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mardi 14 mai 2024

Les pommes d'amour

 

Les pommes d'amour





À l'automne nous attendons

Des pommes, la récolte

Pour la belle cargaison

Les femmes s'feront accortes


Nos épouses, toute l'année

Restent seules à la maison

Pour cette belle équipée

Elles seront nos compagnons


À la grande capitale

Nous allons par la rivière

De Montjean jusqu'au canal

Pour une aventure cavalière


À Orléans nous quittons

La belle dame Liger

Pour emprunter sans façon

La voie d'eau ordinaire


Faisons escale à Grignon

Merveilleux port du canal

Un écrin vraiment trognon

Pour escapade loin du Val


Par la forêt nous gagnons

Montargis puis le Loing

La Seine et ses ponts

Paris n'est pas si loin


Pour les dames ce voyage

Sans soucis du quotidien

Est belle fête volage

Qui leur fait grand bien


Elles oublient les privations

En faisant des emplettes

Dépensent à profusion

Tout l''argent des reinettes


Elles nous rendent ce bonheur

En sourires et baisers

Qu'elles nous font à toute heure

De la plaisante équipée


Le retour est si joyeux

Qu'il passe bien trop vite

Et nous sommes malheureux

Qu'au pays elles nous quittent


À l'automne, nous transportons

Un joli fruit défendu

À Paris nous célébrons

Le pêché et ses vertus



 

Le conte
 



vendredi 26 avril 2024

Un écureuil s'éprit d'une taupe

 

Amours énantiotropes





Un écureuil s'éprit d'une taupe

Comble d'un amour énantiotrope

Lui perché sur son grand pin parasol

Elle creusant ses galeries dans le sol


Comment trouver un terrain d'entente

Pour une solution convaincante ?

Où se rencontrer pour y convoler

Et se permettre de gaudrioler


Le gentil acrobate rongeait son frein

Tandis que la dame fouillait le terrain

Avec un tantinet de panache

Le rouquin descendrait de sa cache


La pauvrette ne pouvant le rejoindre

Un affreux vertige lui faisait craindre

De devoir renoncer à son espoir

Par la crainte de finir par déchoir


Amoureux tout autant que couard

L'écureuil s'accrochait à son perchoir

Quand motivée par un désir puissant

La taupe trouva réponse en fouissant


Elle se fit sapeur sans ménagement

Creusant un immense dégagement

L'arbre vacillant sur ses racines

En devint l'innocente victime


Celui qui s'accrochait à son charme

N'eut pas le temps de verser des larmes

Perdant l'équilibre il bascula

Dans les bras de qui l'attendait en bas


La chute, loin de permettre leur idylle

Provoqua malheur indélébile

Au moment de leur premier baiser

Le sapin rompu vint les fracasser


Tous les deux réunis dans l'épreuve

Bien malgré eux nous donnaient la preuve

Que des relations contre nature

Se soldent par une déconfiture


La morale se limite en l'espèce

À la seule barrière des espèces

N'en tirez aucune autre conclusion

Pour dénaturer bien des unions

•••

lundi 22 avril 2024

Il était une fois Combleux

 

Combleux et Rosalie 

 


 

Elle s'appelle Rosalie. Cette gamine est la seconde fille d'un couple de paysans. L'homme travaille la vigne, la femme élève des chèvres. Rosalie a de la chance : son père accepte de l'envoyer à l'école paroissiale. Elle va y apprendre à lire : un privilège à l'époque pour les filles, que les familles préfèrent habituellement garder à la maison.


Rosalie est vive, indépendante ; elle aime par-dessus tout la Loire et le canal. Elle voue une amitié secrète au père Léon, un batelier du canal qui vit dans une petite cabane quand il n'est pas sur sa flûte berrichonne.


Léon a enseigné à la gamine le secret des plantes ; on le dit un peu sorcier. Il lui a surtout transmis le virus de la navigation. Un jour où le bonhomme devait livrer des fûts à Orléans, il l'a prise sur sa péniche pour franchir l'écluse et plonger dans la rivière. La gamine n'oubliera jamais ce grand moment. Elle se jure de naviguer à son tour ….


Quand Rosalie atteint ses douze ans, le temps est venu de la mettre au travail. Elle a de la chance : la mère Victoire, qui tient l'Auberge de la Marine, cherche une jeune servante ; elle apprécie la gamine qu'elle connaît un peu. Après bien des hésitations, dues à la réputation des mariniers qui fréquentent l'auberge, les parents de Rosalie acceptent.


