En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Elle
s'appelle Rosalie. Cette gamine est la seconde fille d'un couple de
paysans. L'homme travaille la vigne, la femme élève des chèvres.
Rosalie a de la chance : son père accepte de l'envoyer à
l'école paroissiale. Elle va y apprendre à lire : un privilège
à l'époque pour les filles, que les familles préfèrent
habituellement garder à la maison.
Rosalie
est vive, indépendante ; elle aime par-dessus tout la Loire et
le canal. Elle voue une amitié secrète au père Léon, un batelier
du canal qui vit dans une petite cabane quand il n'est pas sur sa
flûte berrichonne.
Léon
a enseigné à la gamine le secret des plantes ; on le dit un
peu sorcier. Il lui a surtout transmis le virus de la navigation. Un
jour où le bonhomme devait livrer des fûts à Orléans, il l'a
prise sur sa péniche pour franchir l'écluse et plonger dans la
rivière. La gamine n'oubliera jamais ce grand moment. Elle se jure
de naviguer à son tour ….
Quand
Rosalie atteint ses douze ans, le temps est venu de la mettre au
travail. Elle a de la chance : la mère Victoire, qui tient
l'Auberge de la Marine, cherche une jeune servante ; elle
apprécie la gamine qu'elle connaît un peu. Après bien des
hésitations, dues à la réputation des mariniers qui fréquentent
l'auberge, les parents de Rosalie acceptent.
La
Petiote, comme l'appellent les mariniers, fait des merveilles. Elle
court partout, sert des chopines, débarrasse les tables. Elle est
appréciée de tous et gare à celui qui s'aventurerait à lui
manquer de respect, la mère Victoire veille et ne s'en laisserait
pas compter.
Rosalie
grandit, elle devient une belle jeune femme qui a beaucoup de succès
parmi les gars qui vont sur l'eau. Quant à elle, elle n'a d'yeux que
pour les mariniers, son rêve étant de faire un grand voyage un jour
…
C'est
François, un bel Angevin qui eut sa préférence. Ils se plurent,
ils se marièrent. François était secret : il ne lui disait
pas tout. Il vivait surtout de faux-saunage : le trafic du sel.
La gabelle avait disparu mais le sel était toujours autant taxé. Il
allait le chercher en Bretagne pour le livrer en Anjou.
Un
jour, il fut surprit par des gabelous à bord de leur patache. Il
plongea pour leur échapper, ne revint jamais à la surface. Son
corps fut repêché quinze jours plus tard, enterré dans une fosse
commune. Rosalie apprit le malheur de la bouche d'un compagnon de son
homme qui avait assisté à distance au drame. Elle était veuve
avant d'avoir été vraiment épouse.
Rosalie
avait vécu auparavant bien des misères. Elle avait connu le
terrible embâcle de 1789. La Loire et le canal pris par les glaces
durant cinq semaines. Une horreur ! Puis était survenu le
redoux et pire que tout, la débâcle ou la resserre comme disent les
mariniers. Une vague gigantesque avait tout noyé, tout détruit ;
bateaux, hangars, maisons.
Rosalie
pensait avoir connu le pire. Il lui fallait refaire sa vie. C'est
vers un autre marinier qu'elle jeta son dévolu ; encore un gars
de la Loire d'en bas, un natif de Montjean : Élie. Il était
avisé, marinier courageux et travailleur. À force d'économie, Elie
était devenu voiturier, il naviguait pour son propre compte.
Il
acheta un champ de pommiers sur pied . La récolte fut excellente. Il
chargea son chaland et remonta jusqu'à Combleux en train de bateaux.
Là, le train se disloqua et chacun remonta le canal à son rythme.
Élie demanda à Rosalie de l'accompagner, enfin, elle allait
naviguer !
