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samedi 18 mai 2024

De l'autre côté du miroir

 

Préambule pour une racontée






Il advint qu'un lapin blanc m'invita prestement à l'accompagner sans traîner la patte. Il désirait me convier à découvrir une porte d'entrée qui pouvait, par le truchement de la puissance évocatrice du conte, devenir une extraordinaire voie de communication. Quoique capable de parler, cet animal avait en plus une gravité et une conviction dans le propos qui m’incitèrent à le croire sur parole.


Emboîtant le pas de ce mystérieux guide fort pressé au demeurant et flanqué d'un curieux gilet rayé, je ne fus pas plus surpris que ça lorsqu'il me mena jusqu'à un miroir. J'avais assez fréquenté le monde des histoires pour savoir de quoi il en retournait. Pourtant, le lapin prit soudain un air de gravité, inhabituel pour lui.


Je ne l'avais pas remarqué jusqu'alors mais le petit rongeur tenait en sa patte un chapeau haut de forme. Je crus alors qu'il allait me faire surgir un magicien de son galurin lorsque tout au contraire il me tendit le bâton de parole qui en sortit. Puis il me confia une lourde tâche, se lançant dans une longue explication.


« Mon ami le conteur, ce n'est pas à toi que je vais apprendre que de l'autre côté du miroir, il est permis à qui possède une âme d'enfant et un esprit ouvert à l'impossible, d'entrer dans un monde mirifique aussi extraordinaire que magique. Les récits en font souvent état, il suffit de voir avec le cœur pour percevoir cet univers merveilleux.


Mais le miroir peut tout aussi bien permettre un prodige plus grand encore sans que quiconque puisse l'attester. Ce qui se passera alors ne rentrera pas dans l'ordre du visible, de l'observable, du tangible. Personne ne viendra en témoigner pas même toi, que je sollicite présentement.


C'est un service inestimable auquel je te convie de participer. Il te faudra faire preuve de la plus extrême conviction pour qu'advienne une connexion par-delà cette porte ouverte sur soi-même que constitue un miroir. En tendant ton bâton vers sa surface brillante, tu lui transmettras un pouvoir inconnu de tous.


Cessant de n'être que le reflet de nos vanités et de nos faiblesses, le miroir deviendra alors un puissant porte-voix afin que Alice et ses amis, tous ceux qui ont effectué l'ultime passage puisse recevoir l'écho lointain de ce qui se dira, se chantera, se jouera ici. Fais-le pour eux, je t'en prie ! »


Je vous laisse à vos croyances ou superstitions, vos doutes et vos réserves. Quant à moi, sans l'ombre d'une hésitation, j'ouvre cette étonnante voie de communication vers l'au-delà, le temps de cette modeste racontée. Puisse-t-elle parvenir dans les limbes et y enchanter Alice et quelques autres auditeurs toujours chers à nos cœurs ...


 

samedi 20 avril 2024

La Capitainerie de Meung-sur-Loire

 

En son bistroquet





Quand la tête vous tourne et vacille

Et que la raison part en vrille

Vous n'avez plus besoin de vous en faire

Denis vous conduira en enfer


Dépourvu de tenue et d'honneur

Pour amuser les consommateurs

Un diable sort d'une lucarne magique

Avec ses farces drolatiques


Vous serez tour à tour son jouet

Sa petite chose, son farfadet

Fera de vous une andouille

Tout autant que son arsouille


Sans cesse se montrera sans pitié

Ses grimaces vous seront destinées

À l'affut du flagrant délire

Provoquant des éclats de rire


Pourtant faudra vite pardonner

Ce luron mal intentionné

Comment pourriez-vous lui en vouloir

Lui qui vous invite à son comptoir ?


Ne vous pensez pas sa victime

Vous qui devenez son intime

Être du nombre des heureux élus

Mérite bien ce moment farfelu !


Il vous paiera alors sa tournée

Tel un humoriste confirmé

Faisant de sa Capitainerie

Le théâtre de ses comédies


Pas moyen de sauter au plafond

La Loire, splendide toile de fond

Offre un décor grandeur nature

Au prince de la tablature


Point n'est besoin de vous présenter

L'enchanteur de toutes nos soirées

Avec lui c'est toujours en chanson

Que le garçon présente l'addition


Jehan de Meung lui souffle des quatrains

Gaston Couté lui donne la main

On ne peut être mieux adoubé

Que par ces poètes célébrés




N'hésitez pas

Contactez Denis et Claire

lundi 15 avril 2024

Le chevalin d'Ingrannes

 

Faire l'âne et pas que.

 

 





Sa vocation est née dans le giron paternel. Son géniteur avant lui avait écumé les marchés de la région, faisant bien avant lui l'âne pour séduire les belles pouliches. Bon sang ne saurait mentir et à son tour, il circule sur les routes du Loiret pour proposer sa marchandise avec cette jubilation qu'il a hérité de son devancier.


Pour ne pas être en reste avec ses propos et son petit air coquin, il n'hésite nullement à faire de jolis tours de cochon par la grâce d'une charcuterie de bon aloi. Son boudin fait des envieux tandis que ses pâtés ravissent les amateurs. Il y a presse devant l'étal. C'est d'ailleurs l'occasion d'y retrouver des habitués, de tailler la bavette et forcément de déblatérer des âneries tant ici, c'est l'endroit ad-hoc.


Faire la queue n'est pas une corvée. C'est même le prétexte à quelques saillies, pas toujours très fines, je vous le concède, selon les critères en vigueur chez les nutritionnistes. Mais qu'importe, Rabelais, ce bon docteur en médecine, nous donne sa bénédiction tandis que les langues se délient devant le camion de Franz.


Martine, son adjointe à la caisse enregistreuse lève les yeux au ciel tout en offrant un bouquet de persil à ces drôles de lascars qui lui ont chauffé les oreilles. Il lui vient parfois l'envie de se les boucher même si elle demeure stoïque devant cette avalanche d'allusions graveleuses, grivoises ou simplement friponnes. Rassurez-vous, ce n'est ici qu'un jeu, une forme de préservation d'une tradition vieille de bientôt cinquante ans.