La Petiote, comme l'appellent les mariniers, fait des merveilles. Elle court partout, sert des chopines, débarrasse les tables. Elle est appréciée de tous et gare à celui qui s'aventurerait à lui manquer de respect, la mère Victoire veille et ne s'en laisserait pas compter.


Rosalie grandit, elle devient une belle jeune femme qui a beaucoup de succès parmi les gars qui vont sur l'eau. Quant à elle, elle n'a d'yeux que pour les mariniers, son rêve étant de faire un grand voyage un jour …


C'est François, un bel Angevin qui eut sa préférence. Ils se plurent, ils se marièrent. François était secret : il ne lui disait pas tout. Il vivait surtout de faux-saunage : le trafic du sel. La gabelle avait disparu mais le sel était toujours autant taxé. Il allait le chercher en Bretagne pour le livrer en Anjou.


Un jour, il fut surprit par des gabelous à bord de leur patache. Il plongea pour leur échapper, ne revint jamais à la surface. Son corps fut repêché quinze jours plus tard, enterré dans une fosse commune. Rosalie apprit le malheur de la bouche d'un compagnon de son homme qui avait assisté à distance au drame. Elle était veuve avant d'avoir été vraiment épouse.


Rosalie avait vécu auparavant bien des misères. Elle avait connu le terrible embâcle de 1789. La Loire et le canal pris par les glaces durant cinq semaines. Une horreur ! Puis était survenu le redoux et pire que tout, la débâcle ou la resserre comme disent les mariniers. Une vague gigantesque avait tout noyé, tout détruit ; bateaux, hangars, maisons.


Rosalie pensait avoir connu le pire. Il lui fallait refaire sa vie. C'est vers un autre marinier qu'elle jeta son dévolu ; encore un gars de la Loire d'en bas, un natif de Montjean : Élie. Il était avisé, marinier courageux et travailleur. À force d'économie, Elie était devenu voiturier, il naviguait pour son propre compte.


Il acheta un champ de pommiers sur pied . La récolte fut excellente. Il chargea son chaland et remonta jusqu'à Combleux en train de bateaux. Là, le train se disloqua et chacun remonta le canal à son rythme. Élie demanda à Rosalie de l'accompagner, enfin, elle allait naviguer !


Ce furent les seuls moments de joie et de bonheur pour elle. Rosalie était libre, elle allait sur l'eau comme elle l'avait toujours espéré, enfant. Elle repensait à son vieil ami Léon, elle saluait les femmes qui étaient à l'ouvrage dans les lavoirs. Elle montait à la capitale. Durant quelques jours elle vendit des pommes avant que de pouvoir, l'espace d'une seule journée, flâner dans les rues de cette grande ville.


Puis ce fut le retour de son unique navigation. Elie avait négocié un fret pour le retour : des fûts vides pour faire vieillir le vinaigre chez Dessaux. Rosalie se voyait faire ainsi chaque année ce merveilleux voyage ; il lui fallut déchanter. La roue avait tourné : les vapeurs prirent la place des chalands avant que le chemin de fer ne mette tout le monde sur la terre ferme.


Elle ne ferait jamais ce grand et long trajet sur la Loire dont elle avait toujours rêvé , elle resta à jamais attachée à son quai de Combleux qui bientôt se dépeupla. Elle connut des inondations terribles, des drames, des malheurs mais jamais, ô grand jamais, elle ne cessa d'aimer la Loire, de l'admirer et de lui vouer une vénération sans faille.


Rosalie était enfin de la rivière et du canal. Elle avait grandi dans cet écrin merveilleux : son village de Combleux, la perle de l'Orléanais. Elle continua à travailler à l'Auberge de la Marine, là où l'esprit du vent de Galerne souffle à tout jamais. Poussez la porte de l'établissement et humez cet atmosphère unique. Ici, la Loire renoue avec son glorieux passé et si vous fermez les yeux, vous pouvez retrouver Rosalie, Victoire et tous les mariniers d'alors ! 


 



mercredi 13 mars 2024

Chœur à cœur

 

Chœur à cœur




Il lui confie sa voix

Elle lui montre sa voie

Un bien curieux échange

Pour ces deux archanges



Sans même s'être vus

Se délectent d'entrevues

Des messages à distance

Qui brisent leur résistance



L'un et l'autre se donnent

La raison abandonne

Quand tous deux s'attachent

À un amour sans tache



Cherchent-ils à comprendre

Quand ils rêvent de se prendre

Pour tout ce qui sera donné

Sans rien à pardonner ?



