En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Ritournelle ou
bien rengaine, il revenait sans cesse dans les chansons qui nous ont
laissé une trace profonde en mémoire. Il est alors cette petite
bouée qui permet de s'accrocher à un flot de paroles dont les moins
attentifs finissaient par perdre le fil. C'est ainsi que par le cœur
ou pour le chœur, il constituait une étape, une escale
bienveillante pour continuer le chemin.
Bien des
refrains nous trottent encore dans la tête sans que nous puissions
les prolonger par des couplets qui au fil du temps se sont estompés,
effacés ou bien perdus dans les abysses de nos mémoires. Pourtant,
rien que par leur merveilleux truchement, des images reviennent à la
surface, des moments agréables, des personnes aimées.
Le refrain,
fidèle à son étymologie, fait réfraction dans la pensée. Par sa
seule évocation, par son retour à la surface, il dévie la lumière
présente pour nous plonger dans le passé. Il est porteur de bien
plus d'images et de sens que les modestes mots qu'il met en musique.
C'est un retour en arrière, l'abolition du temps qui passe. En cela,
il fait un bien fou.
Il a aussi le
privilège d'être un marqueur générationnel ou social. Les
refrains qui sont partagés vous situent dans une histoire, une forme
de caste musicale, de clan s'ils échappent aux succès que les
radios d'alors matraquaient sans modération. Même cela du reste, en
dépit de l'ironie que nous pouvons placer en eux, sont évocateurs
et bienfaisants.
Le refrain est
en voie de disparition. La nouvelle chanson française semble ne pas
avoir l'oreille à ce leitmotiv qui revient de temps à autre à
moins de choisir un mot ou une strophe pour la faire tourner en
boucle à l'infini. C'est alors la forme caricaturale du refrain,
celle qui renvoie à une autre valeur et au dégoût ou à la
répugnance.
Pourtant, rien
de plus agréable il me semble que d'écrire une chanson quand
justement, c'est le refrain qui vous vient à l'esprit, qui donne le
tempo et le point de départ d'une suite de couplets qui vont se
faire un malin plaisir à l'éclairer plus encore. Pour ma part,
c'est ainsi que sont nés les quelques textes que je qualifierais
sans honte de populaires même si leur diffusion resta largement
confidentielle.
Je risque le
ridicule de vous citer des refrains qui ne sont jamais arrivés
jusqu'à vos oreilles, mais qu'importe, ce sera l'occasion de vous
les donner à découvrir grâce à ceux qui les ont mis en musique
avant de me faire le cadeau de les interpréter. Le premier d'entre
eux fut celui-ci qui continue de naviguer dans quelques mémoires
ligériennes…
« J'ai
posé ma guitare sur le fil de l'eau
J'en
ai fait une gabarre qui emporte les mots. »
C'est du reste
la seule chanson qui eut droit à une radio nationale. Pour un coup
d'essai ce fut un coup de maître tout autant qu'un coup de rame dans
l'eau.
Mes refrains
d'alors se firent un malin plaisir à se faire interrogatifs. Ils
formèrent ainsi une petite série que j'ai cru bon interrompre pour
qu'on ne se pose pas trop de questions sur mon compte.
Où
vas-tu marinier
En
si bel équipage ?
Où
vas-tu naviguer
Loin
de ce beau rivage ?
Celui-ci fut
alors complété par la plume de celui qui allait en faire une tout
autre version puisque la chanson doit
rester un corps vivant qui mue parfois au fil du temps. Le refrain
prit alors de la bouteille et une forme plus élaborée.
Où
vas-tu marinier
En
si bel équipage ?
Où
vas-tu naviguer
Loin
de ce beau rivage ?
Toi
qui as mariné
Depuis
ton plus jeune âge
Rêvais
à d'autres quais
Pour
poser tes amarres
Un autre refrain
n'a pas transformé son apparence quand il a changé de bouche. C'est
donc qu'il se laissait boire sans difficulté et que nous pouvons
trinquer sans difficulté avec une autre mélodie.
Que
bois-tu Chalandier ?
Ton
verre est tout vidé
Quel
est ce doux délice
Qui
te met en supplice ?
Certes la
littérature ne s'en trouvera pas bouleversée et cette chanson à
boire n'eut jamais le privilège de vous saouler sur les ondes.
Qu'importe, quand le vin est tiré, il faut le boire !
Restons dans un
domaine qui ne connaît ni la modération ni la tempérance avec un
refrain qui ne cassa peut-être pas trois pattes à un canard pour la
simple raison que j'évitais soigneusement de la chanter.
