux besoins du commun. Des toues cabanées faisaient souvent le voyage au gré des fluctuations de notre rivière.


Un noble seigneur de Roanne : Le Duc Louis d'Aubusson de La Feuillade avait le projet de se rendre à Versailles présenter ses hommages à notre bon roi. L'homme détestait les poussières de la route. Il décréta de suivre le cours de la rivière jusqu'à Combleux pour terminer son voyage par le canal d'Orléans. Il avait quelques visites de courtoisie à faire en chemin, ce qui l'avait décidé à emprunter ce chemin des écoliers et des mariniers moins pressés.


Il contacta un facteur naval, Jean de Roanne, homme à la solide réputation sur lequel, il avait ouï dire que l'on pouvait se fier. Ses coches étaient quant à elles d'un confort remarquable et permettaient à un voyageur unique de bénéficier de tous les agréments qu'on pouvait espérer à l'époque. Le seigneur cependant était fort pingre, il mena négociation serrée pour obtenir un prix acceptable. Il poussa même le vice à réclamer au Roi, une lettre de cachet pour échapper aux nombreux péages qui se dressaient sur ce parcours.


Le bon marinier aurait du être alerté par toutes ces simagrées indignes d'un seigneur à la bourse si pleine. Mais, ayant conclu le marché en crachant par terre, il n'était plus temps de se dédire. Les gens de Loire en ce temps là n'avaient qu'une parole et se faisaient un honneur de toujours la tenir. C'est donc flanqué de cet unique voyageur (une des nombreuses conditions de ce drôle de seigneur) qu'il embarqua un beau jour d'avril.


Jean et ses deux hommes d'équipage ignoraient alors qu'ils partaient pour la descente la plus désagréable qui leur fut donnée de vivre. Bien vite, le Duc se montra chafouin et délicat , exigeant de ne pas être secoué, réclamant sans cesse que l'on lui serve à boire, qu'on déplace un coussin ou bien que fasse halte pour des besoins que d'habitude les gens ordinaires faisaient en route, dans la rivière, sans plus de manière.

La première journée s'achevait et jamais Jean n'avait eu à subir autant de caprices d'un passager qui croyait que son titre et son argent lui permettaient toutes les fantaisies. La nuit se passa tant bien que mal, le Duc refusant de partager avec quiconque la vaste cabane qu'il s'octroya pour son seul usage. Au petit matin, il exigea encore qu'on le conduisit dans une auberge pour faire ses ablutions et prendre un déjeuner qui n'avait rien de petit. L'équipage dut même trouver chaise à porteur afin que ce noble personnage n'usa pas ses souliers vernis.


Le pire était à venir. Ils n'avaient pas si tôt appareillé qu'un orage d'une violence inouïe vint sévir au-dessus de leurs têtes. Le visiteur du Roi leur refusa l'abri et réclama par dessus le marché que l'embarcation ne se mit pas à couvert. Il voulait, prétendit-il, jouir de ce spectacle tonitruant, au milieu de la rivière. C'est trempé comme des soupes et furieux contre leur maudit passager que l'équipage accosta en fin de soirée à Nevers.

 

Le bonhomme avait invitation à souper et à dormir chez un autre de son état. Jean et ses compagnons en profitèrent pour passer la nuit au chaud mais se gardèrent bien d'user de la cabane du ci-devant. Ils demandèrent asile à des collègues qui écoutèrent effarés le récit de ces deux premiers jours de descente. Nul, n'avait jusqu'alors transporté plus détestable personnage !


Le lendemain, c'est fort tard dans la matinée que ce curieux voyageur se fit conduire au pied de sa coche d'eau. On l'attendait de pied ferme depuis quelques heures mais quelle ne fut pas la surprise de Jean de l'entendre immédiatement réclamer qu'on fut à Sancerre pour le dîner du soir. Il n'était pas question de lui expliquer qu'il les avait mis en retard, le Duc n'est pas homme à s'encombrer d'explications. Il commande et chacun doit se plier à son bon-vouloir …


Jean et ses hommes utilisèrent des trésors d'ingéniosité pour remplir leur mission. Jamais ils n'avaient usé de la bourde avec tant de vigueur en allant ainsi au fil du courant. Fort heureusement pour eux, nulle entrave et nul incident ne vinrent se mettre sur le chemin et comme il l'avait exigé, le Duc put boire tout son saoul de ce bon vin de Sancerre dans une Taverne de Saint Satur.


Qu'on soit noble ou bien roturier, l'abus de boisson, fut-ce un bon vin de chez nous, provoque bien des débordements et de grandes nausées. Il fallut veiller le Duc toute la nuit afin qu'il ne passe pas cul par dessus tête et finisse par se dégriser dans notre Loire. Après la journée qu'ils avaient passée, nos mariniers auraient voulu dormir un peu et voilà que leur étrange passager ne leur en laissa pas la possibilité.