Des mots qui caressent

En guise d'allégresse

Des paroles touchantes

Qui toujours les hantent



Tous deux pris au cœur

Par la grâce d'un chœur

Un cadeau du destin

Dont ils feront festin


 

Une belle promesse

De tendres caresses

Des mots qui unissent

En merveilleux délices



Si ce n'est qu'un rêve

Sera douce trêve

Une belle illusion

À goûter à profusion



Ils se prêtent sans réserve

Jouissent de leur verve

Quand chaque conciliabule

Devient tendre bulle



Si ce n'est pour la vie

À leur humble avis

Se promettent l'éternité

Avec une grande acuité

•••

Tableaux de 

John William Waterhouse 


 

samedi 2 mars 2024

J’ai glissé quelques mots tout juste de saison ...

 

Mots de saison

 





J’ai glissé quelques mots

Tout juste de saison

Sans frime ni raison

Dans mes gros croquenots

 



Mes phrases sont bancales

Les rimes boiteuses

Ma poésie frileuse

Est bien trop banale

 



Mes vers vont sur leurs pieds

Pour une contredanse

Car quand on y pense

Le quatrain me sied 

 



Quand je passe la main

Juste sur vos fesses

J’avoue ma détresse

Je n’ai pas de refrain

 



Sifflez la mélodie

Donnez moi la note

Ou votre quenotte

Ma si douce amie 

 



Laissons nous transporter

Par ces étranges vers

Qui s’en vont par paires

Pour mieux vous aimer

 



C’est le tendre instant

De nos bouches mêlées

Pour un si doux baiser

Nous qui serons amants

 


 Tableaux de 

Jean-Henry d'Arles




mardi 27 février 2024

Les pommes d'amour

 

Les pommes d'amour





À l'automne nous attendons

Des pommes, la récolte

Pour la belle cargaison

Les femmes s'feront accortes


Nos épouses, toute l'année

Restent seules à la maison

Pour cette belle équipée

Elles seront nos compagnons


À la grande capitale

Nous allons par la rivière

De Montjean jusqu'au canal

Pour une aventure cavalière


À Orléans nous quittons

La belle dame Liger

Pour emprunter sans façon

La voie d'eau ordinaire


Faisons escale à Grignon

Merveilleux port du canal

Un écrin vraiment trognon

Pour escapade loin du Val


Par la forêt nous gagnons

Montargis puis le Loing

La Seine et ses ponts

Paris n'est pas si loin


Pour les dames ce voyage

Sans soucis du quotidien

Est belle fête volage

Qui leur fait grand bien


Elles oublient les privations

En faisant des emplettes

Dépensent à profusion

Tout l''argent des reinettes


Elles nous rendent ce bonheur

En sourires et baisers

Qu'elles nous font à toute heure

De la plaisante équipée


Le retour est si joyeux

Qu'il passe bien trop vite

Et nous sommes malheureux

Qu'au pays elles nous quittent


À l'automne, nous transportons

Un joli fruit défendu

À Paris nous célébrons

Le pêché et ses vertus

mardi 13 février 2024

Le meunier trompé

 

Maître Cornille et son civet de lièvre !






Maître Cornille était un meunier qui avait tout pour être heureux : un merveilleux moulin sur la rivière Loiret, une maison magnifique, un décor de rêve, des clients nombreux et fidèles, de l’eau à foison pour faire tourner sa roue et une femme, belle comme un soleil. Mais voilà, c’est le dernier point qui le désolait car son Aurélie avait le feu là où une honnête femme ne doit pas l’avoir.


Car tel est l’injustice des rôles. Les hommes peuvent courir le guilledou tout à loisir sans hériter d’adjectifs dégradants tandis que la femme n’a guère le droit d’avoir, elle aussi, des désirs et des envies. Les choses n’ont guère changé aujourd’hui mais, en cette époque lointaine où les minotiers fleurissaient sur notre rivière, la dame faisait scandale.


Pour accentuer sa mauvaise réputation, la pauvre Aurélie vivait dans le moulin de la Mothe, patronyme qui, associé à son goût prononcé de l’amour physique, faisait grandement jaser du côté d’Olivet. Bonne poire, Cornille fermait les yeux sur les turpitudes de sa belle même s’il ne parvenait pas à se boucher les oreilles afin de ne pas entendre les moqueries et les propos graveleux qui ne manquaient pas d’accompagner ses pas.


