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mercredi 21 août 2019

Saül et Ondine


Les esprits du fleuve




Il était, en un temps de légendes et de magies, une jeune fille, Ondine, et un garçon, Saül, qui aimaient à se retrouver au bord de notre fleuve. Chaque jour à la même heure, le garçon abandonnait les durs travaux que son père lui imposait. Il s'offrait de doux instants à bavarder avec cette princesse, fille sauvage qui semblait venir de nulle part.

Par tous les temps, en toute saison, la belle était toujours les pieds dans l'eau. Elle glissait ses mains sous les souches, derrière les cailloux, au creux d'un remous pour y trouver l'écrevisse, le brochet ou bien le barbeau. Elle ne pêchait pas ; elle aimait sentir cette vie secrète, partager de brefs instants avec les hôtes des flots. Quand son compagnon surgissait, elle abandonnait sa quête pour venir s'asseoir près de lui, contre un magnifique arbre qui se penchait au-dessus de l'eau …

Là, ils n'avaient de cesse de se raconter des histoires. D'évoquer à tour de rôle les hôtes des eaux et ceux des cieux. Le garçon était, bien contre sa volonté, un bûcheron qui coupait les arbres de la forêt voisine. Chaque fois, son cœur saignait d'abattre ces colonnes végétales. Il savait qu'il dérangeait une nichée, des insectes et les habitants multiples des branches et des feuilles. L'un et l'autre ne se lassaient jamais d'évoquer les merveilles de la nature ; ils n'avaient pas assez de mots pour expliquer leur amour pour toutes les formes de vie.

Le bûcheron de père était un homme violent et redoutable. Il n'acceptait pas que son fils pût se montrer si sensible. La pitance, en ces temps lointains, était bien difficile : ce n'est pas en bayant aux corneilles que l'on remplissait sa panse. Il se méfiait de l'influence de cette fille, herbe sauvage, qui tournait la tête et l'entendement de son pauvre gamin. De la donzelle, on ignorait tout, personne ne savait d'où elle venait et qui elle était. Mais on ne se souciait guère de vraiment le savoir : les gens d'alors ne se formalisaient pas tant que ceux d'aujourd'hui.

De jour en jour, leur amicale union se fit plus forte, leur complicité plus certaine. Les brefs moments passés au pied de l'arbre étaient pour le garçon un rayon de soleil qui lui permettait d'oublier toutes les contrariétés, les coups, les brimades qui étaient son lot quotidien. Il lui suffisait de la voir sa belle pour effacer les lourdes menaces qui pesaient sur sa tête ! C'était devenu sa raison de continuer, son espoir et la force de supporter une vie bien trop misérable.

Pour eux, la Loire se faisait spectacle superbe. Chaque fois qu'ils étaient adossés là, tous les animaux se montraient à eux. C'était comme si un charme opérait en ces instants bénis, comme si les craintes de nos amies les bêtes envers les hommes disparaissaient par magie. Elles venaient à leurs pieds, juste au-dessus de leur tête, et même les poissons faisaient de joyeux bonds en guise de signes à leur façon.

Mais, pendant ce temps, le labeur n'avançait pas. Le père entrait dans des colères fortes ; il maudissait la fille de nulle part qui détournait son fils du travail. Sa rage enflait tant et tant que bientôt le vilain personnage eut de très méchantes pensées. Il n'était pas d'humeur à se laisser moquer ainsi par une fille de rien. De noirs desseins se mirent à grandir dans sa caboche de rustaud chagrin.


Un matin, peu avant l'heure où disparaissait habituellement son fils pour retrouver celle qui lui tournait les sangs et la raison, le furieux partit les poings serrés et l'âme noire. Il allait supprimer, une bonne fois pour toute, celle qui détournait son fils du droit chemin. Arrivé en bord de Loire, il vit Ondine barboter comme à son habitude. Il voulut la saisir pour lui tordre le cou. Elle plongea alors pour disparaître dans les flots.

L'homme pour excédé qu'il fût, n'avait pas perdu esprit d'à propos. Il s'était muni d'un grand filet de pêche : il avait prévu que la belle s'ensauverait dans l'eau. Il jeta son épervier, là où elle avait plongé. Il remonta bien vite son piège ! Il y avait belle et grosse prise dans les mailles traîtresses de son grand filet.

Mais quelle ne fut pas sa surprise : ce n'était pas Ondine qui se débattait dans le piège. Il y avait là un étrange et magnifique poisson doré comme jamais pécheur n'avait pu en voir dans tout le pays. L'homme des forêts comprit bien vite qu'il y avait diablerie ou maléfice. Ondine n'était pas une fille sauvage : elle avait des pouvoirs magiques. Son fils était bel et bien ensorcelé !