Ce
furent les seuls moments de joie et de bonheur pour elle. Rosalie
était libre, elle allait sur l'eau comme elle l'avait toujours
espéré, enfant. Elle repensait à son vieil ami Léon, elle saluait
les femmes qui étaient à l'ouvrage dans les lavoirs. Elle montait à
la capitale. Durant quelques jours elle vendit des pommes avant que
de pouvoir, l'espace d'une seule journée, flâner dans les rues de
cette grande ville.
Puis
ce fut le retour de son unique navigation. Elie avait négocié un
fret pour le retour : des fûts vides pour faire vieillir le
vinaigre chez Dessaux. Rosalie se voyait faire ainsi chaque année ce
merveilleux voyage ; il lui fallut déchanter. La roue avait
tourné : les vapeurs prirent la place des chalands avant que le
chemin de fer ne mette tout le monde sur la terre ferme.
Elle
ne ferait jamais ce grand et long trajet sur la Loire dont elle avait
toujours rêvé , elle resta à jamais attachée à son quai de
Combleux qui bientôt se dépeupla. Elle connut des inondations
terribles, des drames, des malheurs mais jamais, ô grand jamais,
elle ne cessa d'aimer la Loire, de l'admirer et de lui vouer une
vénération sans faille.
Rosalie
était enfin de la rivière et du canal. Elle avait grandi dans cet
écrin merveilleux : son village de Combleux, la perle de
l'Orléanais. Elle continua à travailler à l'Auberge de la Marine,
là où l'esprit du vent de Galerne souffle à tout jamais. Poussez
la porte de l'établissement et humez cet atmosphère unique. Ici, la
Loire renoue avec son glorieux passé et si vous fermez les yeux,
vous pouvez retrouver Rosalie, Victoire et tous les mariniers
d'alors !
Maître
Cornille était un meunier qui avait tout pour être heureux :
un merveilleux moulin sur la rivière Loiret, une maison magnifique,
un décor de rêve, des clients nombreux et fidèles, de l’eau à
foison pour faire tourner sa roue et une femme, belle comme un
soleil. Mais voilà, c’est le dernier point qui le désolait car
son Aurélie avait le feu là où une honnête femme ne doit pas
l’avoir.
Car
tel est l’injustice des rôles. Les hommes peuvent courir le
guilledou tout à loisir sans hériter d’adjectifs dégradants
tandis que la femme n’a guère le droit d’avoir, elle aussi, des
désirs et des envies. Les choses n’ont guère changé aujourd’hui
mais, en cette époque lointaine où les minotiers fleurissaient sur
notre rivière, la dame faisait scandale.
Pour
accentuer sa mauvaise réputation, la pauvre Aurélie vivait dans le
moulin de la Mothe, patronyme qui, associé à son goût prononcé de
l’amour physique, faisait grandement jaser du côté d’Olivet.
Bonne poire, Cornille fermait les yeux sur les turpitudes de sa belle
même s’il ne parvenait pas à se boucher les oreilles afin de ne
pas entendre les moqueries et les propos graveleux qui ne manquaient
pas d’accompagner ses pas.
Cornille
savait que la réputation de sa meunière n’était pas usurpée. Il
profitait de sa part certes, mais sa femme avait un tel appétit
qu’elle ne se satisfaisait pas des seules caresses du meunier. Les
jeunes valets qui portaient les sacs de grains au moulin avaient sa
faveur ; elle était toujours disposée à initier les
débutants, à consoler les maladroits, à perfectionner les plus
vaillants.
Les
fermiers et les métayers pour peu qu’ils s’ennuient à la
maison, trouvaient eux aussi dans les bras d’Aurélie, de quoi
oublier les soirées au cul tourné qui les attendaient une fois
rentrés. Ils prenaient leur plaisir tandis que le grain devenait
farine. Il y avait toujours des sacs qui offraient un doux tapis
pour jouir des faveurs de la belle, pourvu que le meunier soit occupé
ailleurs.
C’était
d’ailleurs là le principal souci de tous ceux qui venaient au
moulin de la Mothe. Il fallait trouver prétexte pour envoyer le
meunier loin de sa meule et de sa roue à pot. Chacun y allait de son
astuce pour éloigner le pauvre homme du théâtre des opérations.