Cornille savait que la réputation de sa meunière n’était pas usurpée. Il profitait de sa part certes, mais sa femme avait un tel appétit qu’elle ne se satisfaisait pas des seules caresses du meunier. Les jeunes valets qui portaient les sacs de grains au moulin avaient sa faveur ; elle était toujours disposée à initier les débutants, à consoler les maladroits, à perfectionner les plus vaillants.


Les fermiers et les métayers pour peu qu’ils s’ennuient à la maison, trouvaient eux aussi dans les bras d’Aurélie, de quoi oublier les soirées au cul tourné qui les attendaient une fois rentrés. Ils prenaient leur plaisir tandis que le grain devenait farine. Il y avait toujours des sacs qui offraient un doux tapis pour jouir des faveurs de la belle, pourvu que le meunier soit occupé ailleurs.


C’était d’ailleurs là le principal souci de tous ceux qui venaient au moulin de la Mothe. Il fallait trouver prétexte pour envoyer le meunier loin de sa meule et de sa roue à pot. Chacun y allait de son astuce pour éloigner le pauvre homme du théâtre des opérations. L’un, prétextant avoir oublié quelques sacs dans sa ferme, l’autre, lui demandant de ferrer son âne (car le meunier avait aussi ce talent) ; les valets affirmaient que leur patron refusait de leur donner l’argent, le meunier devait aller à la ferme pour se faire payer.


Toutes les astuces étaient bonnes pour faire tourner bourrique ce pauvre homme et se retrouver seul dans le moulin avec la belle meunière à la cuisse légère. Cornille rongeait son frein ; il en avait assez d’être la risée de tous. Pourtant, il préférait faire semblant de mordre à l’hameçon plutôt que de prendre le risque de surprendre sa femme en pleine action.


Ce jour-là, il était allé de lui-même en ville avec son âne pour aller quérir un nouveau blutoir : ce coffre qui sert à séparer la farine des sons et gruaux. C’est pendant cette course qu’il avait à faire sur Orléans que le garde-champêtre, informé par quel mystère de cette opportunité, était venu rendre hommage aux charmes d’Aurélie.



Cornille avait oublié quelque chose au moulin ; il avait rebroussé chemin quand il aperçut sur la pierre, à l’entrée de la porte de la réserve, un bicorne qui ne laissait aucun doute sur le propriétaire de ce couvre-chef. Cette fois, la mesure était dépassée, Cornille pouvait encore accepter d’être cocu mais par un porteur de bicorne, ça jamais !


On peut être mari trompé et conserver sa dignité et son aversion pour l’uniforme. Le pandore allait payer pour tous les autres. Cette fois, le meunier allait donner une leçon à sa femme et punir ce maudit Baugard qui méritait bien de prendre du plomb dans les fesses. Il serait puni là où il fautait ; il y avait une justice, d’autant plus que ce lascar ne cessait de l’importuner à propos du pertuis et autres tracasseries administratives.


Cornille rentra à pas de loup dans la cuisine. Au dessus de la maie, était accrochée une merveilleuse pétoire : un fusil à un coup qu’il avait hérité de son grand père. L'homme était un chasseur qui avait la gâchette sûre. Il aimait ce vieux fusil et s’en satisfaisait. Une seul coup suffirait à plomber le méchant homme qui salissait sa réputation.


À l'affut, notre cocu se posta derrière un bosquet ; il avait une vue sur le moulin, sa roue et la rivière. Il était placé de telle manière qu’il aurait en ligne de mire l’arrière-train du gredin quand il retournerait dans ses pénates. Il avait de la patience à revendre ; son heure était venue de laver son honneur et de punir tous les autres par le truchement de celui-là. Compte tenu des circonstances, il était certain de n’encourir aucune foudre de la justice : le garde-champêtre saurait se taire, après les cris qu’il n’allait pas manquer de pousser.



Le larron finit par sortir. Il reprit son bicorne. Mon dieu, il avait l’air bien satisfait des instants qu’il venait de passer en compagnie d’Aurélie. Il était rouge, sa liquette dépassait. Il n’avait même pas pris la peine de se rhabiller correctement. Il avait lui aussi le feu en une partie charnue sur laquelle Cornille était bien décidé à incorporer quelques plombs vengeurs !


L’odieux salua une dernière fois celle qui s’était donnée à lui. Cornille tira de ce baiser, envoyé à la volée, le courage de mener à bien sa décision. Il arma le fusil, l’épaula et visa. Il attendait que la distance soit suffisante pour ne faire que truffer ce sinistre postérieur sans risquer une blessure fatale. Il avait judicieusement préféré le plomb à la balle pour une telle cible !