Tout
en sifflant une bouteille
J'imagine
des merveilles
Tout
en vidant une chopine
Je
taquine ses copines
Tout
en trinquant à ta santé
Je
déguste à pleine lampées
Ce
nectar magnifique
Tout
droit sorti d'une barrique
Après cette
tournée je pris bien garde de ne pas multiplier les rimes me
contentant pour les couplets de rimer avec bouchon et délice pour
assouvir mon vice avec mes compagnons.
Enfin, je clos
cet immodeste billet en reprenant le refrain qui me vint spontanément
à l'esprit en voyant des carcasses de navires, abandonnées dans un
aber.
Une douce assuétude, une
folie furieuse, l'hypertrophie verbale d'un bouffon pitoyable,
délire grapho-maniaque, chacun y ira de son appréciation pour
qualifier ces bouteilles de l'amer jetées sur la vague ainsi chaque
jour, depuis treize longues années. Un pensum ou une œuvre de
l'éphémère et du fongible, libre à vous de juger ou d'ignorer ces
écrits qui ne cherchent même plus à se graver dans le marbre ou
sous le plomb d'une presse.
Chaque matin, tandis que le
soleil ne cherche pas encore à percer les mystères qui l'attendent,
un mot, une expression, une anecdote, glanés ici ou là
s'afficheront en haut d'une page blanche. D'eux, naîtront une
succession de phrases, de paragraphes qui scandent le rythme d'une
pensée vagabonde. Le titre suffit à déclencher un processus qui du
reste n'a guère d'importance.
Il vient parfois d'un poste
de radio qui fonctionne en sourdine, qui sans le vouloir, ouvre la
voie pour quelques minutes de divagation. Bien souvent, le texte
n'aura strictement aucune relation avec la chronique radiophonique.
Parfois tout au contraire, les inepties habituelles de la classe
politique déclenchent une avalanche de mots incontrôlées.
À d'autres moments, la
nuit a porté conseil. Un scénario s'est construit, boutant le
sommeil exigeant alors, séance tenante, de mettre en route la
machine à conte. Ce matin-là, le temps prendra une toute autre
dimension, donnant toute la priorité à cette fiction du petit
matin. L'intrigue ou simplement la narration se glissent ainsi entre
des lignes qui se laissent elle-même surprendre par le flot de
l'imaginaire.
Quoiqu'il en soit,
l'urgence est grande de boucler la page, de remplir cette mission
absurde que je me suis assignée et qui prend désormais toute la
place. C'est seulement au point final que je peux envisager de
reprendre une vie ordinaire quoique cet adjectif ne correspond guère
aux curieuses habitudes de votre serviteur.
Il se peut qu'en me rasant
ou bien en faisant un séjour sur ma chaise percée (éternelle
source d'inspiration) une autre idée germe, devant cette fois une
tentative illusoire de chanson, une faribole ou bien un poème de
mirliton. Le cycle infernal reprend jusqu'à en oublier les
impératifs du quotidien.
Ne pensez pas que j'en ai
alors terminé avec ce travail de forçat. L'enregistrement presque
quotidien pour mon heure d'émission hebdomadaire sur Ondes Bleues la
Radio prend le relais. Il exige lui aussi beaucoup de temps, les mots
s'ils se bousculent pour mon plus grand plaisir sur la feuille, en
font tout autant dans ma bouche, se permettant même quelques
facéties qui imposeront de nombreuses retouches.
Tous ces écrits vains
m'accompagnent, m'obsèdent, me coupent sans doute de la vie réelle.
Soyez donc indulgents en découvrant au hasard de votre pérégrination
sur les réseaux, ces bouteilles à la mer ou bien à la Loire qui
n'ont d'autre ambition que de vous faire passer un petit moment, si
vous appartenez encore à cette catégorie en voie de disparition :
le lecteur de fond.
Je dois vous avouer qu'il y
a un impératif incontournable pour cet exercice matutinal. Atteindre
le bas de la page sans déroger à la taille de la police. C'est
cette longueur qui décourage les adeptes du texte court, des SMS ou
autres messages incertains. Je me persuade que de toute façon, nous
n'avons rien à lire.