L’un, prétextant avoir oublié quelques sacs dans sa ferme,
l’autre, lui demandant de ferrer son âne (car le meunier avait
aussi ce talent) ; les valets affirmaient que leur patron
refusait de leur donner l’argent, le meunier devait aller à la
ferme pour se faire payer.
Toutes
les astuces étaient bonnes pour faire tourner bourrique ce pauvre
homme et se retrouver seul dans le moulin avec la belle meunière à
la cuisse légère. Cornille rongeait son frein ; il en avait
assez d’être la risée de tous. Pourtant, il préférait faire
semblant de mordre à l’hameçon plutôt que de prendre le risque
de surprendre sa femme en pleine action.
Ce
jour-là, il était allé de lui-même en ville avec son âne pour
aller quérir un nouveau blutoir : ce coffre qui sert à séparer
la farine des sons et gruaux. C’est pendant cette course qu’il
avait à faire sur Orléans que le garde-champêtre, informé par
quel mystère de cette opportunité, était venu rendre hommage aux
charmes d’Aurélie.
Cornille
avait oublié quelque chose au moulin ; il avait rebroussé
chemin quand il aperçut sur la pierre, à l’entrée de la porte
de la réserve, un bicorne qui ne laissait aucun doute sur le
propriétaire de ce couvre-chef. Cette fois, la mesure était
dépassée, Cornille pouvait encore accepter d’être cocu mais par
un porteur de bicorne, ça jamais !
On
peut être mari trompé et conserver sa dignité et son aversion pour
l’uniforme. Le pandore allait payer pour tous les autres. Cette
fois, le meunier allait donner une leçon à sa femme et punir ce
maudit Baugard qui méritait bien de prendre du plomb dans les
fesses. Il serait puni là où il fautait ; il y avait une
justice, d’autant plus que ce lascar ne cessait de l’importuner à
propos du pertuis et autres tracasseries administratives.
Cornille
rentra à pas de loup dans la cuisine. Au dessus de la maie, était
accrochée une merveilleuse pétoire : un fusil à un coup qu’il
avait hérité de son grand père. L'homme était un chasseur qui
avait la gâchette sûre. Il aimait ce vieux fusil et s’en
satisfaisait. Une seul coup suffirait à plomber le méchant homme
qui salissait sa réputation.
À
l'affut, notre cocu se posta derrière un bosquet ; il avait une
vue sur le moulin, sa roue et la rivière. Il était placé de telle
manière qu’il aurait en ligne de mire l’arrière-train du gredin
quand il retournerait dans ses pénates. Il avait de la patience à
revendre ; son heure était venue de laver son honneur et de
punir tous les autres par le truchement de celui-là. Compte tenu des
circonstances, il était certain de n’encourir aucune foudre de la
justice : le garde-champêtre saurait se taire, après les cris
qu’il n’allait pas manquer de pousser.
Le
larron finit par sortir. Il reprit son bicorne. Mon dieu, il avait
l’air bien satisfait des instants qu’il venait de passer en
compagnie d’Aurélie. Il était rouge, sa liquette dépassait. Il
n’avait même pas pris la peine de se rhabiller correctement. Il
avait lui aussi le feu en une partie charnue sur laquelle Cornille
était bien décidé à incorporer quelques plombs vengeurs !
L’odieux
salua une dernière fois celle qui s’était donnée à lui.
Cornille tira de ce baiser, envoyé à la volée, le courage de mener
à bien sa décision. Il arma le fusil, l’épaula et visa. Il
attendait que la distance soit suffisante pour ne faire que truffer
ce sinistre postérieur sans risquer une blessure fatale. Il avait
judicieusement préféré le plomb à la balle pour une telle cible !