Mais soudain, ce fut un terrible cas de conscience qui se présenta au meunier. Juste à quelques mètres de là, sur la rive, un superbe gibier, un animal gras et dodu, un vénérable lièvre vint s’abreuver dans le Loiret. Que faire ? Cornille ne savait plus où donner de la tête. Punir le chaud lapin ou bien s’offrir la promesse d’un formidable civet ?


Chacun peut juger de la gravité de l’heure. Le péché de chair pouvait bien attendre. Ce lièvre lui faisait monter l’eau à la bouche. Il en salivait par l’avance. Il changea de cible, il ne pouvait laisser pareille occasion. Il visa et tira. Le lièvre tomba, tué sur le coup. Le garde -champêtre, persuadé qu’il était la cible du meunier plongea sur le côté. Le pauvre homme se retrouva dans la rivière.


Le premier mouvement du meunier fut d'aller chercher son trophée. Il était lourd : c’était vraiment une superbe pièce. Quel festin serait le sien ! Pendant ce temps, le galant manquait de se noyer. Il était engoncé dans son uniforme et ne savait pas nager. C’est Aurélie qui arriva à son secours. Elle avait tout vu de la scène, avait retenu son souffle quand elle avait repéré son mari dans son buisson.


Elle attrapa une perche pour sortir son amant des flots. Elle se pencha ; l’autre agrippait la perche quand le meunier, son lièvre dans une main, fier comme Artaban, s’approcha de la meunière et lui asséna un fulgurant, un magistral, un formidable coup de pied aux fesses. La belle tomba dans les bras du garde-champêtre tandis que le meunier explosait d’un magistral rire.


Il venait de faire coup triple. Il n’en rêvait pas tant. Il sortit le couple adultère de l’eau sans un mot et partit à la cuisine préparer son lièvre. Il venait de laver son honneur ; il allait déguster à merveille sa vengeance qui pour lui, allait être un plat qui se mangerait chaud. Il prépara un civet comme jamais il n’en avait rêvé.


De ce jour, la meunière cessa de se montrer aimable avec tous les hommes de la contrée. Elle avait soudainement découvert que son homme était, lui aussi, un luron qui pouvait la contenter et que surtout c’était une fine gâchette. Elle avait saisi le sens du message qu’il venait de lui envoyer ; c’était peut-être ce qu’il attendait : un peu de considération et d’intérêt. Ce coup de pied bien placé lui avait remis les idées en place. Désormais Aurélie aimait son Cornille et par-dessus tout sa cuisine. C’est par le ventre qu’il venait de la reconquérir.

 

Bientôt au Moulin de Parcé-sur-Sarthe




dimanche 11 février 2024

Une bien étrange histoire

 

À son doigt …




Il était une fois, en une époque très lointaine, des hommes intrépides qui allaient sur l'eau. En ce temps-là, ils se faisaient appeler «  nautes » et n'étaient pourtant guère différents de ceux qui leur succédèrent . Joyeux drilles, sacrés lascars, ils étaient gais lurons et toujours prompts à taquiner le jupon si cet élément vestimentaire avait eu cours alors. Si les temps changent, les hommes aux semelles de vent demeurent immuables et bien peu fréquentables.


D'eux nous ne savons rien ou bien alors si peu qu'il serait vain de suivre leurs traces à travers leurs récits. Ils étaient taiseux et ignoraient tout de l'écriture. Heureusement la langue et les pratiques rituelles nous ont laissé des éléments de nature à reconstituer leurs mœurs et leurs comportements. Si vous voulez bien vous donner la peine de me suivre sur ce chemin douteux, embarquez donc avec moi au fil des supputations vaseuses …


Les nautes, ce n'est pas une nouveauté, aiment à flatter les demoiselles pour obtenir d'elles des faveurs, mais leur qualité de nomades exige que le consentement ne tarde pas. Vous comprenez bien qu'il y a là un point d'achoppement qui complique singulièrement l'éventuel accord entre les deux parties. Le prestige de l'uniforme ne pouvant jouer en leur faveur- l'époque n'était pas encore à la standardisation et à la norme- nos marins d'eau douce usèrent de manières quelques peu douteuses.