Il faut avouer que sur l'étal on peut trouver en sus du cheval, de l'âne et de la chèvre, largement de quoi faire tourner en bourrique un végétarien, égaré par mégarde dans la file d'attente. C'est le royaume de la galéjade, de la gourmandise et de la bonne humeur. Rien de ce qui peut y être dit ne sera retenu contre vous.


Tout en participant à la conversation, en allumant parfois la mèche ou même en sollicitant le dérapage, notre chevalin s'affaire en un ballet le couteau, la ficelle de cuisine et la balance sont les instruments d'un ballet virevoltant. Là encore, il n'a fait que reproduire la chorégraphie de son père, lui donnant sans doute une petite inflexion personnelle.


Chaque samedi matin à 7 h 45, la même compagnie se retrouve là depuis si longtemps qu'il n'est plus possible de savoir quand cela a débuté. On s'y salue, prend des nouvelles, se donne des rendez-vous pour la prochaine manifestation. On s'enquiert de la santé de celui qui n'est pas là tout en allumant la mèche pour une nouvelle facétie.


Le client de passage, celui qui arrive là pour la première fois doit se demander où il a mis les pieds. Qu'importe, le pisse-vinaigre passera son chemin tandis que l’épicurienne trouvera sa place dans ce cercle de la bonne chère. Seules les dames patronnesses sortiront une gousse d'ail avant de se signer, avant de fuir ce commerce du diable.


Ne pensez pas que j'en rajoute. Je donne ici dans la mesure, ce qui, je vous l'avoue bien franchement n'est pas le cas de notre ami, qui a parfois la main lourde lorsqu'il s'agit de tailler la bavette ou battre le pavé. Vous ne risquerez jamais de rester sur votre faim avec ce vendeur qui par contre, n'est pas chien pour arrondir les prix et faire un petit cadeau.


Frantz était l'archétype de cet univers du marché qui demeure un espace préservé de convivialité et de courtoisie. Il est bien dommage que d'autres fassent le choix des commerces sans âme, des produits sous cellophane dans des rayons aseptisés. Pour qui aime la vie, le marché ouvre ses bras. Les langues s'y délient pour faire de ce moment un charmant vaudeville. 

Il est parti bien trop tôt. Paix à lui.

 


 






lundi 25 mars 2024

Ma vieille mère est en couture

 

En couture





Ma vieille mère est en couture

L’aiguille court autour du métier

Pour une magnifique parure

Elle confectionne un couvre-pied


C'est au milieu de sa boutique

Que sans le savoir, elle tient salon

Elle coud, elle coupe et elle pique

Tandis que des dames sont en rond

Autour d'elle se sont rassemblées

Les commères de mon petit village

Elles sont venues ici discuter

Quand la couturière est en ouvrage



Toujours concentrée à sa tâche

Ma mère refait une aiguillée

Elle coud ainsi sans relâche

Tout en se plaisant à écouter

Les langues vont au fil de l'aiguille

Quelques-unes se font si lestes

Qu'un méchant venin se distille

Au milieu de ces charmantes pestes


Refrain



Soudain dans la boutique s'envole

D'une oie vive le fin duvet

C'est une bavarde qui s'affole

Elle finira par éternuer

Les autres éclatent de rire

Elles s'amusent de sa réaction

Ma mère esquisse un p'tit sourire

Elle qui reste toujours en action


Refrain



Quand les dames ont mieux à faire

Elles quittent la salle de conférence

Ma mère poursuit sans manière

Son ouvrage qui toujours avance

Puis des clients entrent à leur tour

C'est mon père qui viendra vers eux

À son travail elle met tant d'amour

Qu'elle ne le quitte jamais des yeux


Ma vieille mère est en couture

L’aiguille court autour du métier

Pour une magnifique parure

Elle confectionne un couvre-pied





lundi 29 janvier 2024

L'orientation ligérienne.

 

Faire de ses rêves des destins …







Il était une fois une famille installée en bord de Loire. De génération en génération, il y avait un rituel de passage, un moment particulier dans la vie des enfants. C'est à cette étrange occasion que se jouait le destin de chacun. Tout avait commencé il y a si longtemps que nul désormais ne savait l'origine de cette étrange liturgie familiale. Il se dit parfois, dans les soirées autour de la cheminée que c'est un barde breton de la pointe de Corsen qui était venu ici semer la curieuse pratique …


Au seuil de l'adolescence, quand l'enfant cessait de l'être pour laisser place à un futur adulte, le grand-père se chargeait de celui qui allait être initié. L'ancêtre emmenait le long de la rivière celui ou celle qui allait devoir faire un choix décisif. Personne dans la famille n'en ayant soufflé mot, l'enfant pensait aller à une partie de pêche, une balade ou une cueillette quelconque.


L'ancien et le jeune avaient alors une longue et profonde conversation. Des propos s'y tenaient qui n'avaient pas souvent leur place autour de la grande table ou lors des veillées. Il y avait de la gravité dans cette sortie, une solennité que percevait immédiatement le plus jeune. La voix du plus vieux était chargée d'émotion.


Puis, quand les mots échangés avaient cessé de devenir utiles, le grand-père se taisait, sortait son couteau de sa poche, le dépliait lentement et choisissait avec soin un bois flotté de Loire. Silencieusement, devant son petit-enfant interloqué, il creusait un bateau tout pareil à ceux qui naviguaient sur la rivière.


Puis, toujours sans dire un mot, lui qui avait été si loquace l'instant d'avant, il prenait une branche bien droite qu'il fixait à la verticale de ce petit bateau de fortune. Il sortait alors de sa poche, ce qu'il avait préparé dans le secret de la demeure : un joli mouchoir brodé marqué aux initiales de celui ou de celle qui allait subir le rite de passage.

L'ancien avait construit un petit bateau de Loire, un futreau armé pour l'aventure navale. Il le posait alors doucement sur le flot et avant de le laisser filer au gré du courant et des vents, il s'adressait à nouveau à son petit-enfant : « Ce bateau, c'est ton destin. Pour qu'il choisisse ton devenir, tu dois le charger de tous tes rêves, de tes espoirs et de tes envies. Réfléchis bien ; ta vie va prendre le cours que tu voudras bien lui donner ! ».


