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jeudi 17 janvier 2019

Le canard en plastique


Une bien triste histoire.



Il était une fois Saturnin, un canard en plastique, fort content de sa belle teinte jaune et assez satisfait de ne pas être muni d’un vibreur qui l’eut destiné à un tout autre usage. Lui, il se contentait de faire « coin-coin » quand on le pressait pour réjouir un enfant dans son bain. Mais, la destinée prend parfois de bien curieuses voies, notre charmant animal se retrouva en eau trouble, certes savonneuse à souhait, parfumée comme il se doit de produits aussi inutiles que néfastes à la planète, mais hélas diablement tourmentée.

L’enfant qui l’avait adopté était particulièrement malheureux. Le canard s’en rendit vite compte. L’enfant portait sur tout le corps des traces non équivoques. Seul le bain était pour lui, un havre de paix, un moment de quiétude loin des coups et désamour. Saturnin s’employait de son mieux à offrir un peu de bonheur à celui qui en manquait cruellement dans le monde des humains.

Un canard en plastique ne dispose hélas que de bien peu de ressources pour panser les plaies d'un enfant. Il était désolé face à son impuissance et espérait de toutes ses forces, parvenir un jour à voler de ses propres ailes pour combattre ce qu’il vivait comme une effroyable injustice. C’est une rencontre peu ordinaire qui lui permit d’espérer infléchir le sort de l’enfant comme celui de milliers d’autres dans son cas.

Saturnin vit un jour débouler dans la baignoire une Otarie en caoutchouc, animal élégant, munie d’un sifflet aigu. Elle aussi ne demandait qu’à être pressée pour exprimer son affection à celui qui en manquait tant. Durant leurs longues périodes d’inaction, quand les deux amis avaient les pieds au sec, ils conversaient de ce qu’ils pouvaient entreprendre pour éloigner le malheur de l’enfant.

L’otarie avait eu des cousins faisant tourner des ballons sur leur nez, vedettes incontestées des cirques et autres parcs d’attraction. Elle avait, comme ses congénères, le sens du spectacle et de la communication, des idées qui peuvent mobiliser les humains surtout quand celles-ci sont grotesques et dérisoires. C’est là désormais le secret des entreprises humaines ; plus c’est ridicule, plus les foules s’y pressent comme à confesse !

Ainsi donc, l’animal qui n’était pas manchot pensa qu’il était possible de briser la glace de l’indifférence en organisant un grand événement caritatif pour réunir des fonds au profit de l’enfance en détresse. L’otarie fit le tour des bonnes idées avec son collègue Saturnin. Ils organisèrent tous deux une tempête dans deux crânes, terme qui ne peut rien évoquer à ceux qui ne parlent que franglais.

Saturnin, élevé à la vieille école des kermesses d’antan proposa une loterie avec des canards en plastique dans une bassine et des enfants munis de cannes à pêche. L’otarie se gaussa de cette suggestion si ringarde. Otarie lui conseilla de changer d’époque, de voir le problème à plus grande échelle. Saturnin se gratta le bec et proposa de mettre ses congénères dans une piscine tout en équipant les enfants de rayons laser. Otarie le félicita pour ce saut dans la modernité tout en émettant des réserves sur la manière de distinguer le lauréat dans pareil contexte.

Les deux amis continuèrent ainsi leur jeu de ping-pong cérébral. Plus les idées fusaient, plus la méthode devenait spectaculaire. Bientôt ils en vinrent à imaginer de lâcher des milliers de canards en plastique dans le plus grand fleuve français. Ils se réjouissaient de l’absurdité d’une telle idée, un gage de réussite selon les critères d’une société délirante, en route vers la décadence.

Mais Otarie avait le souci de la préservation de la planète. Les nouvelles qui lui venaient de l'Arctique lui chauffaient les oreilles. Il convenait de ne point plaisanter avec l’écologie. Le développement durable doit être notre ligne de conduite, décréta le sage mammifère marin. Saturnin, étourdi de nature, pensa alors qu’il fallait changer son fusil d’épaule, des lapins en plastique justifieraient le développement du râble !

