En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Il
advint qu'un lapin blanc m'invita prestement à l'accompagner sans
traîner la patte. Il désirait me convier à découvrir une porte
d'entrée qui pouvait, par le truchement de la puissance évocatrice
du conte, devenir une extraordinaire voie de communication. Quoique
capable de parler, cet animal avait en plus une gravité et une
conviction dans le propos qui m’incitèrent à le croire sur
parole.
Emboîtant
le pas de ce mystérieux guide fort pressé au demeurant et flanqué
d'un curieux gilet rayé, je ne fus pas plus surpris que ça
lorsqu'il me mena jusqu'à un miroir. J'avais assez fréquenté le
monde des histoires pour savoir de quoi il en retournait. Pourtant,
le lapin prit soudain un air de gravité, inhabituel pour lui.
Je
ne l'avais pas remarqué jusqu'alors mais le petit rongeur tenait en
sa patte un chapeau haut de forme. Je crus alors qu'il allait me
faire surgir un magicien de son galurin lorsque tout au contraire il
me tendit le bâton de parole qui en sortit. Puis il me confia une
lourde tâche, se lançant dans une longue explication.
« Mon
ami le conteur, ce n'est pas à toi que je vais apprendre que de
l'autre côté du miroir, il est permis à qui possède une âme
d'enfant et un esprit ouvert à l'impossible, d'entrer dans un monde
mirifique aussi extraordinaire que magique. Les récits en font
souvent état, il suffit de voir avec le cœur pour percevoir cet
univers merveilleux.
Mais
le miroir peut tout aussi bien permettre un prodige plus grand encore
sans que quiconque puisse l'attester. Ce qui se passera alors ne
rentrera pas dans l'ordre du visible, de l'observable, du tangible.
Personne ne viendra en témoigner pas même toi, que je sollicite
présentement.
C'est
un service inestimable auquel je te convie de participer. Il te
faudra faire preuve de la plus extrême conviction pour qu'advienne
une connexion par-delà cette porte ouverte sur soi-même que
constitue un miroir. En tendant ton bâton vers sa surface brillante,
tu lui transmettras un pouvoir inconnu de tous.
Cessant
de n'être que le reflet de nos vanités et de nos faiblesses, le
miroir deviendra alors un puissant porte-voix afin que Alice et ses
amis, tous ceux qui ont effectué l'ultime passage puisse recevoir
l'écho lointain de ce qui se dira, se chantera, se jouera ici.
Fais-le pour eux, je t'en prie ! »
Je
vous laisse à vos croyances ou superstitions, vos doutes et vos
réserves. Quant à moi, sans l'ombre d'une hésitation, j'ouvre
cette étonnante voie de communication vers l'au-delà, le temps de
cette modeste racontée. Puisse-t-elle parvenir dans les limbes et y
enchanter Alice et quelques autres auditeurs toujours chers à nos
cœurs ...
Sa vocation est
née dans
le giron paternel. Son géniteur avant lui avait écumé les marchés
de la région, faisant bien avant lui l'âne pour séduire les belles
pouliches. Bon sang ne saurait mentir et à son tour, il circule sur
les routes du Loiret pour proposer sa marchandise avec cette
jubilation qu'il a hérité de son devancier.
Pour ne pas être
en reste avec ses propos et son petit air coquin, il n'hésite
nullement à faire
de jolis tours de cochon par la grâce d'une charcuterie de bon aloi.
Son boudin fait des envieux tandis que ses pâtés ravissent les
amateurs. Il y a presse devant l'étal. C'est d'ailleurs l'occasion
d'y retrouver des habitués, de tailler la bavette et forcément de
déblatérer des âneries tant ici, c'est l'endroit ad-hoc.
Faire la queue
n'est pas une corvée. C'est même le prétexte à quelques saillies,
pas toujours très fines, je vous le concède, selon les critères en
vigueur chez les nutritionnistes. Mais qu'importe, Rabelais, ce bon
docteur en médecine, nous donne sa bénédiction tandis que les
langues se délient devant le camion de Franz.
Martine, son
adjointe à la caisse enregistreuse lève les yeux au ciel tout en
offrant un bouquet de persil à ces drôles de lascars qui lui ont
chauffé les oreilles. Il lui vient parfois l'envie de se les boucher
même si elle demeure stoïque devant cette avalanche d'allusions
graveleuses, grivoises ou simplement friponnes. Rassurez-vous, ce
n'est ici qu'un jeu, une forme de préservation d'une tradition
vieille de bientôt cinquante ans.
Il faut avouer
que sur l'étal on peut trouver en sus du cheval, de l'âne et de la
chèvre, largement de quoi faire tourner en bourrique un végétarien,
égaré par mégarde dans la file d'attente. C'est le royaume de la
galéjade, de la gourmandise et de la bonne humeur. Rien de ce qui
peut y être dit ne sera retenu contre vous.
Tout en
participant à la conversation, en allumant parfois la mèche ou même
en sollicitant le dérapage, notre chevalin s'affaire en un ballet où
le couteau, la ficelle de cuisine et la
balance sont les instruments d'un ballet virevoltant. Là encore, il
n'a fait que reproduire la chorégraphie de son père, lui donnant
sans doute une petite inflexion personnelle.