De génération en génération, chacun comprenait le sens de ce propos sentencieux. Aucun enfant n'avait jamais pris ces paroles à la légères. Il y avait dans cette famille de lointaines et puissantes croyances celtes, un respect sacré pour les éléments naturels et surtout pour cette Loire qui était la source de bien des activités familiales.


L'enfant fermait les yeux, il mettait toute son énergie à se concentrer sur cette petite maquette comme si sa vie même en dépendait (ce qui était finalement le cas). Il tenait souvent la main de son ancêtre au moment où celui-ci abandonnait l'embarcation aux fantaisies de la rivière. C'est dans un silence profond que tous deux suivaient alors des yeux le devenir du frêle esquif. De sa manière de naviguer dépendrait l'orientation future du plus jeune …



Jamais la Loire ne se trompa. Bien souvent la petite embarcation allait bon train, filait en suivant le courant. Quand elle disparaissait au loin, le grand-père et l'enfant savaient que les dés en étaient jetés. Une fois encore, dans la famille, il y aurait un nouveau voiturier d'eau, un batelier qui irait sur la rivière pour gagner sa vie et tenter de ne pas la perdre.



D'autres fois, plus rarement certes, il se passait des choses imprévues qui faisaient basculer le destin de celui ou de celle qui se démarquerait de la tradition familiale. Ainsi cette demoiselle qui vit le petit bateau traverser de part en part la rivière, poussé par un vent du sud, exceptionnellement puissant. Elle avait compris qu'elle tiendrait le bac, devenant de ce fait, la première passeuse de l'endroit et resterait vivre en ce pays qu'elle aimait tant !


Une autre fois, le bateau n'alla pas bien loin. Il se brisa bien vite contre un rocher qui affleurait là. Ni l'ancien ni son petit fils n'y virent un mauvais présage, bien au contraire ils comprirent le sens de ce message. L'enfant deviendrait charpentier de bord et sa vie durant , réparerait les bateaux endommagés par les aléas de la navigation, tout en construisant de temps en temps de magnifiques embarcations.


Il se dit qu'une fois, poussé par un puissant vent d'ouest, le petit rafiot remonta le courant pour disparaître au loin. Il était allé à l'envers de la marche ordinaire. C'était celui d' une petite fille prénommée Marie-Madeleine. Son grand-père comprit qu'elle aurait un destin très particulier. Elle devint en effet la première historienne de la marine de Loire.


Plus loin encore dans le temps, le petit bateau chavira et sombra immédiatement. Les deux spectateurs eurent alors un curieux frisson dans le dos mais l'enfant laissa bien vite passer ce moment de doute. Il avait compris le message de la dame Liger. Il serait sauveteur, consacrant sa vie à aller au secours de ceux qui seraient en détresse sur la rivière.


Enfin, il se trouva une maquette qui refusa obstinément de prendre les flots. Le bateau resta sur le bord de la rive sans bouger. Il se tenait à quelques centimètres de la berges, curieusement immobile. Quelques années plus tard, le garçon concerné ouvrit le premier-bateau lavoir de la région ; il avait compris lui aussi, le message de la rivière.


Le rituel se prolongea ainsi de génération en génération. Il se dit qu'il continue encore mais que désormais les signes en sont bien plus difficiles à décrypter. Pourtant, cette famille a encore offert à la Loire un chanteur, une conteuse, un écrivain et une animatrice du musée de la Loire. Je ne saurais vous dire ce que fit le petit bateau ce jour-là. Les signes du destin sont de plus en plus complexes à déchiffrer et la Loire aime à garder ses mystères.


Quelle morale faut-il retenir de cette histoire ? J'aurais tendance à penser qu'il est parfois plus simple de suivre ses rêves et d'observer les signes de son destin plutôt que de croire aux injonctions des conseillers d'orientation. Mais je ne sais si lire dans le cours de l'eau demeure une manière raisonnable de penser l'avenir !


En hommage à un grand conseiller d'Orientation

 





mardi 17 octobre 2023

Le maître de danse

 

Le petit homme

 


Il était un petit homme

Qui avait une barbe blanche

Pas plus haut que trois pommes

Lui qui côtoyait les anges !


Lorsqu'il chantait pour son public

De bien douces mélodies

Ce vieux barde celtique

Avait le cœur en harmonie

_

Sa guitare nous entraînait

Sur des danses endiablées

Lui qui toujours espérait

Voir les couples tournoyer


Quelques phrases sur un papier

De pauvres rimes sans façon

Des vers boiteux dessus leurs pieds

Pour qu'il en fasse une chanson

Quelques notes lui suffisaient

_

Pour que trottent dans les têtes

Un air que tous danseraient

Dans les bals et puis les fêtes


Lui demeurait impassible

Bien planté sous son fanal

Il ne bougeait pas un cil

Durant tout le temps du bal

_

Par ses manières insidieuses

Ils voulait nous enchaîner

À ses rengaines mélodieuses

Que tendrement il nous chantait


Le petit homme souriait

Dans sa barbe bien fournie

Ce piège qui fonctionnait

Lui suggérait d'autres envies

_

Il se rêvait maître des rondes

Grand mélodistes du bonheur

Pour que partout dans le Monde

Des danseurs repoussent le malheur


Quand la terre toute entière

Deviendra une piste de danse

Il n'y aura plus de guerre

Pour détruire l'espérance

_

Le musicien dans sa splendeur

Aura sauvé l'humanité

Sur son podium enchanteur

Avec les danseurs à ses pieds


Il était un petit homme

Qui avait une barbe blanche

Pas plus haut que trois pommes

Côtoyait déjà les anges ! 

••• 


 

vendredi 13 octobre 2023

En hommage à Hubert Reeves

 

Pourquoi y a-t-il des étoiles dans le ciel ?