Otarie éclata de rire. Le pauvre canard voulait réaliser le mariage de la carpe et du lapin dans un contexte des plus néfastes. Il convenait de lui expliquer que le lapin a fort mauvaise réputation chez les marins d’eau douce. Quand on veut conjurer le sort des enfants, il convient de ne pas se jouer des mauvais présages. Le lapin tomba à l’eau et le canard refit surface.

Les modalités de la chose méritaient des études approfondies. Faire venir des moutons de manière à les tondre de quelques deniers n’est certes pas chose bien compliquée. Il suffit d’y mettre les moyens, de soigner la publicité et d’utiliser tous les médias disponibles, si prompts du reste à remplir pareil service. Le plus délicat est de transformer alors les moutons en dindons de la farce. La question exigeait du doigté.

C’est Saturnin qui eut l’idée de la carotte. Il avait côtoyé un âne en peluche sur les rayons de son supermarché et savait que les hommes aiment à se faire rouler dans la farine. Ils peuvent mettre la main à la bourse s’ils sont persuadés qu’ils ont à y gagner quelque chose. Il fallait les attirer par quelques lots somptueux. Faire la charité sans espérer en tirer profit, même les grands mécènes y ont renoncé. La défiscalisation d’une partie des dons est là pour en attester la chose.

Saturnin et Otarie se dirent qu’offrir une voiture au premier canard franchissant la ligne d’arrivée serait le moteur d’une hystérie collective parmi le bon peuple. Le seul problème étant ensuite de récupérer les canards afin qu’ils n’aillent pas rejoindre le sixième continent. C’est ainsi qu’il fut imaginé par nos deux compères des filets et des hommes grenouilles, autant de dépenses supplémentaires de nature à manger la grenouille. Il faut savoir prendre des risques quand on veut faire une bonne action.

La suite serait délectable si tout cela n’était dérisoire car c’est sur la Loire en Orléans que se produisit cette farce, lors du grand Festival ligérien. Les canards se précipitèrent par milliers dans les flots, les dindons s’accumulèrent sur la rive, celle-là même qu’ils avaient boudée tout au long de la fête. Spectacle contradictoire avec ses bateaux de bois naviguant sur l’autre partie de la rivière, le plastique ici, faisant authentiquement mal-façon.

Otarie fonda un club pour perpétrer son idée, qu’elle labellisa afin de la vendre fort chère aux gogos désirant la prendre. Ici, seuls les gros et juteux comptes font recette, le canard fut laqué sur un bateau chinois qui accueillit les jouets que les humains avaient abandonnés à la loterie des flots. Le vainqueur repartit avec son automobile, pensant à tort qu’en pareille circonstance, elle ne pouvait qu’être amphibie, noya le moteur et tout ce qui allait avec n’ayant que ses yeux pour pleurer son canard et sa coccinelle.

Le canard revint dans sa baignoire, jugeant qu’il était mieux dans ce bassin fermé à l’abri des yeux cupides. L’enfant finit par trouver un peu d’amour auprès des siens. L’histoire est si absurde que nul ne songerait à la mettre en application. Ce n’était que rêve de jouet, tout comme les enfants, ils ne sont pas assez sots pour imiter les adultes dans leur déraison et croire sottement au Père Noël.

Caritativement leur.



mercredi 16 janvier 2019

Le conte courant.



À Marcel Marceau 

 

Il était une fois, Marceau, un raconteur d’histoires, un diseur de sornettes qui aimait à manger ses mots. L’appétit lui vint en narrant : drôle de manière de remercier ceux qui buvaient ses paroles. Devant ce flot inaudible de propos désarticulés, de phrases incomplètes, de récits démembrés, les auditeurs, pourtant, ne s’enfuyaient pas à toutes jambes. Il y avait dans ce verbiage incompréhensible quelque chose de magique : un étrange envoûtement saisissait ceux qui écoutaient le conteur pressé.

Sa voix devait les charmer car vraiment aucun sens ne pouvait être tiré de la folle succession de mots avalés, triturés, déformés, malaxés et régurgités de manière anarchique. La syntaxe y perdait son latin, le lexique se couvrait de nouveaux termes ; des sonorités incongrues surgissaient de la gorge du parleur incertain. Le conte allait grand train, il filait à la vitesse du vent, il dévalait à grand fracas d’interjections et d’onomatopées.