Chaque samedi
matin à 7 h 45, la même compagnie se retrouve là depuis si
longtemps qu'il n'est plus possible de savoir quand cela a débuté.
On s'y salue, prend des nouvelles, se donne des rendez-vous pour la
prochaine manifestation. On s'enquiert de la santé de celui qui
n'est pas là tout en allumant la mèche pour une nouvelle facétie.
Le client de
passage, celui qui arrive là pour la première fois doit se demander
où il a mis les pieds. Qu'importe, le pisse-vinaigre passera son
chemin tandis que l’épicurienne trouvera sa place dans ce cercle
de la bonne chère.
Seules les dames patronnesses sortiront une gousse d'ail avant de se
signer, avant de fuir ce commerce du diable.
Ne pensez pas
que j'en rajoute. Je donne ici dans la mesure, ce qui, je vous
l'avoue bien franchement n'est pas le cas de notre ami, qui a parfois
la main lourde lorsqu'il s'agit de tailler la bavette ou battre le
pavé. Vous ne risquerez jamais de rester sur votre faim avec ce
vendeur qui par contre, n'est pas chien pour arrondir les prix et
faire un petit cadeau.
Frantz était l'archétype de cet univers du marché qui demeure un espace préservé
de convivialité et de courtoisie. Il est bien dommage que d'autres
fassent le choix des commerces sans âme, des produits sous
cellophane dans des rayons aseptisés. Pour qui aime la vie, le
marché ouvre ses bras. Les langues s'y délient pour faire de ce
moment un charmant vaudeville.
Il
était une fois une famille installée en bord de Loire. De
génération en génération, il y avait un rituel de passage, un
moment particulier dans la vie des enfants. C'est à cette étrange
occasion que se jouait le destin de chacun. Tout avait commencé il y
a si longtemps que nul désormais ne savait l'origine de cette
étrange liturgie familiale. Il se dit parfois, dans les soirées
autour de la cheminée que c'est un barde breton de la pointe de
Corsen qui était venu ici semer la curieuse pratique …
Au
seuil de l'adolescence, quand l'enfant cessait de l'être pour
laisser place à un futur adulte, le grand-père se chargeait de
celui qui allait être initié. L'ancêtre emmenait le long de la
rivière celui ou celle qui allait devoir faire un choix décisif.
Personne dans la famille n'en ayant soufflé mot, l'enfant pensait
aller à une partie de pêche, une balade ou une cueillette
quelconque.
L'ancien
et le jeune avaient alors une longue et profonde conversation. Des
propos s'y tenaient qui n'avaient pas souvent leur place autour de la
grande table ou lors des veillées. Il y avait de la gravité dans
cette sortie, une solennité que percevait immédiatement le plus
jeune. La voix du plus vieux était chargée d'émotion.
Puis,
quand les mots échangés avaient cessé de devenir utiles, le
grand-père se taisait, sortait son couteau de sa poche, le dépliait
lentement et choisissait avec soin un bois flotté de Loire.
Silencieusement, devant son petit-enfant interloqué, il creusait un
bateau tout pareil à ceux qui naviguaient sur la rivière.
Puis,
toujours sans dire un mot, lui qui avait été si loquace l'instant
d'avant, il prenait une branche bien droite qu'il fixait à la
verticale de ce petit bateau de fortune. Il sortait alors de sa
poche, ce qu'il avait préparé dans le secret de la demeure :
un joli mouchoir brodé marqué aux initiales de celui ou de celle
qui allait subir le rite de passage.
L'ancien
avait construit un petit bateau de Loire, un futreau armé pour
l'aventure navale. Il le posait alors doucement sur le flot et avant
de le laisser filer au gré du courant et des vents, il s'adressait à
nouveau à son petit-enfant : « Ce bateau, c'est ton destin.
Pour qu'il choisisse ton devenir, tu dois le charger de tous tes
rêves, de tes espoirs et de tes envies. Réfléchis bien ; ta
vie va prendre le cours que tu voudras bien lui donner ! ».
De
génération en génération, chacun comprenait le sens de ce propos
sentencieux. Aucun enfant n'avait jamais pris ces paroles à la
légères. Il y avait dans cette famille de lointaines et puissantes
croyances celtes, un respect sacré pour les éléments naturels et
surtout pour cette Loire qui était la source de bien des activités
familiales.
L'enfant
fermait les yeux, il mettait toute son énergie à se concentrer sur
cette petite maquette comme si sa vie même en dépendait (ce qui
était finalement le cas). Il tenait souvent la main de son ancêtre
au moment où celui-ci abandonnait l'embarcation aux fantaisies de la
rivière. C'est dans un silence profond que tous deux suivaient alors
des yeux le devenir du frêle esquif. De sa manière de naviguer
dépendrait l'orientation future du plus jeune …
Jamais
la Loire ne se trompa. Bien souvent la petite embarcation allait bon
train, filait en suivant le courant. Quand elle disparaissait au
loin, le grand-père et l'enfant savaient que les dés en étaient
jetés. Une fois encore, dans la famille, il y aurait un nouveau
voiturier d'eau, un batelier qui irait sur la rivière pour gagner sa
vie et tenter de ne pas la perdre.