Il est des mystères insondables qui engendrent les questions les plus compliquées qui soient quand un enfant vous la pose, les yeux pleins de l’espoir d’avoir une réponse. C’est durant une nuit douce et calme que je me promenais en bord de Loire avec Pitchoune, le pantin de Victor, que celui-ci me posa cette surprenante question : « Pourquoi y a-t-il des étoiles dans le ciel ? ». Je tombais de nues, j’ignorais jusque là que les pantins peuvent eux-aussi avoir des questions existentielles.


Il importe dans pareil cas de ne jamais être pris au dépourvu, d’avoir l’esprit vif et la réponse prompte au risque de perdre votre aura auprès de celui qui vous met en échec. Je ne souhaitais pas non plus lui mentir et comme bien souvent dans pareil cas, le conte permet de se sortir d’une situation embarrassante. Il se trouve que la Lune était pleine et qu’elle illuminait la rivière qui était couverte d’éclats d’argent. Je pris la parole devant un Pitchoune attentif.


Il était une fois un enfant qui aimait par dessus tout que le ciel fut bleu et limpide. Il s’extasiait sans cesse de ce spectacle quand il se produisait. Il appréciait cette vaste étendue unie, la promesse d’un temps clément et de belles journées. Il était souvent d’humeur maussade quand le gris ou bien les nuages noirs prenaient la place de son décor de rêve.


C’est un jour de ciel bas et annonciateur d’orage qu’il s’étonna que la nuit, le ciel restât uniformément noir, sans autre variation que les nuages les soirs comme celui-ci. C’est vrai que personne n’avait jusqu’alors songé à habiller la nuit de quelques lampions mystérieux. Les humains avaient la Lune et s’en contentaient.


L’enfant demanda à un mage qui était son parrain de faire quelque chose pour lui, d’habiller le ciel des nuits sans nuage. Merlin, puisque c’est de lui qu’il s’agit, savait commander aux animaux et aux plantes de cette terre. Pour le ciel, il manquait d’expérience, il avait tant à faire à rendre ce monde plus agréable encore.


Mais Merlin n’est pas un magicien sans ressource. Il a toujours une astuce au bout de sa baguette magique. Il promit à l’enfant de revenir avec lui en bord de Loire un soir de ciel dégagé et de pleine lune. Cela lui donna assez de temps pour mettre au point un stratagème susceptible de satisfaire le bel enfant.

 


 


Enfin survinrent les conditions idoines pour que la magie de Merlin puisse opérer. Il y avait une Lune brillante comme jamais, un ciel totalement dégagé et une Loire parfaitement calme. La Lune faisait des éclats d’argent sur l’eau, elle se reflétait en une myriade de scintillements magnifiques. Sur l’eau, le bal des mouettes avait commencé. Elle se laissaient porter par le courant avant de s’envoler pour revenir à leur point de départ et recommencer leur étrange danse.


Merlin appela les mouettes qui volèrent au dessus de lui. Il leur parla dans la langue des oiseaux, demandant s’il y avait des volontaires pour le plus grand le plus beau des voyages. Il se trouve toujours des êtres plus intrépides que les autres. Quelques mouettes levèrent l’aile gauche pour indiquer au mage qu’elles étaient partantes.


Merlin appela l’enfant et lui demanda de regarder attentivement ce qui allait se passer sous ses yeux. Les mouettes reprirent leur ballet, se laissant glisser au fil des flots. Au bout de la course, toutes, dans le même mouvement s’envolèrent pour reprendre leur ronde. Toutes ? Non ! Quelques unes avaient accroché un éclat de Lune à leur bec et montèrent, montèrent, montèrent si haut dans le ciel que bientôt on le les vit plus.


Bien plus tard, dans le ciel tout noir, apparurent les premières étoiles. Mouettes rieuses et éclats de Lune s’étaient transformées pour le plus grand bonheur de l’enfant d’abord, puis de tous les marins, les poètes et les rêveurs ensuite. Merlin trouva cette idée si jolie que souvent il revint pour augmenter sans cesse le nombre des étoiles dans le ciel.


Certaines finissent par disparaître quand leur mouette est devenue trop vieille pour continuer son vol sans fin. Il y a toujours plus d’oiseaux disposés à prendre la relève que de pauvres mouettes célestes au bout de leur existence. C’est pourquoi, le ciel, les nuits dégagées, est couvert d’une myriade d’étoiles pour le bonheur de tous ceux qui croient aux belles histoires.


Pitchoune m’avait écouté avec un grand sourire. « Celle-ci tu pourras la raconter à Victor, je suis certain qu’il appréciera ton explication. Lui qui comme le lui reproche souvent ses parents, n’a jamais les pieds sur terre, il va aimer ce récit merveilleux ». Avec Pitchoune nous rentrâmes bien après la fin de la nuit quand la brume se lève doucement sur la rivière. Le soleil au loin faisait un halo magnifique, il n’y avait plus d’étoiles dans le ciel, elles étaient toutes dans nos yeux émerveillés et fourbus de fatigue. Nous pouvions aller dormir un peu.

 

 




samedi 5 août 2023

Femmes de Loire : Annick Sénotier

 

Annick Sénotier




« Vent de Galerne sur la Loire », , un roman ligérien palpitant a été écrit par une véritabl femme de Loire qui conservait encore la mémoire des marines de Loire et du canal. Madame Sénotier était la petite fille de Rosalie, celle dont elle a narré l’aventure dans deux ouvrages romans. Elle habitait Combleux, la perle de l’Orléanais, sa maison était coincée entre le canal et la rivière avec une vue exceptionnelle.


Présentation





Rosalie habite Combleux, petit port très actif, aux alentours d’Orléans. Née quelques années avant la Révolution française dans une famille de modestes paysans, elle connaîtra tous les grands bouleversements qui préfigurent le monde moderne. Le vent de galerne est celui qui, de Nantes en Orléanais, permet la « remonte » des bateaux sur le plus beau fleuve de France : la Loire. Le début du XIXe siècle voit l’apogée de cette marine dont l’histoire haute en couleurs se confond avec le développement économique du pays.