Le récit n’avait plus d’importance ; le conteur était bruiteur, compositeur d’une mélodie de syllabes mêlant diphtongues éraillées et consonnes gutturales qui avait un charme étrange sur ceux qui s’étaient regroupés autour du babilleur. Plus celui-ci perdait haleine à ainsi prolonger sa logorrhée folle, plus les spectateurs ouvraient de grands yeux, exprimant une émotion intense, faite de peurs, de joie et de fous rires. Il faut bien reconnaître que le spectacle à lui seul justifiait l’enthousiasme de ces gens.

L’homme gesticulait, sautait, se roulait par terre, dansait une folle farandole, mimait une histoire que sa bouche ne permettait pas de comprendre, tout en lui donnant miraculeusement une présence tangible, une véracité extrême. Il était pantin bruyant, danseur à la mélodie vocale, cinémascope sans écran. Il avait inventé un genre : l’épopée corporelle et il faut avouer que son succès était largement mérité.

C’est alors que survint le drame : alors qu'il était au sommet de sa gloire dans une aventure épique, un récit plus haletant que les autres, le conteur buta sur un son qui refusait de s’épanouir comme les autres. Il lui resta en travers de la gorge alors que les suivants se pressaient déjà pour jaillir à leur tour. Ce fut un bouchon qui devint barrage, un embouteillage qui étouffa le beau parleur. Il se congestionna, se figea, cessa sa transe pour tomber comme une feuille morte, lentement, très lentement, comme s’il se mettait soudain à flotter dans un univers de points de suspension.

Ce que les spectateurs prirent pour une chute, était en fait l’agonie d’un homme qui avait dit son dernier mot. C’en était fini des contes courants, des histoires haletantes, des aventures au pas de charge. Le silence qui suivit saisit les personnes qui assistèrent à ce moment incroyable. Après de longues secondes d’inquiétude, ils virent Marceau se relever sans un mot, sans un soupir. Il semblait désormais incapable d’émettre le moindre son …

Il était livide, pâle et les traits creusés. Une larme coulait sur sa joue. Le conteur avait compris qu’il était devenu muet. Malgré tout, il avait en lui cette histoire qu’il devait achever : il en exprimait un besoin irrépressible. Qui n’a jamais raconté une histoire, ne peut comprendre le drame que constitue un récit interrompu pour une raison quelconque ; un incident, un importun, un bruit parasite, une maladresse …

Il lui fallait finir. Sans ces mots qui dévalaient de sa bouche, son corps trouva une nouvelle maîtrise, une grâce miraculeuse. Lentement, majestueusement, il se mit à traduire en gestes amples, éloquents, envoûtants, une aventure à laquelle ses mimiques expressives donnaient véritablement vie. Marceau venait d’inventer le mime : l’art le plus élaboré du discours, la forme la plus aboutie du conte.

Lui qui avait été jacasseur impénitent, lui dont les mots s’entrechoquaient, lui qui avait été un ouragan de sons se transformait alors en un Pierrot lunaire, un être de rêve et de songe. Il planait devant les spectateurs sidérés. Jamais émotion ne fut plus forte ; sans un mot, Marceau racontait la plus belle, la plus grande, la plus extraordinaire histoire. Le conte avait cessé de courir, il enveloppait les auditeurs, les prenait par le cœur, les emportait dans des contrées merveilleuses où chacun pouvait enfin prendre le temps de regarder une histoire en silence.

Il n’est plus grand talent que de raconter une épopée sans un mot, sans une image. Marceau avait atteint le sublime, l’expression la plus aboutie de la sensibilité. Il méritait bien ce petit récit, écrit avec de pauvres mots. Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir l’immense talent de traduire avec son corps les mots qui se bousculent dans la tête … Le mime va à contre-courant de cette société qui court à sa perte !

Mimiquement sien.


Le canard en plastique

Une bien triste histoire. Il était une fois Saturnin, un canard en plastique, fort content de sa belle teinte ja...