D'autres
fois, plus rarement certes, il se passait des choses imprévues qui
faisaient basculer le destin de celui ou de celle qui se démarquerait
de la tradition familiale. Ainsi cette demoiselle qui vit le petit
bateau traverser de part en part la rivière, poussé par un vent du
sud, exceptionnellement puissant. Elle avait compris qu'elle
tiendrait le bac, devenant de ce fait, la première passeuse de
l'endroit et resterait vivre en ce pays qu'elle aimait tant !
Une
autre fois, le bateau n'alla pas bien loin. Il se brisa bien vite
contre un rocher qui affleurait là. Ni l'ancien ni son petit fils
n'y virent un mauvais présage, bien au contraire ils comprirent le
sens de ce message. L'enfant deviendrait charpentier de bord et sa
vie durant , réparerait les bateaux endommagés par les aléas de la
navigation, tout en construisant de temps en temps de magnifiques
embarcations.
Il
se dit qu'une fois, poussé par un puissant vent d'ouest, le petit
rafiot remonta le courant pour disparaître au loin. Il était allé
à l'envers de la marche ordinaire. C'était celui d' une petite
fille prénommée Marie-Madeleine. Son grand-père comprit qu'elle
aurait un destin très particulier. Elle devint en effet la première
historienne de la marine de Loire.
Plus
loin encore dans le temps, le petit bateau chavira et sombra
immédiatement. Les deux spectateurs eurent alors un curieux frisson
dans le dos mais l'enfant laissa bien vite passer ce moment de doute.
Il avait compris le message de la dame Liger. Il serait sauveteur,
consacrant sa vie à aller au secours de ceux qui seraient en
détresse sur la rivière.
Enfin,
il se trouva une maquette qui refusa obstinément de prendre les
flots. Le bateau resta sur le bord de la rive sans bouger. Il se
tenait à quelques centimètres de la berges, curieusement immobile.
Quelques années plus tard, le garçon concerné ouvrit le
premier-bateau lavoir de la région ; il avait compris lui
aussi, le message de la rivière.
Le
rituel se prolongea ainsi de génération en génération. Il se dit
qu'il continue encore mais que désormais les signes en sont bien
plus difficiles à décrypter. Pourtant, cette famille a encore
offert à la Loire un chanteur, une conteuse, un écrivain et une
animatrice du musée de la Loire. Je ne saurais vous dire ce que fit
le petit bateau ce jour-là. Les signes du destin sont de plus en
plus complexes à déchiffrer et la Loire aime à garder ses
mystères.
Quelle
morale faut-il retenir de cette histoire ? J'aurais tendance à
penser qu'il est parfois plus simple de suivre ses rêves et
d'observer les signes de son destin plutôt que de croire aux
injonctions des conseillers d'orientation. Mais je ne sais si lire
dans le cours de l'eau demeure une manière raisonnable de penser
l'avenir !
Il
est des mystères insondables qui engendrent les questions les plus
compliquées qui soient quand un enfant vous la pose, les yeux pleins
de l’espoir d’avoir une réponse. C’est durant une nuit douce
et calme que je me promenais en bord de Loire avec Pitchoune, le
pantin de Victor, que celui-ci me posa cette surprenante question :
« Pourquoi
y a-t-il des étoiles dans le ciel ? ».
Je tombais de nues, j’ignorais jusque là que les pantins peuvent
eux-aussi avoir des questions existentielles.
Il
importe dans pareil cas de ne jamais être pris au dépourvu, d’avoir
l’esprit vif et la réponse prompte au risque de perdre votre aura
auprès de celui qui vous met en échec. Je ne souhaitais pas non
plus lui mentir et comme bien souvent dans pareil cas, le conte
permet de se sortir d’une situation embarrassante. Il se trouve que
la Lune était pleine et qu’elle illuminait la rivière qui était
couverte d’éclats d’argent. Je pris la parole devant un
Pitchoune attentif.
Il
était une fois un enfant qui aimait par dessus tout que le ciel fut
bleu et limpide. Il s’extasiait sans cesse de ce spectacle quand il
se produisait. Il appréciait cette vaste étendue unie, la promesse
d’un temps clément et de belles journées. Il était souvent
d’humeur maussade quand le gris ou bien les nuages noirs prenaient
la place de son décor de rêve.
C’est
un jour de ciel bas et annonciateur d’orage qu’il s’étonna que
la nuit, le ciel restât uniformément noir, sans autre variation que
les nuages les soirs comme celui-ci. C’est vrai que personne
n’avait jusqu’alors songé à habiller la nuit de quelques
lampions mystérieux. Les humains avaient la Lune et s’en
contentaient.
L’enfant
demanda à un mage qui était son parrain de faire quelque chose pour
lui, d’habiller le ciel des nuits sans nuage. Merlin, puisque c’est
de lui qu’il s’agit, savait commander aux animaux et aux plantes
de cette terre. Pour le ciel, il manquait d’expérience, il avait
tant à faire à rendre ce monde plus agréable encore.
Mais
Merlin n’est pas un magicien sans ressource. Il a toujours une
astuce au bout de sa baguette magique. Il promit à l’enfant de
revenir avec lui en bord de Loire un soir de ciel dégagé et de
pleine lune. Cela lui donna assez de temps pour mettre au point un
stratagème susceptible de satisfaire le bel enfant.