Mais
soudain, ce fut un terrible cas de conscience qui se présenta au
meunier. Juste à quelques mètres de là, sur la rive, un superbe
gibier, un animal gras et dodu, un vénérable lièvre vint
s’abreuver dans le Loiret. Que faire ? Cornille ne savait plus où
donner de la tête. Punir le chaud lapin ou bien s’offrir la
promesse d’un formidable civet ?
Chacun
peut juger de la gravité de l’heure. Le péché de chair pouvait
bien attendre. Ce lièvre lui faisait monter l’eau à la bouche. Il
en salivait par l’avance. Il changea de cible, il ne pouvait
laisser pareille occasion. Il visa et tira. Le lièvre tomba, tué
sur le coup. Le garde -champêtre, persuadé qu’il était la cible
du meunier plongea sur le côté. Le pauvre homme se retrouva dans
la rivière.
Le
premier mouvement du meunier fut d'aller chercher son trophée. Il
était lourd : c’était vraiment une superbe pièce. Quel
festin serait le sien ! Pendant ce temps, le galant manquait de
se noyer. Il était engoncé dans son uniforme et ne savait pas
nager. C’est Aurélie qui arriva à son secours. Elle avait tout vu
de la scène, avait retenu son souffle quand elle avait repéré son
mari dans son buisson.
Elle
attrapa une perche pour sortir son amant des flots. Elle se pencha ;
l’autre agrippait la perche quand le meunier, son lièvre dans une
main, fier comme Artaban, s’approcha de la meunière et lui asséna
un fulgurant, un magistral, un formidable coup de pied aux fesses. La
belle tomba dans les bras du garde-champêtre tandis que le meunier
explosait d’un magistral rire.
Il
venait de faire coup triple. Il n’en rêvait pas tant. Il sortit le
couple adultère de l’eau sans un mot et partit à la cuisine
préparer son lièvre. Il venait de laver son honneur ; il
allait déguster à merveille sa vengeance qui pour lui, allait être
un plat qui se mangerait chaud. Il prépara un civet comme jamais il
n’en avait rêvé.
De
ce jour, la meunière cessa de se montrer aimable avec tous les
hommes de la contrée. Elle avait soudainement découvert que son
homme était, lui aussi, un luron qui pouvait la contenter et que
surtout c’était une fine gâchette. Elle avait saisi le sens du
message qu’il venait de lui envoyer ; c’était peut-être ce
qu’il attendait : un peu de considération et d’intérêt.
Ce coup de pied bien placé lui avait remis les idées en place.
Désormais Aurélie aimait son Cornille et par-dessus tout sa
cuisine. C’est par le ventre qu’il venait de la reconquérir.
Il
était une fois, en une époque très lointaine, des hommes
intrépides qui allaient sur l'eau. En ce temps-là, ils se faisaient
appeler « nautes » et n'étaient pourtant guère
différents de ceux qui leur succédèrent . Joyeux drilles, sacrés
lascars, ils étaient gais lurons et toujours prompts à taquiner le
jupon si cet élément vestimentaire avait eu cours alors. Si les
temps changent, les hommes aux semelles de vent demeurent immuables
et bien peu fréquentables.
D'eux
nous ne savons rien ou bien alors si peu qu'il serait vain de suivre
leurs traces à travers leurs récits. Ils étaient taiseux et
ignoraient tout de l'écriture. Heureusement la langue et les
pratiques rituelles nous ont laissé des éléments de nature à
reconstituer leurs mœurs et leurs comportements. Si vous voulez bien
vous donner la peine de me suivre sur ce chemin douteux, embarquez
donc avec moi au fil des supputations vaseuses …
Les
nautes, ce n'est pas une nouveauté, aiment à flatter les
demoiselles pour obtenir d'elles des faveurs, mais leur qualité de
nomades exige que le consentement ne tarde pas. Vous comprenez bien
qu'il y a là un point d'achoppement qui complique singulièrement
l'éventuel accord entre les deux parties. Le prestige de l'uniforme
ne pouvant jouer en leur faveur- l'époque n'était pas encore à la
standardisation et à la norme- nos marins d'eau douce usèrent de
manières quelques peu douteuses.