Voyant le pied de page se
profiler, le plus délicat est de trouver une chute, une pirouette
qui tiendra la route. C'est hélas souvent mission impossible,
l'écrit vain n'ayant pas toujours le sens de la formule. Les points
de suspension viennent alors à mon secours, confiant la tâche, à
ce lecteur hypothétique qui parviendra jusque là …
Ritournelle ou
bien rengaine, il revenait sans cesse dans les chansons qui nous ont
laissé une trace profonde en mémoire. Il est alors cette petite
bouée qui permet de s'accrocher à un flot de paroles dont les moins
attentifs finissaient par perdre le fil. C'est ainsi que par le cœur
ou pour le chœur, il constituait une étape, une escale
bienveillante pour continuer le chemin.
Bien des
refrains nous trottent encore dans la tête sans que nous puissions
les prolonger par des couplets qui au fil du temps se sont estompés,
effacés ou bien perdus dans les abysses de nos mémoires. Pourtant,
rien que par leur merveilleux truchement, des images reviennent à la
surface, des moments agréables, des personnes aimées.
Le refrain,
fidèle à son étymologie, fait réfraction dans la pensée. Par sa
seule évocation, par son retour à la surface, il dévie la lumière
présente pour nous plonger dans le passé. Il est porteur de bien
plus d'images et de sens que les modestes mots qu'il met en musique.
C'est un retour en arrière, l'abolition du temps qui passe. En cela,
il fait un bien fou.
Il a aussi le
privilège d'être un marqueur générationnel ou social. Les
refrains qui sont partagés vous situent dans une histoire, une forme
de caste musicale, de clan s'ils échappent aux succès que les
radios d'alors matraquaient sans modération. Même cela du reste, en
dépit de l'ironie que nous pouvons placer en eux, sont évocateurs
et bienfaisants.
Le refrain est
en voie de disparition. La nouvelle chanson française semble ne pas
avoir l'oreille à ce leitmotiv qui revient de temps à autre à
moins de choisir un mot ou une strophe pour la faire tourner en
boucle à l'infini. C'est alors la forme caricaturale du refrain,
celle qui renvoie à une autre valeur et au dégoût ou à la
répugnance.
Pourtant, rien
de plus agréable il me semble que d'écrire une chanson quand
justement, c'est le refrain qui vous vient à l'esprit, qui donne le
tempo et le point de départ d'une suite de couplets qui vont se
faire un malin plaisir à l'éclairer plus encore. Pour ma part,
c'est ainsi que sont nés les quelques textes que je qualifierais
sans honte de populaires même si leur diffusion resta largement
confidentielle.
Je risque le
ridicule de vous citer des refrains qui ne sont jamais arrivés
jusqu'à vos oreilles, mais qu'importe, ce sera l'occasion de vous
les donner à découvrir grâce à ceux qui les ont mis en musique
avant de me faire le cadeau de les interpréter. Le premier d'entre
eux fut celui-ci qui continue de naviguer dans quelques mémoires
ligériennes…
« J'ai
posé ma guitare sur le fil de l'eau
J'en
ai fait une gabarre qui emporte les mots. »
C'est du reste
la seule chanson qui eut droit à une radio nationale. Pour un coup
d'essai ce fut un coup de maître tout autant qu'un coup de rame dans
l'eau.
Mes refrains
d'alors se firent un malin plaisir à se faire interrogatifs. Ils
formèrent ainsi une petite série que j'ai cru bon interrompre pour
qu'on ne se pose pas trop de questions sur mon compte.
Où
vas-tu marinier
En
si bel équipage ?
Où
vas-tu naviguer
Loin
de ce beau rivage ?
Celui-ci fut
alors complété par la plume de celui qui allait en faire une tout
autre version puisque la chanson doit
rester un corps vivant qui mue parfois au fil du temps. Le refrain
prit alors de la bouteille et une forme plus élaborée.
Où
vas-tu marinier
En
si bel équipage ?
Où
vas-tu naviguer
Loin
de ce beau rivage ?
Toi
qui as mariné
Depuis
ton plus jeune âge
Rêvais
à d'autres quais
Pour
poser tes amarres
Un autre refrain
n'a pas transformé son apparence quand il a changé de bouche. C'est
donc qu'il se laissait boire sans difficulté et que nous pouvons
trinquer sans difficulté avec une autre mélodie.
Que
bois-tu Chalandier ?
Ton
verre est tout vidé
Quel
est ce doux délice
Qui
te met en supplice ?
Certes la
littérature ne s'en trouvera pas bouleversée et cette chanson à
boire n'eut jamais le privilège de vous saouler sur les ondes.
Qu'importe, quand le vin est tiré, il faut le boire !