Annick SÉNOTIER nous décrit, en puisant aux sources de sa propre histoire, la vie de cette femme exemplaire. Elle nous invite à partager le quotidien tantôt joyeux, tantôt triste du petit peuple des bords de Loire, à vibrer avec les contrebandiers du sel en Anjou, à monter à bord d’une gabare pour transporter des pommes vers Paris.


Son récit alerte et précis renouvelle par sa modernité notre regard sur le dernier grand fleuve vivant d’Europe. Annick SÉNOTIER, après une vie consacrée à l’enseignement, a entrepris de nombreuses recherches sur l’histoire de ses ancêtres mariniers. Elle a déjà publié un ouvrage très remarqué sur son village natal : Combleux, mais également : Une Histoire de la Marine de Loire.

 



Dans son second roman, Annick Senotier raconte la vie de Désiré Luzet, petit fils de Rosalie qui contrairement à la tradition familiale ne fut pas marinier. Brillant élève, il choisit de suivre une autre voie, celle conduisant à apprendre aux jeunes enfants la connaissance leur permettant de choisir leur vie, comme il le fit lui-même. Il devint instituteur à l’époque où les lois Jules Ferry bouleversèrent l’enseignement public en France et quand les premiers syndicats furent légalisés.

C‘est aussi l’époque où se produisit le déclin de la Marine de Loire. Le vent de galerne ne souffla pas pour Désiré et la Loire ne fut pas son chemin quotidien.

Annick Senotier, petite-fille et fille d’instituteur, enseignante elle-même, nous fait naviguer dans ce livre d’abord en rapportant ce que fut la vie des ancêtres mariniers de Loire de Désiré, les désirs de ce dernier à suivre une autre voie et sa vie d’enseignant à une époque où l’école subit de grandes évolutions dans les dernières décennies du XIXe siècle. Ce livre à sa place, aussi bien, dans les bibliothèques des nouveaux mariniers que dans celles des enseignants

Qui n’a jamais rêvé de découvrir la vie à bord de l’équipage des bateaux à vapeur et Inexplosibles navigant sur la Loire.

Le nom d’Inexplosible est totalement associé à la navigation à vapeur sur la Loire. Cette histoire commence avec Denis Papin mais se développera et s’épanouira au XIXe siècle. De Saint-Nazaire à Nevers, Riverains, Inexplosibles, Abeilles, Remorqueurs remontent et descendent le plus long fleuve de France, mais le chemin de fer menace. C’est cette épopée qui est décrite par Annick SENOTIER, une des meilleures spécialistes de la Marine de Loire.






Vent de Galarne sur la Loire





Elle s'appelle Rosalie. Cette gamine est la seconde fille d'un couple de paysans. L'homme travaille la vigne, la femme élève des chèvres. Rosalie a de la chance : son père accepte de l'envoyer à l'école paroissiale. Elle va y apprendre à lire : un privilège à l'époque pour les filles, que les familles préfèrent habituellement garder à la maison.


Rosalie est vive, indépendante ; elle aime par-dessus tout la Loire et le canal. Elle voue une amitié secrète au père Léon, un batelier du canal qui vit dans une petite cabane quand il n'est pas sur sa flûte berrichonne. Léon a enseigné à la gamine le secret des plantes ; on le dit un peu sorcier. Il lui a surtout transmis le virus de la navigation. Un jour où le bonhomme devait livrer des fûts à Orléans, il l'a prise sur sa péniche pour franchir l'écluse et plonger dans la rivière. La gamine n'oubliera jamais ce grand moment. Elle se jure de naviguer à son tour ….


Quand Rosalie atteint ses douze ans, le temps est venu de la mettre au travail. Elle a de la chance : la mère Victoire, qui tient l'Auberge de la Marine, cherche une jeune servante ; elle apprécie la gamine qu'elle connaît un peu. Après bien des hésitations, dues à la réputation des mariniers qui fréquentent l'auberge, les parents de Rosalie acceptent.


La Petiote, comme l'appellent les mariniers, fait des merveilles. Elle court partout, sert des chopines, débarrasse les tables. Elle est appréciée de tous et gare à celui qui s'aventurerait à lui manquer de respect, la mère Victoire veille et ne s'en laisserait pas compter. Rosalie grandit, elle devient une belle jeune femme qui a beaucoup de succès parmi les gars qui vont sur l'eau. Quant à elle, elle n'a d'yeux que pour les mariniers, son rêve étant de faire un grand voyage un jour …


C'est François, un bel Angevin qui eut sa préférence. Ils se plurent, ils se marièrent. François était secret : il ne lui disait pas tout. Il vivait surtout de faux-saunage : le trafic du sel. La gabelle avait disparu mais le sel était toujours autant taxé. Il allait le chercher en Bretagne pour le livrer en Anjou. Un jour, il fut surprit par des gabelous à bord de leur patache. Il plongea pour leur échapper, ne revint jamais à la surface. Son corps fut repêché quinze jours plus tard, enterré dans une fosse commune. Rosalie apprit le malheur de la bouche d'un compagnon de son homme qui avait assisté à distance au drame. Elle était veuve avant d'avoir été vraiment épouse.


Rosalie avait vécu auparavant bien des misères. Elle avait connu le terrible embâcle de 1789. La Loire et le canal pris par les glaces durant cinq semaines. Une horreur ! Puis était survenu le redoux et pire que tout, la débâcle ou la resserre comme disent les mariniers. Une vague gigantesque avait tout noyé, tout détruit ; bateaux, hangars, maisons. Rosalie pensait avoir connu le pire. Il lui fallait refaire sa vie. C'est vers un autre marinier qu'elle jeta son dévolu ; encore un gars de la Loire d'en bas, un natif de Montjean : Élie. Il était avisé, marinier courageux et travailleur. À force d'économie, Elie était devenu voiturier, il naviguait pour son propre compte.