Au petit matin, ils étaient exténués quand le bonhomme, ne se rappelant plus de rien était à tambouriner qu'on leva l'ancre au plus vite. Jean serrait des poings, ses hommes crachaient furieusement en jetant à ce malotrus en bas de soie des regards tords. C'est sans lui dire un mot qu'il le menèrent à Gien, où une fois encore, des gens d'importance, attendaient sa venue.


Ils profitèrent de cette nuit de repos pour souffler un peu. Jamais de mémoire de marine on avait vu Jean de Roanne et son équipage ne pas venir lever la chopine avec les collègues. Pourtant ce soir-là, tous trois restèrent sur le pont et dormirent du sommeil de ceux qui n'en pouvaient plus. Ce dont furent peuplés leurs rêves fut si terrible que je m'interdis ici de vous décrire par le menu, les tortures qu'ils firent subir en songe à leur monstre en culottes et dentelles.


Au soleil levant quand il revint accompagné des laquais giennois, ils comprirent aux œillades des valets que leur fardeau s'était montré aussi détestable avec ces gens que sur le bateau. Décidément, il n'y avait rien à espérer d'un tel personnage qui méritait cent fois de finir en enfer. Alors, quand ils arrivèrent à Saint Père sur Loire, Jean fit une halte contre l'avis du seigneur. Il mit bien vite pied à terre pour aller demander une petite faveur à Saint Nicolas, patron des mariniers. La requête était fort peu chrétienne, c'est pourquoi, nous la garderons secrète.


Le voyage se poursuivit. Les caprices de l'odieux passager ne cessèrent jamais. Sa morgue n'avait d'égale que son incommensurable orgueil. Son égoïsme était au niveau de sa stupidité. Le calvaire de l'équipage n'avait que trop duré. Ils avaient tous grande hâte de confier ce fardeau à des gueules noires du canal. On se montre parfois mesquin y compris chez les mariniers !


C'est au pont de Jargeau que Saint Nicolas leur vint en aide. Le seuil à franchir est depuis toujours réputé délicat. Le Duc en avait eu vent et se croyant plus malin que ces pauvres gueux précautionneux, en dépit de leurs multiples recommandations ou bien était-ce d'en avoir trop entendu, avait souhaité sortir de son palais sur l'eau pour assister au spectacle debout sur la proue.


Jean de Roanne avait eu alors un sourire malicieux en lui disant qu'il était bien le seul maître à bord et que, puisque tel était son bon plaisir, il n'avait qu'à bien se tenir pour jouir du spectacle. Ce qui devait advenir advint. Le bateau fit une embardée et le seigneur se retrouva dans les flots tumultueux. Il eut beau se démener, appeler à l'aide et dire des mots grossiers, personne sur le bateau ne bougea le petit doigt.


L'homme disparut dans les profondeurs de la Loire. Jamais on ne retrouva son corps et nul ne songea jamais à inquiéter Jean et son équipage. Le Duc avait sur la rivière, une réputation établie et tous les gens de Loire trouvèrent plaisant que le diable obtint ainsi l'âme que la ville lui devait depuis qu'il avait livré ce magnifique pont de pierre.


La rivière finit toujours par engloutir celui qui ne la respecte pas tout en méprisant les ligériens qui la servent. Le Duc, pour noble qu'il était, paya de sa vie la règle intangible des seigneurs sur l'eau. Il serait souhaitable que d'autres qui se pensent aussi importants que ce méchant homme retiennent la leçon, ou bien une fois encore, la Loire saura les mettre à la raison !



jeudi 23 mai 2024

Histoire à lire d'un trait

 Gaston et sa Douce

 




Il était une fois, au temps lointain d'avant la machine à vapeur, un homme, Gaston le Bienheureux qui avait deux passions dans la vie : musarder et admirer. Follement épris de liberté, il aimait tailler la route, marcher sur les chemins de Loire avec sa fidèle compagne, une belle et puissante percheronne, animal de trait et de grand attrait qui répondait au fier nom de La Douce. Il vouait plus grande dévotion encore à cette rivière majestueuse qu'il n'avait de cesse de parcourir dans les deux sens.

Son bonheur était de baguenauder sur les berges, toujours accompagné de sa musette remplie - il ne faut pas se laisser surprendre - de quelques bonnes bouteilles de vin du pays et de quoi casser la croûte si la faim venait à le surprendre. Il avait aussi, de quoi se fabriquer bien vite une ligne pour taquiner le goujon ou alors l’ablette en trouvant sur la berge un scion à sa convenance ou bien tendre une ligne de fond pour tirer une anguille à moins que ce ne fut une carpe, si l'envie d'une bonne sieste lui prenait !