Restons dans un
domaine qui ne connaît ni la modération ni la tempérance avec un
refrain qui ne cassa peut-être pas trois pattes à un canard pour la
simple raison que j'évitais soigneusement de la chanter.
Tout
en sifflant une bouteille
J'imagine
des merveilles
Tout
en vidant une chopine
Je
taquine ses copines
Tout
en trinquant à ta santé
Je
déguste à pleine lampées
Ce
nectar magnifique
Tout
droit sorti d'une barrique
Après cette
tournée je pris bien garde de ne pas multiplier les rimes me
contentant pour les couplets de rimer avec bouchon et délice pour
assouvir mon vice avec mes compagnons.
Enfin, je clos
cet immodeste billet en reprenant le refrain qui me vint spontanément
à l'esprit en voyant des carcasses de navires, abandonnées dans un
aber.
Tout
débuta de manière tragique en 1870.Dany venait de naître quand son
père fut embrigadé dans l'armée de Loire de monsieur Gambetta pour
porter secours aux parisiens. Elle ne revit jamais son géniteur qui
avait tout juste eu le temps de poser un baiser sur le front du bébé
à sa venue au monde. Le malheureux acheva sa route à Baule le 7
décembre en bord de Loire. Son escadron avait malgré tout repoussé
des éléments de l’armée du Grand-Duc de
Mecklembourg, une victoire pour rien comme deux jours plus tard à
Coulmiers.
Pour
Dany, ce drame se matérialisa par une enfance difficile auprès
d'une mère qui trimait du matin au soir pour gagner de quoi manger
tout juste à leur faim. Elle grandit accompagnée chaque soir, dès
qu'elle eut cinq ans et l'âge de comprendre, par le récit du poème
d'Arthur Rimbaud. Un rituel entre sa mère, veuve inconsolée et la
fillette, orpheline éplorée.
C'est
un trou de verdure où chante une rivière, Accrochant follement
aux herbes des haillons D'argent ; où le soleil, de la montagne
fière, Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un
soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans
le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la
nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les
pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un
enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il
a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il
dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, Tranquille. Il a
deux trous rouges au côté droit.
Toutes
les deux, paradoxalement trouvaient du réconfort dans ce merveilleux
texte. Elles s'étaient persuadées que Rimbaud évoquait leur mort à
elles, tombé au bord des Mauves, ce beau petit affluent de la Loire.
Chacun trouve le réconfort et la paix de l'âme comme il peut, pour
elles deux, ce poème contribua toujours à accepter l'inacceptable,
la barbarie guerrière qui ne faisait pourtant qu'ouvrir le bal de la
modernité.
Vingt-cinq
ans plus tard, Dany rencontra un charmant garçon avec lequel elle
fonda une famille, bien décidée à ne pas suivre la triste destinée
de sa mère. Le couple se souda avec l'aversion de la guerre dans le
désir de vivre paisiblement dans le charmant petit village de
Combleux. Son homme travaillait à la fonderie Bollée qui depuis
1715 fabrique de magnifiques cloches tandis qu'elle était serveuse à
l'Auberge de la Christiane.
Quand
elle donna naissance à son premier enfant : Christian, un
adorable petit garçon, elle fit comme sa mère, tout naturellement,
pour l'élever dans ce rejet de la guerre. Elle sentait bien autour
d'elle que la volonté de revanche contre les prussiens était
particulièrement présente dans les esprits. Les enfants à l'école
apprenaient à tirer à la carabine : une folie pour cette jeune
femme éprise de paix.
Tous
les soirs, Dany récitait le dormeur du Val à son fils, lui
racontant inlassablement la mort de ce grand-père qu'il ne
connaîtrait jamais. Elle choisissait ensuite des récits, des contes
où jamais il n'était question de combats, de batailles, de défis
ou de querelles. Le petit Christian fut tout naturellement influencé
par cette éducation tournée vers l'amour du prochain.
Quand
Christian s'approcha de l'âge d'être appelé sous les drapeaux, la
folie avait gagné les esprits. Les roulements de tambour avaient
remplacé les propos acerbes, les envies de donner la fessée aux
méchants teutons, de retrouver l'Alsace et la Lorraine. Le jeune
homme se sentait à mille lieux de cet état d'esprit belliqueux
presque général. Il était moqué de tous quand il évoquait la
nécessité de vivre en paix, montré du doigt et mis à l'écart.