La
première qui nous soit remontée de l'observation attentive de la
langue est la prise à la corde de la jeune fille vaquant en bord de
rivière. Le naute, membre d'une corporation qui exigeait un
maniement régulier de la corde de chanvre, connaissait bien des
nœuds. Rien de tel selon lui pour établir des liens ; on ne
peut lui reprocher cet abus de langage !
Le
garçon ayant aperçu sur la rive l'élue momentanée de son cœur,
prenait une manière de lasso pour attraper sa proie. Sur le navire,
les hommes appelaient ça « passer la corde au cou »,
l'expression est restée en dépit des siècles passés. Souvent la
victime se débattait, se délivrait de ce piège grossier et une
fois libérée, criait au chasseur bredouille : « Tu peux
t'asseoir dessus ! ». Ainsi fut baptisé cette attache qui pris
le nom de nœud de chaise.
Constatant
alors que la communication à distance ne fonctionnait pas aussi bien
que de nos jours, les nautes prirent l'habitude d'aller quérir à
terre celles qu'ils convoitaient. Ils abordaient alors brutalement
les berges, pour, de manière fort cavalière, sauter à terre et
enlever les belles. Nous gardons souvenir de ce procédé peu
chevaleresque avec le verbe « accoster ». Il se murmure
que la première victime fut une certaine Sabine mais nous ne pouvons
attester la rumeur.
Toujours
est-il que le torchon a vite brûlé entre les gens restés à terre
et les nautes sur l'eau. Les familles, les pères outragés, les
fiancés dépossédés, les mères éplorées réagissaient
violemment. Les projectiles pleuvaient sur le bateau pirate et
souvent, les brigands devaient restituer leur butin. Il fut alors
convenu entre les différents groupes antagonistes que l'amour
demandait un minimum de dialogue et quelques accords contractuels
entre les deux parties.
La
profession de notaire n'ayant pas encore vu le jour, il durent se
débrouiller par eux-mêmes pour trouver un terrain d'entente. Le
quai fut celui-ci. Partout sur la rivière on établit un espace
sécurisé et abordable pour entreprendre les négociations
maritales. Le problème était double : cet espace, dégagé,
mettait en évidence l'objet du marchandage. Un bateau qui repartait
à vide ça se remarquait et bien vite, les moqueurs persiflaient en
déclarant : « Celle-ci est restée à quai ! ». Les
mêmes de se moquer encore plus quand ils voyaient la gourgandine
embarquer « Ils vont la mener en bateau ! » Les gens
sont mesquins …
Mais
la principale difficulté était d'ordre technique. Comment fixer de
manière durable, tout au moins le temps des palabres, le navire à
ce petit bout de terre ? C'est un forgeron de chez nous qui eut
l'idée de l'anneau d'amarrage. Cette merveille d'inventivité est
sans doute à l'instar de la roue, une des inventions qui ont fait
faire des pas de géants à l'humanité, même si en la circonstance,
c'était un objet pour rester immobile.
Le
naute en quête d'une compagne accrochait donc son bateau à
l'anneau. Il allait sur la rive et entreprenait de longues
négociations avec les représentants de la demoiselle. L'époque
n'était pas encore à l'émancipation de la femme : elle était
objet d'échange ; nous pouvons le déplorer sans rien pouvoir
changer à cette triste réalité.
Si
l'accord se faisait, il fallait sceller le contrat d'un geste
symbolique avant que le voyageur parte avec ce qu'il avait conquis de
haute lutte. Bien vite, par analogie sans doute, un naute eut l'idée
de passer à celle qu'il désirait, un anneau au doigt. Il se murmure
que ces deux-là s'étaient choisis et avaient prévu leur coup car
dans le même instant, la belle fit de même.