Homme de peu d'inquiétude, amoureux de la nature et de tout ce qui y traîne alentour, il prenait la vie par le bon bout, celui qui ne vous fait jamais de tracas mais ne remplit guère le bas de laine. La Douce, la brave bête, se contentait des herbes sauvages des bords de levées, pour remplir sa grande carcasse. Son maître n'avait pas souvent le sou pour lui offrir un bon seau d'avoine ou bien d'orge et rares étaient les nuits qu'ils ne passaient pas à la belle étoile !


 

Heureusement, en ces temps de grande circulation sur la Loire, notre couple bienheureux trouva de quoi mettre du beurre ou des céréales dans leurs épinards. Lorsque survenait un jour sans vent de galerne, ce zéphyr puissant qui pousse les bateaux à contre-courant, les hommes d'alors mettaient la bricole autour du buste et tiraient leur misère et toute la cargaison. Les bords du fleuve étaient en ce temps-là dégagés de toute végétation pour laisser passer les haleurs et leur grande corde de chanvre.

Gaston, un jour qu'il avait plus faim que les autres fois pensa qu'il pourrait continuer à vivre de ses rêveries en compagnie de La Douce tout en tirant partie de la chose. Il proposa, aux hommes exténués par le halage, quelques heures de répit en attelant le chaland aux reins surpuissants de son cheval de trait. La bonne nouvelle se répand toujours comme une traînée de poudre, en peu de temps, il fut connu le long de la rivière et dès qu'ils le voyaient, les équipages remontaient à bord pour s'offrir quelques verres et un peu de repos tandis que La Douce et Gaston prenaient le relais.

Gaston tira profit de sa petite pratique. Il gagnait quelques sous, vivait au hasard de ses errances et ne rentrait chez lui que lorsque l'occasion finissait par se présenter. Il était devenu le hâleur de la Loire. La Douce assurait bien des convoyages qui sans elle eurent mis plus de temps encore. La remonte se faisait à son pas majestueux à près de cinq kilomètres à l'heure. La bête avait maintenant toute l'herbe qu'elle voulait et même du grain plus qu'elle n'en pouvait manger. Les mariniers s'étaient donné le mot, ils avaient toujours un sac de céréales sur leurs bateaux pour solliciter cette si reposante traction animale.

Bien vite, d'autres gars du pays découvrirent qu'il y avait là, une belle occasion de remplir sa bourse. De partout il y eût sur les rives des attelages qui attendaient le chaland. Bientôt sur les bateaux on réduisit l'équipage ! L'habitude fut prise de supprimer la bricole, ce harnais de forçat qui transformait les mariniers à pieds en galériens du quotidien. Des entrepreneurs virent le jour, tout le halage ne se fit bien plus qu'à la traction chevaline. Sur les berges il y avait désormais une longue ribambelle de crottes, des chapelets odorants qui jonchait tout le parcours !

Gaston et la Douce comprirent opinément que leur petit commerce artisanal avait attiré des plus gourmands, des mieux équipés et des bien plus travailleurs qu'eux. Ils ne s'en offusquèrent guère. Épicurien avant toute chose, le gars Gaston prenait ce qu'il trouvait et encore s'il n'avait rien à faire de mieux. Nonobstant ce que d'aucun aurait vécu comme une injustice, notre homme qui avait plus d'un tour dans son sac à malice, observant tous ces peineux et traîne-misère qui avaient pris sa place, eut une fois encore belle et grande idée !

Sa chère pouliche, jamais plus ne peinerait sous une charge qui pouvait pour les plus grands navires aller jusqu'à quatre-vingt tonnes. Il lui prépara une petite remorque à sa façon qu'il conçut de manière astucieuse. La Douce continua d'aller sur les chemins de Loire mais dès que se présentait belle fiente chevaline, un système astucieux de leviers et de poulies faisait qu'immédiatement le bon fumier de cheval trouvait réceptacle plus convenable. Les marcheurs et les flâneurs y trouvèrent bien plus de confort eux-aussi !

Gaston avait inventé le cheval-crotte, l'idée mit bien du temps à faire d'autres chemins. Ce n'est que bien plus tard, en ce siècle qui précéda l'actuel, que dans nos villes, des plagiaires de Gaston reprirent opportunément son brevet non déposé pour d'autres déjections. Ceci est pratique courante, les grandes inventions restent souvent secrètes et nos vrais génies demeurent dans l'ombre quand de plus opportunistes font fortune à leur place. L'argent on le sait n'ayant pas d'odeur ...