Enfin
survinrent les conditions idoines pour que la magie de Merlin puisse
opérer. Il y avait une Lune brillante comme jamais, un ciel
totalement dégagé et une Loire parfaitement calme. La Lune faisait
des éclats d’argent sur l’eau, elle se reflétait en une myriade
de scintillements magnifiques. Sur l’eau, le bal des mouettes avait
commencé. Elle se laissaient porter par le courant avant de
s’envoler pour revenir à leur point de départ et recommencer leur
étrange danse.
Merlin
appela les mouettes qui volèrent au dessus de lui. Il leur parla
dans la langue des oiseaux, demandant s’il y avait des volontaires
pour le plus grand le plus beau des voyages. Il se trouve toujours
des êtres plus intrépides que les autres. Quelques mouettes
levèrent l’aile gauche pour indiquer au mage qu’elles étaient
partantes.
Merlin
appela l’enfant et lui demanda de regarder attentivement ce qui
allait se passer sous ses yeux. Les mouettes reprirent leur ballet,
se laissant glisser au fil des flots. Au bout de la course, toutes,
dans le même mouvement s’envolèrent pour reprendre leur ronde.
Toutes ? Non ! Quelques unes avaient accroché un éclat de Lune à
leur bec et montèrent, montèrent, montèrent si haut dans le ciel
que bientôt on le les vit plus.
Bien
plus tard, dans le ciel tout noir, apparurent les premières étoiles.
Mouettes rieuses et éclats de Lune s’étaient transformées pour
le plus grand bonheur de l’enfant d’abord, puis de tous les
marins, les poètes et les rêveurs ensuite. Merlin trouva cette idée
si jolie que souvent il revint pour augmenter sans cesse le nombre
des étoiles dans le ciel.
Certaines
finissent par disparaître quand leur mouette est devenue trop
vieille pour continuer son vol sans fin. Il y a toujours plus
d’oiseaux disposés à prendre la relève que de pauvres mouettes
célestes au bout de leur existence. C’est pourquoi, le ciel, les
nuits dégagées, est couvert d’une myriade d’étoiles pour le
bonheur de tous ceux qui croient aux belles histoires.
Pitchoune
m’avait écouté avec un grand sourire. « Celle-ci tu pourras
la raconter à Victor, je suis certain qu’il appréciera ton
explication. Lui qui comme le lui reproche souvent ses parents, n’a
jamais les pieds sur terre, il va aimer ce récit merveilleux ».
Avec Pitchoune nous rentrâmes bien après la fin de la nuit quand la
brume se lève doucement sur la rivière. Le soleil au loin faisait
un halo magnifique, il n’y avait plus d’étoiles dans le ciel,
elles étaient toutes dans nos yeux émerveillés et fourbus de
fatigue. Nous pouvions aller dormir un peu.
« Vent
de Galerne sur la Loire », , un roman ligérien palpitant a
été écrit par une véritabl femme de Loire qui conservait encore
la mémoire des marines de Loire et du canal. Madame Sénotier était
la petite fille de Rosalie, celle dont elle a narré l’aventure
dans deux ouvrages romans. Elle habitait Combleux, la perle de
l’Orléanais, sa maison était coincée entre le canal et la
rivière avec une vue exceptionnelle.
Présentation
Rosalie habite Combleux, petit port très actif, aux alentours
d’Orléans. Née quelques années avant la Révolution française
dans une famille de modestes paysans, elle connaîtra tous les grands
bouleversements qui préfigurent le monde moderne. Le vent de galerne est celui qui, de Nantes en Orléanais,
permet la « remonte » des bateaux sur le plus beau fleuve
de France : la Loire. Le début du XIXe siècle voit l’apogée
de cette marine dont l’histoire haute en couleurs se confond avec
le développement économique du pays.
Annick SÉNOTIER nous
décrit, en puisant aux sources de sa propre histoire, la vie de
cette femme exemplaire. Elle nous invite à partager le quotidien
tantôt joyeux, tantôt triste du petit peuple des bords de Loire, à
vibrer avec les contrebandiers du sel en Anjou, à monter à bord
d’une gabare pour transporter des pommes vers Paris.
Son récit alerte et précis renouvelle par sa modernité
notre regard sur le dernier grand fleuve vivant d’Europe. Annick
SÉNOTIER, après une vie consacrée à l’enseignement, a entrepris
de nombreuses recherches sur l’histoire de ses ancêtres mariniers.
Elle a déjà publié un ouvrage très remarqué sur son village
natal : Combleux, mais également : Une Histoire de la
Marine de Loire.
Dans son second roman, Annick Senotier raconte la vie de Désiré
Luzet, petit fils de Rosalie qui contrairement à la tradition
familiale ne fut pas marinier. Brillant élève, il choisit de
suivre une autre voie, celle conduisant à apprendre aux jeunes
enfants la connaissance leur permettant de choisir leur vie, comme il
le fit lui-même. Il devint instituteur à l’époque où les lois
Jules Ferry bouleversèrent l’enseignement public en France et
quand les premiers syndicats furent légalisés.