Il se saisit du poisson mystérieux et le jeta très loin dans les fourrés. Il avait beau rouler des bras et des yeux, il y avait en lui un fond de crainte sacrée qui l'empêchait de porter le coup fatal à cette bête du diable. Derrière lui, Saül avait tout vu. Il se doutait depuis le matin que son géniteur tramait une mauvaise aventure. Il se précipita sur celle qui était Ondine quelques instants plus tôt pour lui poser doux baiser sur la bouche avant que de la remettre à l'eau.
La fureur du père fut terrible. Il voulait s'en prendre à son rejeton. Il empoigna une hache pour lui passer définitivement l'envie de rêver aux chimères. Il avait déjà dressé l'arme terrible au dessus de sa tête, il allait faire sacrifice comme jadis, Abraham avant lui. Mais ce qui se passa alors le figea pour de très longs instants …

Saül, qui s'était approché de la Loire pour délivrer Ondine, prit racine sur la berge. De sa tête, des branches s'élevèrent vers le ciel et, chose plus étrange encore, d'autres, plus souples, se courbaient au-dessus du fleuve jusqu'à caresser les flots. Saül n'était plus ; à sa place un arbre nouveau et magnifique se jouait à la fois du ciel, de la terre et des eaux.

Le père ne put donner de la cognée sur celui qui était, il y a peu encore, son fils, et qui maintenant était un arbre comme jamais on ne vit alors. Il partit loin d'ici et jamais nul n'entendit jamais parler en bord de Loire de celui qui n'acceptait pas les amours enfantines. On ne revit plus Ondine ; elle reste désormais au secret des profondeurs de la Loire. Elle est sa Princesse majestueuse ; notre belle fille Liger.

Depuis ce jour, un nouvel arbre aime les rivières, ses branches caressent les flots et parfois un étrange poisson vient se frotter à elles. Beaucoup ont cru que Saül regrettait sa belle à jamais perdue et ont appelé ce nouvel arbre le Saule pleureur. Ils se sont lourdement trompés, c'est un Saül caresseur et tendre que vous voyez parfois au bord de l'eau. Les saules ne pleurent pas, ils se rient des hommes qui se mettent en travers des amours qui s'abritent en nos bords de Loire !

Maintenant, s'il vous arrive de passer une nuit sans Lune sur nos rivages, vous pourriez bien assister à un étrange spectacle féerique. Ondine, la superbe fille Liger, surgit de l'eau et s'unit à Saül en une danse envoûtante. De leurs ébats, naissent tous les animaux du fleuve. Ne faites jamais de mal à l'un d'eux ; ils sont sous une magnifique et puissante protection ...


Amoureusement leur.

mardi 20 août 2019

Le passeur Albatros




Le dernier passage

Adam Louis-Émile

« Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! »

 Bac

Il s’appelait Albatros, c’est du moins sous ce sobriquet que tout le monde le désignait. Il était de ces gens dont le nom véritable avait été gommé à jamais par un surnom qui colle si bien à la peau du personnage que plus rien d’autre ne compte. C’était un vieil homme, buriné par une vie au grand air, au regard profond et à la magnifique crinière blanche. Il était trapu, large d’épaules et quelque peu bedonnant. De taille moyenne, il avait des bras à la longueur disproportionnée par rapport à son corps d’où sans aucun doute, ce nom d’Albatros.

Il était le dernier passeur de Loire. L’âge de la retraite depuis longtemps dépassé, il continuait de temps à autre de faire traverser quelques nostalgiques ou bien des enfants comme moi qui redoutaient d’emprunter le redoutable pont suspendu, dont le trottoir s’arrêtait à chaque pile et contraignait les piétons à descendre sur la chaussée. Albatros était devenu mon ami, mon maître en matière de Loire.

Son métier n’était, personne n’en était dupe, qu'un prétexte pour naviguer en toute saison et à toute heure sur la rivière. Plus que passeur, il était surtout braconnier dans l’âme, une sorte de Raboliot de la rivière, un piégeur, pêcheur aux engins, tricheur, fraudeur de la pire espèce pour les gardes. Il était si malin qu’il ne se faisait jamais prendre sur le fait mais rien ne l’empêchait d’accompagner sa traversée d’un paquet embaumant fort le poisson. C’était sans doute la véritable raison qui expliquait qu’il eut encore des clients pour effectuer la traversée. C’était une vente sous le manteau en somme, de poissons de la rivière.

Il n’y avait pas meilleur pêcheur que le vieil Albatros. Il savait tout des habitudes des poissons de chez nous, connaissait les passages des migrateurs, les manières de les saisir par surprise, eux qui étaient tendus sur le seul but de leur voyage, en oubliant même de manger et donc de mordre à quelques leurres sournois. Il passait le plus clair de son temps à observer, à regarder les mouvements sur l’onde, à chercher à comprendre cette vie qui se dérobait à nos regards mais jamais aux siens.