La première qui nous soit remontée de l'observation attentive de la langue est la prise à la corde de la jeune fille vaquant en bord de rivière. Le naute, membre d'une corporation qui exigeait un maniement régulier de la corde de chanvre, connaissait bien des nœuds. Rien de tel selon lui pour établir des liens ; on ne peut lui reprocher cet abus de langage !


Le garçon ayant aperçu sur la rive l'élue momentanée de son cœur, prenait une manière de lasso pour attraper sa proie. Sur le navire, les hommes appelaient ça « passer la corde au cou », l'expression est restée en dépit des siècles passés. Souvent la victime se débattait, se délivrait de ce piège grossier et une fois libérée, criait au chasseur bredouille : « Tu peux t'asseoir dessus ! ». Ainsi fut baptisé cette attache qui pris le nom de nœud de chaise.


Constatant alors que la communication à distance ne fonctionnait pas aussi bien que de nos jours, les nautes prirent l'habitude d'aller quérir à terre celles qu'ils convoitaient. Ils abordaient alors brutalement les berges, pour, de manière fort cavalière, sauter à terre et enlever les belles. Nous gardons souvenir de ce procédé peu chevaleresque avec le verbe « accoster ». Il se murmure que la première victime fut une certaine Sabine mais nous ne pouvons attester la rumeur.


Toujours est-il que le torchon a vite brûlé entre les gens restés à terre et les nautes sur l'eau. Les familles, les pères outragés, les fiancés dépossédés, les mères éplorées réagissaient violemment. Les projectiles pleuvaient sur le bateau pirate et souvent, les brigands devaient restituer leur butin. Il fut alors convenu entre les différents groupes antagonistes que l'amour demandait un minimum de dialogue et quelques accords contractuels entre les deux parties.


La profession de notaire n'ayant pas encore vu le jour, il durent se débrouiller par eux-mêmes pour trouver un terrain d'entente. Le quai fut celui-ci. Partout sur la rivière on établit un espace sécurisé et abordable pour entreprendre les négociations maritales. Le problème était double : cet espace, dégagé, mettait en évidence l'objet du marchandage. Un bateau qui repartait à vide ça se remarquait et bien vite, les moqueurs persiflaient en déclarant : « Celle-ci est restée à quai ! ». Les mêmes de se moquer encore plus quand ils voyaient la gourgandine embarquer «  Ils vont la mener en bateau ! » Les gens sont mesquins …


Mais la principale difficulté était d'ordre technique. Comment fixer de manière durable, tout au moins le temps des palabres, le navire à ce petit bout de terre ? C'est un forgeron de chez nous qui eut l'idée de l'anneau d'amarrage. Cette merveille d'inventivité est sans doute à l'instar de la roue, une des inventions qui ont fait faire des pas de géants à l'humanité, même si en la circonstance, c'était un objet pour rester immobile.


Le naute en quête d'une compagne accrochait donc son bateau à l'anneau. Il allait sur la rive et entreprenait de longues négociations avec les représentants de la demoiselle. L'époque n'était pas encore à l'émancipation de la femme : elle était objet d'échange ; nous pouvons le déplorer sans rien pouvoir changer à cette triste réalité.


Si l'accord se faisait, il fallait sceller le contrat d'un geste symbolique avant que le voyageur parte avec ce qu'il avait conquis de haute lutte. Bien vite, par analogie sans doute, un naute eut l'idée de passer à celle qu'il désirait, un anneau au doigt. Il se murmure que ces deux-là s'étaient choisis et avaient prévu leur coup car dans le même instant, la belle fit de même.


De ce jour, en pays de Gaule, les épousés s'échangèrent l'anneau rituel. Le gouverneur, capitaine de l'époque, puisqu'il était seul maître à bord après Dieu, prit l'habitude de bénir l'union par un discours de circonstance et un petit jet de vin rouge. Sur les bateaux, il n'y avait jamais d'eau. Ce spectacle déplut aux druides qui réclamèrent le privilège de la consécration.


Pour symboliser cet embarquement sur le même navire pour la vie et à deux, un druide, plus avisé que les autres, eut l'idée de porter à terre une scute, de la dresser à l'envers sur des pieux. La première chapelle était née. Juste à côté de cet édifice désormais sacré, il y avait une fontaine dont les eaux étaient réputées pour lutter contre la stérilité. C'est désormais de cette eau bénite qu'il bénit les anneaux avant que les époux les échangent.


Voilà la véritable histoire du mariage. J'espère que vous me croirez sur parole. Nul témoin, hélas, ne peut venir attester de la véracité du propos. C'est d'ailleurs pour ça que depuis, à chaque union, il est nécessaire d'adjoindre à la cérémonie deux personnes de bonne foi pour apporter leur crédit à la cérémonie.