C‘est
aussi l’époque où se produisit le déclin de la Marine de Loire.
Le vent de galerne ne souffla pas pour Désiré et la Loire ne fut
pas son chemin quotidien.
Annick Senotier, petite-fille et
fille d’instituteur, enseignante elle-même, nous fait naviguer
dans ce livre d’abord en rapportant ce que fut la vie des ancêtres
mariniers de Loire de Désiré, les désirs de ce dernier à suivre
une autre voie et sa vie d’enseignant à une époque où l’école
subit de grandes évolutions dans les dernières décennies du
XIXe siècle. Ce livre à sa place, aussi bien, dans les
bibliothèques des nouveaux mariniers que dans celles des enseignants
Qui n’a jamais rêvé de découvrir la vie à bord de
l’équipage des bateaux à vapeur et Inexplosibles navigant sur la
Loire.
Le nom d’Inexplosible est totalement associé à la
navigation à vapeur sur la Loire. Cette histoire commence avec Denis
Papin mais se développera et s’épanouira au XIXe siècle. De
Saint-Nazaire à Nevers, Riverains, Inexplosibles, Abeilles,
Remorqueurs remontent et descendent le plus long fleuve de France,
mais le chemin de fer menace. C’est cette épopée qui est décrite
par Annick SENOTIER, une des meilleures spécialistes de la Marine de
Loire.
Vent
de Galarne sur la Loire
Elle s'appelle
Rosalie. Cette gamine est la seconde fille d'un couple de paysans.
L'homme travaille la vigne, la femme élève des chèvres. Rosalie a
de la chance : son père accepte de l'envoyer à l'école
paroissiale. Elle va y apprendre à lire : un privilège à
l'époque pour les filles, que les familles préfèrent
habituellement garder à la maison.
Rosalie
est vive, indépendante ; elle aime par-dessus tout la Loire et
le canal. Elle voue une amitié secrète au père Léon, un batelier
du canal qui vit dans une petite cabane quand il n'est pas sur sa
flûte berrichonne. Léon a enseigné à la gamine le secret des
plantes ; on le dit un peu sorcier. Il lui a surtout transmis le
virus de la navigation. Un jour où le bonhomme devait livrer des
fûts à Orléans, il l'a prise sur sa péniche pour franchir
l'écluse et plonger dans la rivière. La gamine n'oubliera jamais ce
grand moment. Elle se jure de naviguer à son tour ….
Quand
Rosalie atteint ses douze ans, le temps est venu de la mettre au
travail. Elle a de la chance : la mère Victoire, qui tient
l'Auberge de la Marine, cherche une jeune servante ; elle
apprécie la gamine qu'elle connaît un peu. Après bien des
hésitations, dues à la réputation des mariniers qui fréquentent
l'auberge, les parents de Rosalie acceptent.
La
Petiote, comme l'appellent les mariniers, fait des merveilles. Elle
court partout, sert des chopines, débarrasse les tables. Elle est
appréciée de tous et gare à celui qui s'aventurerait à lui
manquer de respect, la mère Victoire veille et ne s'en laisserait
pas compter. Rosalie grandit, elle devient une belle jeune femme qui
a beaucoup de succès parmi les gars qui vont sur l'eau. Quant à
elle, elle n'a d'yeux que pour les mariniers, son rêve étant de
faire un grand voyage un jour …
C'est
François, un bel Angevin qui eut sa préférence. Ils se plurent,
ils se marièrent. François était secret : il ne lui disait
pas tout. Il vivait surtout de faux-saunage : le trafic du sel.
La gabelle avait disparu mais le sel était toujours autant taxé. Il
allait le chercher en Bretagne pour le livrer en Anjou. Un jour, il
fut surprit par des gabelous à bord de leur patache. Il plongea pour
leur échapper, ne revint jamais à la surface. Son corps fut repêché
quinze jours plus tard, enterré dans une fosse commune. Rosalie
apprit le malheur de la bouche d'un compagnon de son homme qui avait
assisté à distance au drame. Elle était veuve avant d'avoir été
vraiment épouse.
Rosalie
avait vécu auparavant bien des misères. Elle avait connu le
terrible embâcle de 1789. La Loire et le canal pris par les glaces
durant cinq semaines. Une horreur ! Puis était survenu le
redoux et pire que tout, la débâcle ou la resserre comme disent les
mariniers. Une vague gigantesque avait tout noyé, tout détruit ;
bateaux, hangars, maisons. Rosalie pensait avoir connu le pire. Il
lui fallait refaire sa vie. C'est vers un autre marinier qu'elle jeta
son dévolu ; encore un gars de la Loire d'en bas, un natif de
Montjean : Élie. Il était avisé, marinier courageux et
travailleur. À force d'économie, Elie était devenu voiturier, il
naviguait pour son propre compte.
Il
acheta un champ de pommiers sur pied . La récolte fut excellente. Il
chargea son chaland et remonta jusqu'à Combleux en train de bateaux.
Là, le train se disloqua et chacun remonta le canal à son rythme.