Il acheta un champ de pommiers sur pied . La récolte fut excellente. Il chargea son chaland et remonta jusqu'à Combleux en train de bateaux. Là, le train se disloqua et chacun remonta le canal à son rythme. Élie demanda à Rosalie de l'accompagner, enfin, elle allait naviguer ! Ce furent les seuls moments de joie et de bonheur pour elle. Rosalie était libre, elle allait sur l'eau comme elle l'avait toujours espéré, enfant. Elle repensait à son vieil ami Léon, elle saluait les femmes qui étaient à l'ouvrage dans les lavoirs. Elle montait à la capitale. Durant quelques jours elle vendit des pommes avant que de pouvoir, l'espace d'une seule journée, flâner dans les rues de cette grande ville.


Puis ce fut le retour de son unique navigation. Elie avait négocié un fret pour le retour : des fûts vides pour faire vieillir le vinaigre chez Dessaux. Rosalie se voyait faire ainsi chaque année ce merveilleux voyage ; il lui fallut déchanter. La roue avait tourné : les vapeurs prirent la place des chalands avant que le chemin de fer ne mette tout le monde sur la terre ferme.


 

jeudi 27 juillet 2023

Femmes de Loire : Madame de Sévigné

 

Madame de Sévigné





LETTRE DE MADAME DE SÉVIGNÉ À MADAME DE GRIGNAN.

 

À Blois, jeudi 9e mai.

… Mon fils est parti cette nuit d’Orléans par la diligence, qui part tous les jours à trois heures du matin, et arrive le soir à Paris ; cela fait un peu de chagrin à la poste. Voilà les nouvelles de la route, en attendant celles de Danemark.

Nous sommes montés dans le bateau à six heures par le plus beau temps du monde ; j’y ai fait mettre le corps de mon grand carrosse, d’une manière que le soleil n’a point entrée dedans : nous avons baissé les glaces ; l’ouverture du devant fait un tableau merveilleux ; celle des portières et des petits côtés nous donne tous les points de vue qu’on peut imaginer. Nous ne sommes que l’abbé et moi dans ce joli cabinet, sur de bons coussins, bien à l’air, bien à notre aise ; tout le reste, comme des cochons sur la paille. Nous avons 1680 mangé du potage et du bouilli tout chaud : on a un petit fourneau, on mange sur un ais dans le carrosse, comme le Roi et la Reine : voyez, je vous prie, comme tout s’est raffiné sur notre Loire, et comme nous étions grossiers autrefois que le cœur étoit à gauche : en vérité, ma fille, le mien, ou à droit ou à gauche, est tout plein de vous. Si vous me demandez ce que je fais dans ce carrosse charmant, où je n’ai point de peur, j’y pense à ma chère enfant, je m’entretiens de la tendre amitié que j’ai pour elle, de celle qu’elle a pour moi, de la sensibilité que j’ai pour tous ses intérêts, des ordres de la Providence qui nous sépare, de la tristesse que j’en ai ; je pense à ses affaires, je pense aux miennes ; tout cela forme un peu l’humeur de ma fille, malgré l’humeur de ma mère, qui brille tout autour de moi. Je regarde, j’admire cette belle vue qui fait l’occupation des peintres. Je suis touchée de la bonté du bon abbé, qui, à soixante et treize ans, s’embarque encore sur la terre et sur l’onde pour mes affaires ... .

Je voudrois bien causer avec quelqu’un ; je viens d’un lieu où l’on est assez accoutumé à discourir : nous parlons, le bon abbé et moi, mais ce n’est pas d’une manière qui puisse nous divertir. Nous passons tous les ponts avec un plaisir qui nous les fait souhaiter : il n’y a pas beaucoup d’ex voto pour les naufrages de la Loire, non plus que pour la Durance : il y auroit plus de raison de craindre cette dernière, qui est folle, que notre Loire, qui est sage et majestueuse. Enfin nous sommes arrivés ici de bonne heure ; chacun tourne, chacun se rase, et moi j’écris romanesquement sur le bord de la rivière, où est située notre hôtellerie : c’est la Galère ; vous y avez été.

J’ai entendu mille rossignols ; j’ai pensé à ceux que vous entendez sur votre balcon. Je n’ose vous dire, ma 1680 fille, la tristesse que l’idée de votre délicate santé a jetée sur toutes mes pensées : vous le comprenez bien et à quel point je souhaite que cette santé se rétablisse ; si vous m’aimez, vous y mettrez vos soins et votre application, afin de me témoigner la véritable amitié que vous avez pour moi : cet endroit est une pierre de touche. Bonsoir, ma très-chère ; adieu jusqu’à demain à Tours.

À Tours, vendredi 10e mai.

Toujours, ma fille, avec la même prospérité. Je n’ai jamais rien vu de pareil à la beauté de cette route. Mais comprenez-vous bien comme notre carrosse est mis de travers ? Nous ne sommes jamais incommodés du soleil ; il est sur notre tête, le levant est à la gauche, le couchant à la droite, et c’est la cabane qui nous en défend. Nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents, qui passent incessamment devant nos yeux, comme autant de paysages nouveaux, dont M. de Grignan seroit charmé : je lui en souhaiterois un seulement à l’endroit que je dirois.

On attendoit, le lendemain de mon départ, la belle Fontanges à la cour : c’est au chevalier présentement à faire son devoir ; je ne suis plus bonne à rien du tout : si vous ne m’aimiez, il faudroit brûler mes misérables lettres avant que de les ouvrir. Adieu donc, ma très-aimable enfant ; adieu, Monsieur de Grignan. 


 


mardi 25 juillet 2023

Femmes de Loire : la passeuse

 

La mère Paluche : passeuse de Loire





"N’insulte pas le crocodile avant d’avoir traversé la rivière".