Mais revenons à l'ami Gaston Il récoltait du bon fumier de cheval, le meilleur qui soit et le vendait aux maraîchers du coin. C'est ainsi que grâce à ce petit commerce, les terres de notre Val devinrent bien vite riches et grasses. Souvent les esprits malins prétendent qu'elles le doivent à nos limons de Loire. Que nenni, il me faut, une fois encore, rétablir la vérité vraie en pays de menterie. C'est du bon fumier des chevaux halant nos bateaux de bois qui engraissa toutes nos belles terres du Val.

Gaston et la Douce coulèrent ainsi des jours heureux sans trop se tuer à la tâche. Cette histoire, et c'est injuste, ne resta pas dans les annales, on se demande bien pourquoi !


 


 

dimanche 19 mai 2024

Confusions en série.

 

La rage de dent de Goupil.






Il advint que ce jour-là, notre brave Goupil, se levant du bon pied, d'humeur guillerette sans le moindre nuage à l'horizon, se hâta de se mettre en chasse. Une bonne traque vous ouvre l'appétit tandis qu'il n'est rien de plus agréable que de courir le campagnol dans une campagne verdoyante. Certains pourront s'indigner de pareil petit déjeuner quand d'autres estimeront qu'il convient toujours d'assumer sa nature.


Goupil donc ne tarda pas à trouver une proie à sa convenance. Il fit preuve, comme bien souvent de ruse et de rouerie pour parvenir à ses fins, le petit rongeur n'ayant que fort peu de chance d'échapper à son triste destin. Campagnol pourtant mit les gaz et prit ses petites pattes à son cou pour échapper au sort qui lui était promis. Lui qui avait su faire son trou dans ce territoire champêtre, entendait profiter encore longtemps de ce magnifique lieu de villégiature.


Pourtant dans sa course effrénée vers une issue de secours, il perdait du temps et du terrain sur son poursuivant. Il en était à devoir se résigner à la perspective d'une mort peu glorieuse quand dans un sursaut du désespoir, alors que le Renard ouvrait grand sa gueule, il projeta un petit caillou sur son prédateur.


Goupil d'un violent coup de mâchoire qui tomba dans le vide, écrasa le projectile entre les deux molaires aplaties qu'il avait au fond de la gorge. Il manqua s'en étouffer se rendant compte dans l'instant qu'il faisait une fausse route. Le chasseur renonça à son petit déjeuner afin de reprendre son souffle. Il rentrait la queue basse pour regagner l'arbre creux où il avait élu domicile quand il fut saisi d'une violente douleur dentaire.


Le renard, la chose peut prêter à confusion, était la malheureuse victime d'une terrible rage de dent. Il lui fallait consulter dans l'instant une personne de confiance. Il avait appris que non loin de son repère, dans le village tout proche, vivait un Pasteur. L'animal fit alors terrible et fâcheuse confusion entre le berger des âmes et le biologiste qui fit la mauvaise réputation de ceux de sa race. Les approximations sont légion chez les renards aussi.


C'est donc la mine déconfite que Goupil toqua à la porte du bon pasteur qui s'enquit tout naturellement de la raison de sa visite. L'homme étant des plus hospitaliers, voulut offrir à boire à son visiteur une bière, tout naturellement puisque nous étions en Alsace. Cette fois c'est le berger des âmes qui commit bourde en offrant une rousse à son convive.


Goupil en eut une dent contre ce maladroit hôte. Mais, reprenant ses esprits, il ouvrit sa gueule espérant non pas une intervention divine de laquelle sont exclus jusqu'à nouvelle révision du dogme nos amis les bêtes, mais bel et bien une intervention aussi salutaire que sanitaire. Le Pasteur de se récrier devant pareille sollicitation. Que dirait-on de lui si on apprenait dans le bourg qu'il avait soigné un animal réputé nuisible et fort mal vu des chasseurs de l'endroit ?


Le brave homme confia à Goupil qu'il ne souhaitait pas que ses paroissiens bavent à son propos suite à une intervention qui lui serait vertement reprochée. Se piquant pourtant d'humanisme le bon pasteur offrit un cachet d'aspirine à son visiteur pour calmer la douleur et lui laisser le temps de consulter un professionnel de la chose.


Goupil faute de mieux se contenta de cette offrande, bien décidé à consulter le vétérinaire le plus proche puisque désormais, il savait à qui s'adresser grâce aux bons conseils de l'homme du temple. Il s'en alla en quête de ce professionnel mais hélas, il ignorait qu'il vivait dans un désert médical. Sa requête demeura stérile, il s'y cassa justement la dent qui le faisait souffrir. C'est ainsi que sans rien coûter à la sécurité sociale des animaux, il venait de régler son problème.


Il n'est nulle morale à tirer de cette histoire quelque peu tirée par la queue d'autant que le pauvre animal se contenta désormais de ne manger que du fromage.

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...