Élie demanda à Rosalie de l'accompagner, enfin, elle allait
naviguer ! Ce furent les seuls moments de joie et de bonheur
pour elle. Rosalie était libre, elle allait sur l'eau comme elle
l'avait toujours espéré, enfant. Elle repensait à son vieil ami
Léon, elle saluait les femmes qui étaient à l'ouvrage dans les
lavoirs. Elle montait à la capitale. Durant quelques jours elle
vendit des pommes avant que de pouvoir, l'espace d'une seule journée,
flâner dans les rues de cette grande ville.
Puis
ce fut le retour de son unique navigation. Elie avait négocié un
fret pour le retour : des fûts vides pour faire vieillir le
vinaigre chez Dessaux. Rosalie se voyait faire ainsi chaque année ce
merveilleux voyage ; il lui fallut déchanter. La roue avait
tourné : les vapeurs prirent la place des chalands avant que le
chemin de fer ne mette tout le monde sur la terre ferme.
… Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence,
qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à
Paris ; cela fait un peu de chagrin à la poste. Voilà les
nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark.
Nous sommes montés dans le bateau à six
heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le
corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a
point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ;
l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des
portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue
qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce
joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre
aise ; tout le reste, comme des cochons sur la paille. Nous
avons 1680 mangé du potage et du bouilli tout
chaud : on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse,
comme le Roi et la Reine : voyez, je vous prie, comme tout s’est
raffiné sur notre Loire, et comme nous étions grossiers autrefois
que le cœur étoit à gauche : en vérité, ma fille, le
mien, ou à droit ou à gauche, est tout plein de vous. Si vous me
demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n’ai
point de peur, j’y pense à ma chère enfant, je m’entretiens de
la tendre amitié que j’ai pour elle, de celle qu’elle a pour
moi, de la sensibilité que j’ai pour tous ses intérêts, des
ordres de la Providence qui nous sépare, de la tristesse que j’en
ai ; je pense à ses affaires, je pense aux miennes ; tout cela
forme un peu l’humeur de ma fille, malgré l’humeur de
ma mère, qui brille tout autour de moi. Je regarde, j’admire
cette belle vue qui fait l’occupation des peintres. Je suis touchée
de la bonté du bon abbé, qui, à soixante et treize ans, s’embarque
encore sur la terre et sur l’onde pour mes affaires ... .
Je voudrois bien causer avec quelqu’un ; je viens d’un
lieu où l’on est assez accoutumé à discourir : nous
parlons, le bon abbé et moi, mais ce n’est pas d’une manière
qui puisse nous divertir. Nous passons tous les ponts avec un plaisir
qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex
voto pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la
Durance : il y auroit plus de raison de craindre cette dernière,
qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin
nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun
se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière,
où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ;
vous y avez été.
J’ai entendu mille rossignols ;
j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose
vous dire, ma 1680 fille, la tristesse que l’idée
de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées :
vous le comprenez bien et à quel point je souhaite que cette santé
se rétablisse ; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre
application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous
avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir,
ma très-chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.
À Tours, vendredi 10e mai.
Toujours, ma fille, avec la même prospérité. Je n’ai jamais
rien vu de pareil à la beauté de cette route. Mais comprenez-vous
bien comme notre carrosse est mis de travers ? Nous ne sommes
jamais incommodés du soleil ; il est sur notre tête, le levant
est à la gauche, le couchant à la droite, et c’est la cabane qui
nous en défend. Nous parcourons toute cette belle côte, et nous
voyons deux mille objets différents, qui passent incessamment devant
nos yeux, comme autant de paysages nouveaux, dont M. de Grignan
seroit charmé : je lui en souhaiterois un seulement à
l’endroit que je dirois.
On attendoit, le lendemain de mon départ, la belle Fontanges à
la cour : c’est au chevalier présentement à faire son
devoir ; je ne suis plus bonne à rien du tout : si vous ne
m’aimiez, il faudroit brûler mes misérables lettres avant que de
les ouvrir. Adieu donc, ma très-aimable enfant ; adieu,
Monsieur de Grignan.
"N’insulte pas
le crocodile avant d’avoir traversé la rivière".
Ce principe de précaution m’est
arrivé du fin fond des Afriques avec tant d’autres trouvailles et
parlures des palabreurs africains. « Ce n’est pas parce qu’il a
traîné cent ans dans de l’eau qu’un morceau de bois peut
devenir crocodile » et aussi « L’eau ne peut pas cacher qu’elle
est nue ». Nos écrivains patentés devraient se prosterner devant
ces paroles qui sont sorties du puissant alambic textuel des
Afriques, ces textures sont pour moi sacrées dans leur mélange
d’humour, d’amour et de philosophie. Cette philosophie qui se
frotte au quotidien des hommes et des femmes et qui met en scène les
animaux mythiques de la forêt et du fleuve et que des perroquets
chamarrés répercutent d’arbre en arbre. Que soient remerciés ces
sages qui, à force de pratiquer la parole, ont semé des graines
dans nos cerveaux occidentaux. « Quand le blanc bégaie,
l’interprète a beaucoup de travail ». J’aimerais vivre mille
ans pour explorer la sagesse textuelle de tous les peuples du monde,
la faire passer dans mon gueuloir et la projeter sur les scènes de
la planète afin que ne meure pas " l’Esprit ". Le grand
" Esprit ", celui qui mène la danse et qui triomphera de
toutes les barbaries. Il convient de remercier aussi les arbres à
paroles qui inspirent les palabreurs assemblés les soirs de verve et
de plaisir quand chacun lance à la volée sa répartie et que les
rires fusent, tandis que coule des calebasses le vin de palme et que
les oiseaux de la forêt se font silencieux pour se laisser bercer
par la voix des astres.