Ce principe de précaution m’est arrivé du fin fond des Afriques avec tant d’autres trouvailles et parlures des palabreurs africains. « Ce n’est pas parce qu’il a traîné cent ans dans de l’eau qu’un morceau de bois peut devenir crocodile » et aussi « L’eau ne peut pas cacher qu’elle est nue ». Nos écrivains patentés devraient se prosterner devant ces paroles qui sont sorties du puissant alambic textuel des Afriques, ces textures sont pour moi sacrées dans leur mélange d’humour, d’amour et de philosophie. Cette philosophie qui se frotte au quotidien des hommes et des femmes et qui met en scène les animaux mythiques de la forêt et du fleuve et que des perroquets chamarrés répercutent d’arbre en arbre. Que soient remerciés ces sages qui, à force de pratiquer la parole, ont semé des graines dans nos cerveaux occidentaux. « Quand le blanc bégaie, l’interprète a beaucoup de travail ». J’aimerais vivre mille ans pour explorer la sagesse textuelle de tous les peuples du monde, la faire passer dans mon gueuloir et la projeter sur les scènes de la planète afin que ne meure pas " l’Esprit ". Le grand " Esprit ", celui qui mène la danse et qui triomphera de toutes les barbaries. Il convient de remercier aussi les arbres à paroles qui inspirent les palabreurs assemblés les soirs de verve et de plaisir quand chacun lance à la volée sa répartie et que les rires fusent, tandis que coule des calebasses le vin de palme et que les oiseaux de la forêt se font silencieux pour se laisser bercer par la voix des astres.


Julos Beaucarne

 


 

Comment ne pas rendre hommage à ces femmes qui ont navigué sur la Loire pour diverses raisons et qui n'ont pas laissé leur nom dans l'histoire. Il en est une qui est devenue emblématique par une photographie ressuscité pour un Festival de Loire.


La mère Paluche était en réalité installée à vieux bourg de Saint-Jean-de-Braye. Elle tenait avec son mari une auberge célèbre pour sa tête de veau et proposait la traversée du chenal pour aller sur la petite Loire, surtout l'été. Les enfants profitaient de sa générosité pour aller se baigner.


Un câble dont le souvenir demeure sur le duit avec un poteau métallique aujourd'hui rouillé, assurait sa barque. La dame inspira un conte qui pour les besoins de la fiction et du récit se glissa à deux pas de là, au Cabinet Vert où en réalité c'est Gaétan Frogier qui œuvrait.


Mais laissons cette femme de Loire nous emmener sur l'autre rive …


Il était une fois une brave femme, une passeuse de Loire que chacun ici surnommait la mère Paluche. Elle avait des mains aussi larges que des battoirs et elle eût pu tout aussi bien être lavandière que navigatrice émérite, allant d’une rive à l’autre pour le plus grand bonheur de ceux qui n’avaient pas envie de faire le détour pour prendre un pont ou bien désiraient simplement retrouver le plaisir ancestral de la navigation ligérienne.


La mère Paluche maniait la bourde avec dextérité ; elle connaissait son travers comme personne, menant toujours ses passagers à bon port même si, en la circonstance, il n’y avait pas de port mais des rives ordinaires : l’une donnait sur une plage accueillante et bienfaitrice quand les chaleurs survenaient, l’autre débouchait sur une auberge réputée qui proposait un petit service supplémentaire que nous garderons sous silence, dans la grande tradition des bordeaux d’autrefois.


La mère Paluche ne mangeait pas de ce pain-là : elle était passeuse et pas entremetteuse même si elle avait toujours un petit sourire en coin pour recevoir à son bord un client de ces dames. Elle avait dépassé, depuis belle lurette, l’espoir de séduire ceux qui étaient en manque d’affection ; elle était vieille : d’un âge qu’on ne cherche plus à définir. Ceux qui empruntaient ses services l’avaient toujours connue ainsi ; le vieillissement n’avait plus prise sur elle.


Un jour, il y avait bien longtemps, la mère Paluche avait transporté un étrange personnage : un vert galant, un homme mystérieux . Au milieu de la traversée, soudain, pour une raison inconnue de tous, il était tombé à la renverse dans les flots qui, ce jour-là, ne présageaient rien de bon sur l’issue de sa trempette intempestive. La mère Paluche n’avait jamais perdu un passager ; celui-ci n’allait pas inaugurer une liste macabre. Elle l’empoigna par le col et le ramena promptement sur son bac.

L’homme, en guise de remerciement, lui proposa d’exaucer trois vœux ; il était, vous l’avez deviné, un peu sorcier et capable de transformer le plomb en or tout en coulant comme une pierre quand il tombait à l’eau. La formation des sorciers a de tous temps été incomplète : celui-ci détestait davantage l’eau que le feu : c’était une particularité assez commune à ce genre d’individu.

La mère Paluche lui demanda des choses tout ordinaires. Elle n’avait pas de goût de luxe : les passeurs étaient, jusqu’à il y a peu de temps, des gens simples et non avides de richesses. Elle lui dit : « J’aimerais que celui qui s’assoit sur mon bateau ne puisse s'en relever que lorsque je lui en aurai donné la permission ! » La première demande parut on ne peut plus raisonnable au mage qui l’exauça d’un tour de bras. « Je voudrais ensuite que celui qui agrippe ma bourde s’en trouve prisonnier alors qu’elle se planterait au milieu de la Loire ! » L’homme devina une facétie, une mauvaise plaisanterie propre à égayer une traversée et y consentit sans difficulté.

Enfin, la mère Paluche se gratta une tête où les cheveux étaient clairsemés. »j’aurais envie encore que celui qui se fourre dans mon tablier ne puisse plus en sortir sans que je l’y invite. J’aime rester maîtresse en mon bateau, il ferait mauvais temps qu’un margoulin vienne me marcher sur les pieds et faire profession de mon petit commerce ». Le sorcier sourit de voir la vieille ainsi pleine de vitalité et du désir de ne pas rendre son tablier de sitôt. Il avait promis trois vœux et il devait reconnaître que ceux-là étaient parmi les plus simples qu’il ait eus à satisfaire depuis qu’il exerçait dans la corporation.

L’homme disparut non sans aller du côté du cabinet vert, répondre à un besoin que même les sorciers ne parvenaient pas toujours à satisfaire sans payer leur écot. La mère Paluche ferma les yeux sur ce travers très masculin. La braguette n’est pas toujours magique au pays des mages et des birettes. Les années passèrent, immuables et heureuses : la brave vieille continuait à faire la traversée plus souvent pour un sourire que pour deux sous sonnants.