 





mardi 5 décembre 2023

Le passage maudit

 

Noces funestes





La belle attendait son matelot adoré

La noce est demain, il va bientôt rentrer

Son bateau en chemin ne saurait plus tarder

Pour sa grande noce, elle a tout préparé



Son amoureux s'en vient, bientôt près d'amarrer

Du canal tout proche, la Loire doit traverser

La pauvrette craint ce passage redouté

Elle prie le ciel que rien ne puisse arriver


Un canal y traverse une rivière

Une écluse et de nombreuses prières

Une traversée parmi les plus meurtrières

Lorsque la Loire n'est plus hospitalière



Du clocher le tocsin se met à résonner

Un terrible naufrage est encore déploré

Des voisins en alarme lui ont annoncéæ

Que jamais son marin ne sera épousé


æSon corps est apporté sur une civière

Pour une épouvantable veillée mortuaire

Sa fiancée éprouve d'abord de la colère

Contre cette tragédie batelière 

 



En passant le duit, le bateau a chaviré

Le pauvre fiancé ne savait pas pas nager

Les flots en colère ont fini par l'emporter

Son beau marinier a fini par se noyer


Puis la belle se couvre de son suaire

En une étreinte si particulière

Que dans l'assistance des larmes coulèrent

En voyant cette union crépusculaire



La belle enfila sa robe de mariée

Dans la cruelle Loire courut se jeter

Pour s'unir à celui qu'elle voulait aimer

En des noces funestes pour l'éternité


Terrifiante célébration funéraire

Par une réaction des plus spectaculaires

L'épousée et son amoureux téméraire

Se retrouvant unis dans la rivière



De ce sinistre jour sur les flots envoûtés

Un pauvre spectre sans cesse vient nous tourmenter

C'est la belle dans sa robe de mariée

Qui appelle son gentil fiancé tant aimé


La belle attendait son matelot adoré

La noce est demain, il va bientôt rentrer

Son bateau en chemin ne saurait plus tarder

Pour sa grande noce, elle a tout préparé


 

lundi 4 décembre 2023

Une maille à l’endroit et l’autre dans la rivière.

 Reflets de LOIRE.

 

 

 


 


Il advint qu'une fois, une étrange dame se mit en tête de piloter seule son bateau contre l'usage qui prévalait en cette époque révolue. Si aujourd’hui, la chose peut paraître normale à qui ne place pas la piautre à l'opposée des fesses, il lui fallut cependant, en cette époque lointaine abattre bien des réticences, repousser plus encore obstacles et crocs en jambe pour devenir comme elle en rêvait Capitaine et seule maîtresse à bord. Pour mener à bien son incroyable dessein, elle dut imaginer son navire et faire des pieds et des mains pour aplanir toutes les difficultés qui se dressèrent sur sa voie navigable.


Même si la marine de Loire a montré l’exemple en matière de place accordée à la gente féminine et qu'il y eut même dans la région d'Angers des équipages totalement féminins, il n’en reste pas moins que la femme à la barre, a ici aussi, bien du mal à être acceptée. L’égalité entre les hommes et les femmes n’est souvent qu’une vue de l’esprit qui se fracasse aux mesquineries et au machisme, quelles que soient les époques et les castes, les moyens de transports et leurs compagnies.



Mais revenons sur la Loire car c’est du moins là le plus grand espoir de notre belle Marie-Madeleine, une femme opiniâtre qui savait faire chavirer ses détracteurs en les noyant dans la profondeur incomparable de ses yeux diaboliques. C’est de cette magie qu’elle usa pour parvenir à ses fins. Ce que femme veut, elle finit toujours par le concrétiser pour peu qu’elle dispose de solides atouts dans son jeu d’alouette.


Elle avait d’ailleurs appris ce jeu de cartes ancestral avec son grand-père. C’est grâce à lui qu’elle maîtrisait l’art de la menterie, de la dissimulation ou bien du bluff. Autant de compétences nécessaires quand on veut mener sa barque sur un long fleuve in-tranquille. C’est ainsi qu’un beau jour, elle se retrouva aux commandes de son embarcation, rêve éveillé qui la comblait d’aise et qui démontrait que l'obstination vient à bout de bien des réticences.