Julos Beaucarne
Comment
ne pas rendre hommage à ces femmes qui ont navigué sur la Loire
pour diverses raisons et qui n'ont pas laissé leur nom dans
l'histoire. Il en est une qui est devenue emblématique par une
photographie ressuscité pour un Festival de Loire.
La
mère Paluche était en réalité installée à vieux bourg de
Saint-Jean-de-Braye. Elle tenait avec son mari une auberge célèbre
pour sa tête de veau et proposait la traversée du chenal pour aller
sur la petite Loire, surtout l'été. Les enfants profitaient de sa
générosité pour aller se baigner.
Un
câble dont le souvenir demeure sur le duit avec un poteau métallique
aujourd'hui rouillé, assurait sa barque. La dame inspira un conte
qui pour les besoins de la fiction et du récit se glissa à deux pas
de là, au Cabinet Vert où en réalité c'est Gaétan Frogier qui
œuvrait.
Mais
laissons cette femme de Loire nous emmener sur l'autre rive …
Il
était une fois une brave femme, une passeuse de Loire que chacun ici
surnommait la mère Paluche. Elle avait des mains aussi larges que
des battoirs et elle eût pu tout aussi bien être lavandière que
navigatrice émérite, allant d’une rive à l’autre pour le plus
grand bonheur de ceux qui n’avaient pas envie de faire le détour
pour prendre un pont ou bien désiraient simplement retrouver le
plaisir ancestral de la navigation ligérienne.
La
mère Paluche maniait la bourde avec dextérité ; elle
connaissait son travers comme personne, menant toujours ses passagers
à bon port même si, en la circonstance, il n’y avait pas de port
mais des rives ordinaires : l’une donnait sur une plage
accueillante et bienfaitrice quand les chaleurs survenaient, l’autre
débouchait sur une auberge réputée qui proposait un petit service
supplémentaire que nous garderons sous silence, dans la grande
tradition des bordeaux d’autrefois.
La
mère Paluche ne mangeait pas de ce pain-là : elle était
passeuse et pas entremetteuse même si elle avait toujours un petit
sourire en coin pour recevoir à son bord un client de ces dames.
Elle avait dépassé, depuis belle lurette, l’espoir de séduire
ceux qui étaient en manque d’affection ; elle était
vieille : d’un âge qu’on ne cherche plus à définir. Ceux
qui empruntaient ses services l’avaient toujours connue ainsi ;
le vieillissement n’avait plus prise sur elle.
Un
jour, il y avait bien longtemps, la mère Paluche avait transporté
un étrange personnage : un vert galant, un homme mystérieux .
Au milieu de la traversée, soudain, pour une raison inconnue de
tous, il était tombé à la renverse dans les flots qui, ce
jour-là, ne présageaient rien de bon sur l’issue de sa trempette
intempestive. La mère Paluche n’avait jamais perdu un passager ;
celui-ci n’allait pas inaugurer une liste macabre. Elle l’empoigna
par le col et le ramena promptement sur son bac.
L’homme,
en guise de remerciement, lui proposa d’exaucer trois vœux ;
il était, vous l’avez deviné, un peu sorcier et capable de
transformer le plomb en or tout en coulant comme une pierre quand il
tombait à l’eau. La formation des sorciers a de tous temps été
incomplète : celui-ci détestait davantage l’eau que le feu :
c’était une particularité assez commune à ce genre d’individu.
La
mère Paluche lui demanda des choses tout ordinaires. Elle n’avait
pas de goût de luxe : les passeurs étaient, jusqu’à il y a
peu de temps, des gens simples et non avides de richesses. Elle lui
dit : « J’aimerais que celui qui s’assoit sur mon bateau ne
puisse s'en relever que lorsque je lui en aurai donné la
permission ! » La première demande parut on ne peut plus
raisonnable au mage qui l’exauça d’un tour de bras. « Je
voudrais ensuite que celui qui agrippe ma bourde s’en trouve
prisonnier alors qu’elle se planterait au milieu de la Loire ! »
L’homme devina une facétie, une mauvaise plaisanterie propre à
égayer une traversée et y consentit sans difficulté.
Enfin,
la mère Paluche se gratta une tête où les cheveux étaient
clairsemés. »j’aurais envie encore que celui qui se fourre
dans mon tablier ne puisse plus en sortir sans que je l’y invite.
J’aime rester maîtresse en mon bateau, il ferait mauvais temps
qu’un margoulin vienne me marcher sur les pieds et faire profession
de mon petit commerce ». Le sorcier sourit de voir la vieille
ainsi pleine de vitalité et du désir de ne pas rendre son tablier
de sitôt. Il avait promis trois vœux et il devait reconnaître que
ceux-là étaient parmi les plus simples qu’il ait eus à
satisfaire depuis qu’il exerçait dans la corporation.