De
ce jour, en pays de Gaule, les épousés s'échangèrent l'anneau
rituel. Le gouverneur, capitaine de l'époque, puisqu'il était seul
maître à bord après Dieu, prit l'habitude de bénir l'union par un
discours de circonstance et un petit jet de vin rouge. Sur les
bateaux, il n'y avait jamais d'eau. Ce spectacle déplut aux druides
qui réclamèrent le privilège de la consécration.
Pour
symboliser cet embarquement sur le même navire pour la vie et à
deux, un druide, plus avisé que les autres, eut l'idée de porter à
terre une scute, de la dresser à l'envers sur des pieux. La première
chapelle était née. Juste à côté de cet édifice désormais
sacré, il y avait une fontaine dont les eaux étaient réputées
pour lutter contre la stérilité. C'est désormais de cette eau
bénite qu'il bénit les anneaux avant que les époux les échangent.
Voilà
la véritable histoire du mariage. J'espère que vous me croirez sur
parole. Nul témoin, hélas, ne peut venir attester de la véracité
du propos. C'est d'ailleurs pour ça que depuis, à chaque union, il
est nécessaire d'adjoindre à la cérémonie deux personnes de bonne
foi pour apporter leur crédit à la cérémonie.
Il
advint qu'une fois, une étrange dame se mit en tête de piloter
seule son bateau contre l'usage qui prévalait en cette époque
révolue. Si aujourd’hui, la chose peut paraître normale à qui ne
place pas la piautre à l'opposée des fesses, il lui fallut
cependant, en cette époque lointaine abattre bien des réticences,
repousser plus encore obstacles et crocs en jambe pour devenir comme
elle en rêvait Capitaine et seule maîtresse à bord. Pour mener à
bien son incroyable dessein, elle dut imaginer son navire et faire
des pieds et des mains pour aplanir toutes les difficultés qui se
dressèrent sur sa voie navigable.
Même
si la marine de Loire a montré l’exemple en matière de place
accordée à la gente féminine et qu'il y eut même dans la région
d'Angers des équipages totalement féminins, il n’en reste pas
moins que la femme à la barre, a ici aussi, bien du mal à être
acceptée. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est
souvent qu’une vue de l’esprit qui se fracasse aux mesquineries
et au machisme, quelles que soient les époques et les castes, les
moyens de transports et leurs compagnies.
Mais
revenons sur la Loire car c’est du moins là le plus grand espoir
de notre belle Marie-Madeleine, une femme opiniâtre qui savait faire
chavirer ses détracteurs en les noyant dans la profondeur
incomparable de ses yeux diaboliques. C’est de cette magie qu’elle
usa pour parvenir à ses fins. Ce que femme veut, elle finit toujours
par le concrétiser pour peu qu’elle dispose de solides atouts dans
son jeu d’alouette.
Elle
avait d’ailleurs appris ce jeu de cartes ancestral avec son
grand-père. C’est grâce à lui qu’elle maîtrisait l’art de
la menterie, de la dissimulation ou bien du bluff. Autant de
compétences nécessaires quand on veut mener sa barque sur un long
fleuve in-tranquille. C’est ainsi qu’un beau jour, elle se
retrouva aux commandes de son embarcation, rêve éveillé qui la
comblait d’aise et qui démontrait que l'obstination vient à bout
de bien des réticences.
Mais
pour Capitaine qu’elle était, elle n’en était pas moins femme
avec ses innombrables qualités pour mener à bien son entreprise
flottante et ses petits travers qui font tout le charme de celles
qu’on aime. Chez elle, il y avait une nécessité impérieuse, un
curieuse exigence, un caprice diraient ceux qui ne la connaissent pas
bien ; la dame devait piloter son magnifique coursier de Loire en
chaussettes, afin de ne point glisser ou plus prosaïquement parce
qu’elle était frileuse..
Ne
riez pas, certains s’affublent d’une longue cape satanique ou
bien d’un grand chapeau de feutre, d’autres se travestissent en
pirates ou en improbables flibustiers. Il se murmure même que
certains se couvrent d’un béret pour raconter des sornettes. Elle
n’avait besoin que de se sentir à l’aise sur le pont dans des
petites chaussettes blanches qu’elle comptait bien tricoter
elle-même. Quoi de plus naturel quand on se prénomme
Marie-Madeleine ?