Mais pour Capitaine qu’elle était, elle n’en était pas moins femme avec ses innombrables qualités pour mener à bien son entreprise flottante et ses petits travers qui font tout le charme de celles qu’on aime. Chez elle, il y avait une nécessité impérieuse, un curieuse exigence, un caprice diraient ceux qui ne la connaissent pas bien ; la dame devait piloter son magnifique coursier de Loire en chaussettes, afin de ne point glisser ou plus prosaïquement parce qu’elle était frileuse..


Ne riez pas, certains s’affublent d’une longue cape satanique ou bien d’un grand chapeau de feutre, d’autres se travestissent en pirates ou en improbables flibustiers. Il se murmure même que certains se couvrent d’un béret pour raconter des sornettes. Elle n’avait besoin que de se sentir à l’aise sur le pont dans des petites chaussettes blanches qu’elle comptait bien tricoter elle-même. Quoi de plus naturel quand on se prénomme Marie-Madeleine ?



Mais voilà que diablerie s’était glissée dans ce désir. La dame toute marinière qu’elle était n’en était pas moins diablesse, fée ou bien intrigante. Elle en avait envoûté plus d’un et tous ceux-là pourront accréditer ce fait. Elle voulait une laine spéciale, un fil plus inaccessible encore que celui d’Ariane. Elle qui avait les yeux couleur de rivière, c’est vers le ciel qu’elle portait ses regards.


L’enchanteresse s’était mis en tête que s’il y avait des moutons dans le ciel de cette magnifique Vallée de la Loire, c’est qu’il devait bien y avoir dans la nue quelques bergères pour filer sur un rouet, la laine de ses vœux. Je ne sais par quel prodige elle obtint sa laine magique mais toujours est-il qu’un joli soir de pleine Lune, la dame pouvait enfiler ses chaussettes venues des nuées et filer sur l’onde céleste de notre magnifique rivière.



Le suite est délectable pour peu que vous donniez foi aux légendes et aux mystères sacrés. Lors de son premier voyage, la Capitaine Marie-Madeleine se prit les pieds dans la chaîne d’une ancre qui traînait négligemment sur le pont avant. Elle trébucha, perdit l’équilibre et tomba dans les flots obscurs d’une Loire qui ce jour là était en furie.


Ceux qui assistèrent à ce drame pensèrent ne jamais la revoir. Pourtant lors de sa chute, les chaussettes célestes s’accrochèrent à une maillon de chaîne et se défirent tout au long de la lente et inexorable chute de leur propriétaire. Ces deux fils fragiles allaient-ils pouvoir la retenir à la vie et permettre qu’on la sortit de ce très mauvais pas ? Beaucoup en doutaient quand un inconnu, un raconteur d’histoires se présenta avec deux aiguilles d’or. Il se nommait Phil’Dart, un curieux sobriquet hérité de sa tribu de tisserand.



Phil se mit en demeure de tricoter sans relâche les deux fils de laine. Il fit, à la surprise de tous les témoins, non pas des chaussettes mais une sorte de grand bonnet de laine. Plus ses aiguilles tricotaient plus le mystère pesait sur ce navire ou la stupéfaction avait remplacé l’angoisse. Chacun voyait bien qu’il se passait là quelque chose qui échappait au naturel, à la norme et aux raisons de la logique humaine.


Quand son bonnet eut pris forme, qu’il était à quelques mailles d’être enfin achevé, une forme sortit des eaux accrochée par les deux autres extrémités de ce que tricotait Phil Dard. Marie-Madeleine ressortait des flots, ou du moins celle que nous pensions être encore notre gentille Capitaine. Cependant, elle n’était pas tout à fait la même, elle semblait couverte d’écailles et à la place de ses deux jambes, arborait désormais une magnifique queue de poisson.



La dame s’était faite sirène le temps de ce plongeon magique. Elle cacha sa queue de poisson sous le bonnet de laine qui l’avait ramené à la surface et depuis elle pilote son bateau, faisant croire à ses passagers qu’il lui faut des chaussettes à ses petits petons pour conduire une si belle embarcation. Les moutons ne sont plus au ciel, ils font désormais cortège à la dame en hérissant la rivière de délicats clapots.


Si vous avez perdu le fil de mon histoire, n’en soyez pas contrarié. Il vous suffit de chercher quelque part sur la Loire, la belle capitaine aux yeux de lumière, d’embarquer avec elle et d’attendre que la Lune éclaire les flots pour découvrir l’étrange et sublime métamorphose de Marie-Madeleine, sirène et Dame Liger.

Photographies de

Cathy Blondeau


 


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