L’homme
disparut non sans aller du côté du cabinet vert, répondre à un
besoin que même les sorciers ne parvenaient pas toujours à
satisfaire sans payer leur écot. La mère Paluche ferma les yeux sur
ce travers très masculin. La braguette n’est pas toujours magique
au pays des mages et des birettes. Les années passèrent, immuables
et heureuses : la brave vieille continuait à faire la traversée
plus souvent pour un sourire que pour deux sous sonnants.
Un
jour pourtant, un homme étrange au teint blafard, portant large
chapeau noir, vint entre chien et loup réclamer le passage alors que
la vieille était bien décidée à amarrer son bateau. Elle n’avait
jamais su dire non et pour celui-ci encore, malgré son air peu
catholique, elle consentit à une ultime traversée. L’homme pour
tout remerciement lui décocha un sourire sarcastique qui aurait dû
éveiller la suspicion de notre brave vieille.
C’est
au milieu de la rivière qu’il se décoiffa. Il avait une paire de
cornes sur le front. La mère Paluche le reconnut aussitôt. Le
Diable en personne était venu réclamer la passeuse pour la conduire
sur l’autre rive. La vieille n’en parut pas troublée. Elle lui
dit qu’il n’avait qu'à se lever pour venir la chercher si
l’envie lui prenait d’agir ainsi. Le diable, malgré tous ses
efforts, resta cloué sur le banc et la mère Paluche empoigna une
bourde pour le gaffer comme plâtre.
Rossé,
humilié, couvert de bleus, le diable réclama la pitié de cette
diablesse et lui promit de la laisser sur terre pour une dizaine
d’années supplémentaires. « Parole tenue », lui dit
la vieille qui se débarrassa avec plaisir d’un si déplaisant
passager. Les années passèrent et la mère Paluche, malgré le
poids des ans, restait en place quand ses clients vieillissaient.
Dix
ans passèrent comme un songe. Sans crier gare, le Diable revint,
s’étant grimé en diablotin. Il était jeune, espiègle, d’humeur
joyeuse et pourtant, sous les apparences du larron en foire, la
vieille avait perçu les signes avant-coureurs du Maudit. C’est
encore au milieu de l’eau que l’homme se dévoila pour réclamer
sa prise. La mère Paluche, sans se démonter, lui dit « Puisque
ma dernière traversée est venue, j’aimerais être pour cette
ultime fois, passagère de mon bateau. Prenez la bourde et menez-moi
sur l’autre rive ! »
La
dernière requête d’un futur défunt se respecte surtout quand
elle comporte ainsi une part de plaisir. Le diablotin mourait d’envie
de mener la manœuvre : il s'exécuta avec délice. Il empoigna
la bourde, ce grand bâton ferré et le planta au fond de l’eau
tant et si bien qu’il se ficha dans le sable sans pouvoir en
ressortir. L’homme, sans bien comprendre pourquoi et comment, se
retrouva en équilibre au milieu de la Loire sur ce bâton, loin
d’une embarcation où la bonne vieille riait aux éclats.
Le
diablotin ne savait pas nager : il implora sa proie, lui jura de
ne pas la saisir cette fois encore. Il fit pitié à la passeuse qui
obtint, une fois encore, dix années de sursis sur cette terre. Chose
promise, chose due, qu’on fût un bon chrétien ou bien un suppôt
de Satan. La vieille reprit à son bord le pauvre garçon et récupéra
la bourde. Elle venait de gagner une nouvelle parcelle d’éternité.
Les
années passèrent et plus rien en semblait avoir prise sur la
vieille femme. Elle continuait son ouvrage quand un client réclamait
le passage. La chose était si rare maintenant qu’elle se faisait
désormais un point d’honneur à ne point faire payer le candidat à
la traversée. C’est ainsi que dix ans étaient passés comme dans
un rêve et que ce jour-là une troupe de petits hommes étranges
réclama le passage.
La
mère Paluche comprit immédiatement que le Diable avait envoyé une
escouade pour être certain de se saisir de la vieille. Elle sourit
sous cape : elle n’allait pas se laisser tirer par le bout du
nez, tout diables qu’ils étaient. C’est au milieu de la Loire
qu’elle prit la parole en premier : « Je vous ai reconnus,
envoyés du Vilain. Vous êtes venus en nombre pour vous saisir de
moi. Vous me faites grand honneur. J’aurais une demande à vous
faire : j’aimerais que vous endossiez tous mon tablier ;
ce doit être en votre pouvoir, il me semble, de vous fondre en une
seule personne ! »
Les
envoyés de Lucifer se firent prendre au piège. Ils se firent un
seul pour endosser l’habit de la passeuse. La mère Paluche rit aux
éclats, découvrant son unique dent. Son piège, une fois encore,
avait fonctionné. Cette fois, pour ne pas être prise au dépourvu,
elle exigea qu’on lui fiche à jamais la paix. Pour sortir de ce
tablier, le Diable en personne accepta le marché. Il signa un pacte
avec la vieille qui continue toujours à faire traverser les braves
gens avec la bénédiction du Bon Dieu.
Le
conte se referme sur une vie éternelle. Si vous rencontrez la dame,
restez debout et ne la contrariez pas. Elle ne s'en prend qu’aux
mauvais diables : vous ne risquez pas grand chose.