Il naviguait en tout sens sur son bassin, coincé entre la fosse de Saint Thibault là où il prenait les gros carnassiers, jusqu’au virage de Bouteille, ce bassin profond et poissonneux. Une dizaine de kilomètres, son domaine, sa Loire privative que nul ne voulait lui contester. Albatros avait d’ailleurs rendu tant de services aux uns et aux autres, promeneurs, baigneurs imprudents, chasseurs en mal de récupérer un gibier tombé hors de portée, pêcheurs embarqués dans une malencontreuse manœuvre, … Pour tous, Albatros surgissait sur son bateau de manière opportune pour venir en aide, donner un coup de main ou bien un conseil.

Il était apprécié de tous et nul n’aurait songé à lui faire noise pour sa conception si particulière du règlement halieutique. Je pense même que les gardes fermaient les yeux sur ses pratiques, ayant eux aussi bénéficié de son savoir, de ses conseils et sans doute de quelques délations qu’il jugeait nécessaires quand la limite avait été outrepassée.

Ainsi en allait-il de son immunité ligérienne. Personne ne la remettait en cause. Le vieux personnalisait la Loire en Sullias, il faisait partie du décor. Il était inconcevable de passer sur la rive sans l’apercevoir sur le flot, baguenaudant, poussant sa bourde sans avoir l’air de faire le plus petit effort. Il faut bien admettre que ses bras, longs comme un jour sans pain, favorisaient grandement son dessein.

Un jour pourtant, le vieux passa de l’autre côté. Il était mort comme il avait vécu, sur sa rivière chérie. On avait retrouvé le bateau amarré tout près de la drague, du côté de Saint Père-sur-Loire. Il semblait dormir sur le plancher de son futreau. Il avait senti sa dernière heure arriver, il avait attaché sa grande barque et s’était endormi une ultime fois en admirant le château et sa Loire.

L’émotion fut grande parmi tous ceux qui avaient eu recours à ses services. Le dernier passeur n’était plus. Il fut convenu de lui octroyer un dernier voyage digne de ce qu’avait été sa vie. Albatros était si respecté que les autorités ne songèrent pas à interdire la curieuse cérémonie que concoctèrent ses amis. Elle reste gravée dans ma mémoire et jamais plus bel hommage ne fut rendu à un amoureux de la rivière.

L’homme était mécréant notoire, il n’avait jamais fréquenté l’office et personnage n’avait songé à lui offrir une cérémonie religieuse. C’est un véritable rite païen auquel eut droit Albatros. Son cercueil fut déposé sur son dernier bateau, deux hommes se mirent à la bourde pour lui faire regagner la rive de Saint Germain. De chaque côté, une foule silencieuse et respectueuse regardait ce dernier passage, chacun devinant que durant longtemps, plus aucun bateau ne naviguerait en ce lieu.

Arrivés sur la cale de Saint Germain, le bateau et son dernier passage, furent hissés sur le quai à l’aide de rondins. Le cimetière de Sully étant tout proche, le cercueil poursuivit sa route sur le même véhicule, toujours en roulant sur le bois. Les hommes qui se chargeaient de cet étrange cortège faisaient en sorte que le mouvement soit lent et le plus silencieux possible.

Quelle émotion ! Quel bel hommage. Albatros arriva ainsi devant le trou qui lui avait été préparé à bord de son bateau, son dernier et plus fidèle compagnon. On le mit en terre. Les amis se recueillirent une dernière fois. Ni fleurs ni couronnes sur la tombe mais simplement quelques trophées, des poissons naturalisés parmi les plus gros qu’il avait attrapés et un fer de bourde planté dans un bac de sable de Loire.

Puis, tout le monde revint sur le quai avec la barque désormais vide. Elle retourna à l’eau dans un silence impressionnant. Des hommes répandirent de l’essence sur l’embarcation, une allumette y fut lancée au moment même où elle était poussée dans le courant. Chacun versa une larme quand les flammes s’emparèrent du bateau du passeur qui filait vers le couchant. Dans un ultime clin d’œil du destin, un soleil flamboyant se couchait dans la rivière tandis la barque brûlait dans son prolongement.

Depuis, il n’y a plus eu de bateau de bois amarré dans ce village. Albatros avait été le dernier et le sera longtemps encore. Il reste dans ma mémoire cette image inoubliable d’une barque se consumant dans le coucher de soleil. La Loire avait célébré un de ses plus grands amoureux. La devise inscrite sur son bateau, résonnait alors dans tous les cœurs. Curieusement ce n’était pas un nom comme le font désormais tous les marins mais une phrase chère à notre ami Albatros : « Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! » Que voulait-il nous faire comprendre avec cet étrange message ? La Loire a scellé à jamais ce mystère.

Mémoriellement sien.


Jacques Trichet 


Saül et Ondine

Les esprits du fleuve Il était, en un temps de légendes et de magies, une jeune fille, Ondine, et un garçon...