Mais
voilà que diablerie s’était glissée dans ce désir. La dame
toute marinière qu’elle était n’en était pas moins diablesse,
fée ou bien intrigante. Elle en avait envoûté plus d’un et tous
ceux-là pourront accréditer ce fait. Elle voulait une laine
spéciale, un fil plus inaccessible encore que celui d’Ariane. Elle
qui avait les yeux couleur de rivière, c’est vers le ciel qu’elle
portait ses regards.
L’enchanteresse
s’était mis en tête que s’il y avait des moutons dans le ciel
de cette magnifique Vallée de la Loire, c’est qu’il devait bien
y avoir dans la nue quelques bergères pour filer sur un rouet, la
laine de ses vœux. Je ne sais par quel prodige elle obtint sa laine
magique mais toujours est-il qu’un joli soir de pleine Lune, la
dame pouvait enfiler ses chaussettes venues des nuées et filer sur
l’onde céleste de notre magnifique rivière.
Le
suite est délectable pour peu que vous donniez foi aux légendes et
aux mystères sacrés. Lors de son premier voyage, la Capitaine
Marie-Madeleine se prit les pieds dans la chaîne d’une ancre qui
traînait négligemment sur le pont avant. Elle trébucha, perdit
l’équilibre et tomba dans les flots obscurs d’une Loire qui ce
jour là était en furie.
Ceux
qui assistèrent à ce drame pensèrent ne jamais la revoir. Pourtant
lors de sa chute, les chaussettes célestes s’accrochèrent à une
maillon de chaîne et se défirent tout au long de la lente et
inexorable chute de leur propriétaire. Ces deux fils fragiles
allaient-ils pouvoir la retenir à la vie et permettre qu’on la
sortit de ce très mauvais pas ? Beaucoup en doutaient quand un
inconnu, un raconteur d’histoires se présenta avec deux aiguilles
d’or. Il se nommait Phil’Dart, un curieux sobriquet hérité de
sa tribu de tisserand.
Phil
se mit en demeure de tricoter sans relâche les deux fils de laine.
Il fit, à la surprise de tous les témoins, non pas des chaussettes
mais une sorte de grand bonnet de laine. Plus ses aiguilles
tricotaient plus le mystère pesait sur ce navire ou la stupéfaction
avait remplacé l’angoisse. Chacun voyait bien qu’il se passait
là quelque chose qui échappait au naturel, à la norme et aux
raisons de la logique humaine.
Quand
son bonnet eut pris forme, qu’il était à quelques mailles d’être
enfin achevé, une forme sortit des eaux accrochée par les deux
autres extrémités de ce que tricotait Phil Dard. Marie-Madeleine
ressortait des flots, ou du moins celle que nous pensions être
encore notre gentille Capitaine. Cependant, elle n’était pas tout
à fait la même, elle semblait couverte d’écailles et à la place
de ses deux jambes, arborait désormais une magnifique queue de
poisson.
La
dame s’était faite sirène le temps de ce plongeon magique. Elle
cacha sa queue de poisson sous le bonnet de laine qui l’avait
ramené à la surface et depuis elle pilote son bateau, faisant
croire à ses passagers qu’il lui faut des chaussettes à ses
petits petons pour conduire une si belle embarcation. Les moutons ne
sont plus au ciel, ils font désormais cortège à la dame en
hérissant la rivière de délicats clapots.
Si
vous avez perdu le fil de mon histoire, n’en soyez pas contrarié.
Il vous suffit de chercher quelque part sur la Loire, la belle
capitaine aux yeux de lumière, d’embarquer avec elle et d’attendre
que la Lune éclaire les flots pour découvrir l’étrange et
sublime métamorphose de Marie-Madeleine, sirène et Dame Liger.