Un jour pourtant, un homme étrange au teint blafard, portant large chapeau noir, vint entre chien et loup réclamer le passage alors que la vieille était bien décidée à amarrer son bateau. Elle n’avait jamais su dire non et pour celui-ci encore, malgré son air peu catholique, elle consentit à une ultime traversée. L’homme pour tout remerciement lui décocha un sourire sarcastique qui aurait dû éveiller la suspicion de notre brave vieille.

C’est au milieu de la rivière qu’il se décoiffa. Il avait une paire de cornes sur le front. La mère Paluche le reconnut aussitôt. Le Diable en personne était venu réclamer la passeuse pour la conduire sur l’autre rive. La vieille n’en parut pas troublée. Elle lui dit qu’il n’avait qu'à se lever pour venir la chercher si l’envie lui prenait d’agir ainsi. Le diable, malgré tous ses efforts, resta cloué sur le banc et la mère Paluche empoigna une bourde pour le gaffer comme plâtre.

Rossé, humilié, couvert de bleus, le diable réclama la pitié de cette diablesse et lui promit de la laisser sur terre pour une dizaine d’années supplémentaires. « Parole tenue », lui dit la vieille qui se débarrassa avec plaisir d’un si déplaisant passager. Les années passèrent et la mère Paluche, malgré le poids des ans, restait en place quand ses clients vieillissaient.

Dix ans passèrent comme un songe. Sans crier gare, le Diable revint, s’étant grimé en diablotin. Il était jeune, espiègle, d’humeur joyeuse et pourtant, sous les apparences du larron en foire, la vieille avait perçu les signes avant-coureurs du Maudit. C’est encore au milieu de l’eau que l’homme se dévoila pour réclamer sa prise. La mère Paluche, sans se démonter, lui dit « Puisque ma dernière traversée est venue, j’aimerais être pour cette ultime fois, passagère de mon bateau. Prenez la bourde et menez-moi sur l’autre rive !  »

La dernière requête d’un futur défunt se respecte surtout quand elle comporte ainsi une part de plaisir. Le diablotin mourait d’envie de mener la manœuvre : il s'exécuta avec délice. Il empoigna la bourde, ce grand bâton ferré et le planta au fond de l’eau tant et si bien qu’il se ficha dans le sable sans pouvoir en ressortir. L’homme, sans bien comprendre pourquoi et comment, se retrouva en équilibre au milieu de la Loire sur ce bâton, loin d’une embarcation où la bonne vieille riait aux éclats.

Le diablotin ne savait pas nager : il implora sa proie, lui jura de ne pas la saisir cette fois encore. Il fit pitié à la passeuse qui obtint, une fois encore, dix années de sursis sur cette terre. Chose promise, chose due, qu’on fût un bon chrétien ou bien un suppôt de Satan. La vieille reprit à son bord le pauvre garçon et récupéra la bourde. Elle venait de gagner une nouvelle parcelle d’éternité.

Les années passèrent et plus rien en semblait avoir prise sur la vieille femme. Elle continuait son ouvrage quand un client réclamait le passage. La chose était si rare maintenant qu’elle se faisait désormais un point d’honneur à ne point faire payer le candidat à la traversée. C’est ainsi que dix ans étaient passés comme dans un rêve et que ce jour-là une troupe de petits hommes étranges réclama le passage.

La mère Paluche comprit immédiatement que le Diable avait envoyé une escouade pour être certain de se saisir de la vieille. Elle sourit sous cape : elle n’allait pas se laisser tirer par le bout du nez, tout diables qu’ils étaient. C’est au milieu de la Loire qu’elle prit la parole en premier : «  Je vous ai reconnus, envoyés du Vilain. Vous êtes venus en nombre pour vous saisir de moi. Vous me faites grand honneur. J’aurais une demande à vous faire : j’aimerais que vous endossiez tous mon tablier ; ce doit être en votre pouvoir, il me semble, de vous fondre en une seule personne ! »

Les envoyés de Lucifer se firent prendre au piège. Ils se firent un seul pour endosser l’habit de la passeuse. La mère Paluche rit aux éclats, découvrant son unique dent. Son piège, une fois encore, avait fonctionné. Cette fois, pour ne pas être prise au dépourvu, elle exigea qu’on lui fiche à jamais la paix. Pour sortir de ce tablier, le Diable en personne accepta le marché. Il signa un pacte avec la vieille qui continue toujours à faire traverser les braves gens avec la bénédiction du Bon Dieu.

Le conte se referme sur une vie éternelle. Si vous rencontrez la dame, restez debout et ne la contrariez pas. Elle ne s'en prend qu’aux mauvais diables : vous ne risquez pas grand chose.


 Une autre passeuse 

 

Héritage ligérien …


Jeanne, femme de marinier

Le regard tourné vers le fleuve

Attendait son petit dernier

Et son mari dans l'épreuve


Bébé naquit sans problème

Qu'il était mignon cet enfant

La Loire prit celui qu'elle aime

Au cours d'un terrible accident


Jeanne surmonta l'épreuve

Travaillant pour l'orphelin

Lavant le linge dans le fleuve

Des bourgeois et des riverains


Quand le petit fut assez grand

Elle changea le cours de sa vie

Tout en conjurant ses tourments

La veuve défia son ennemie


Désirant alors se venger

Liger ayant pris son chéri

La femme bravant le danger

Se fit passeuse par défi


Rapidement elle excella

Dans l'art de la navigation

Traversant sans nul embarras

Qu'elles qu'en soient les conditions


Son fils grandit à ses côtés

Apprenant les nombreux secrets

D'une Loire qu'il voulait dompter

Comme un capitaine discret


Quand il embarqua à son tour

L'âge n'attendant pas la valeur

Il se décida sans détour

Pour un grand bateau à vapeur


La roue à l'aube d'un destin

Pour cet enfant de marinier

Devenu un jour par chagrin

Marin en mémoire du noyé


La Loire inscrite dans le sang

Se transmet par la passion

Un héritage si puissant

Par delà les déceptions

•••



 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...