Christian
pris l'habitude de se réfugier sur l'eau, de fuir ses camarades aux
propos toujours plus virulents et haineux. Il avait acquis un petit
canoë avec lequel il trouvait la paix intérieure au contact d'une
nature qui était devenue sa seule amie. Il ne fait pas bon penser à
rebours de la majorité, il avait fait le choix de la fuite.
Quand
l'avis de mobilisation arriva, il n'hésita pas un seul instant. Il
préférait la clandestinité, la désertion à l'horreur d'une
guerre qui chaque jour apportait son lot de drames et de larmes. En
dépit de l'hécatombe sur le front, les gens n'avaient nullement
changé d'état d'esprit. Christian savait qu'il ne pouvait compter
sur personne pour l'aider dans sa décision. Il savait que seule la
rivière pouvait lui offrir des cachettes qu'il espérait
inexpugnables.
Sa
mère, bien évidemment fut sa chère complice tandis que son père,
avait bien envie de lui sonner les cloches. Il n'en fit rien, trop
soucieux de ne pas braquer une épouse intransigeante sur ce sujet.
Il préféra fermer les yeux, feindre de ne rien savoir de ce qui se
tramait. Pourtant, les préparatifs de son fils ne laissaient aucun
doute sur ses intentions.
Christian
regroupa dans son canoë de quoi pêcher, chasser, s'abriter, se
vêtir et se préserver des intempéries. Il se chargea également de
quelques outils afin de se lancer dans une aventure de survie en
pleine nature. Son choix était clair, il allait vivre sur la Loire,
plus en amont, dans le réseau protecteur des nombreuses îles entre
Pouilly-sur-Loire et Sancerre.
Le
gamin avait recueilli des informations auprès des anciens
Christianiers, des gars que la vapeur avait jetés à terre. Il n'y
avait pas plus grands connaisseurs de la Loire que ces gars-là. Bien
sûr, il n'avait pas évoqué son dessein et ses questions étaient
suffisamment générales pour ne pas leur mettre la puce à
l'oreille.
Quand
il fut prêt, au lieu de se rendre à la caserne, il débuta sa lente
escapade ligérienne. Se cachant le jour dans une île ou des
bosquets touffus, naviguant la nuit. Il comprit rapidement que sa
connaissance de la rivière, de la faune et de la flore, allait lui
permettre de subvenir à ses besoins. Il devint aisément un homme de
la rivière, un fuyard, évitant soigneusement les humains.
Il
atteignit son but, établit plusieurs camps de base dans ces grandes
îles discrètes de la Nièvre et du Cher. Il était toujours à
l'affut, sur le qui-vive. Seule la nuit lui apportait un peu de
sérénité. Il vivait comme un Robinson fuyant l'effroi des
tranchées. Il était totalement coupé du monde et désirait plus
que tout la présence d'une compagnie pour l'aider dans sa mission
sacrée : fuir la guerre.
Sa
bonne fortune se matérialisa par un accident de la vie. Un jeune
héron, lors de sa première sortie du nid, manqua le grand saut. Par
chance, sa chute fut largement amortie par la végétation tandis que
Christian qui avait assisté de loin à la scène se porta aussitôt
à son secours lui épargnant le coup de grâce des charognards.
Christian
soigna celui qu'il appela Patapon. Une amitié s'établit entre
l'oiseau et le déserteur. Le héron, revenu de son échec initial,
nourri par Christian de petits poissons, choyé et protégé finit
par voler de ses propres ailes. Il comprit intuitivement ce dont
avait besoin son sauveur, il lui servit de guet, le prévenant d'une
éventuelle présence humaine.
L'un
l'autre se donnaient la main s'il est possible de s'exprimer ainsi.
Grâce à Patapon, Christian échappa au carnage, parvint à rester
caché jusqu'à la fin de la guerre. Il devina aisément qu'elle
venait de s''achever quand toutes les cloches des villages voisins
sonnèrent à la volée. Il eut une pensée pour son père, le
fondeur tandis que jamais sa chère mère n'avait quitté son esprit,
car chaque jour, pour renforcer sa détermination, il se récitait le
dormeur du Val.
Il
lui fallut beaucoup de patience pour revenir à la vie civile. Il
avait déserté, il ne pouvait revenir comme une fleur dans son joli
Combleux. Il lui fallut trouver une nouvelle identité, chose qui fut
possible dans le désordre de l'après-guerre avec tous ces disparus
et ces êtres ayant perdu la raison. Il ne revint à Combleux que
quelques années plus tard, sans se faire connaître, simplement pour
rendre une visite discrète à sa mère. Ce fut pour Dany, le plus
beau jour de sa vie. Puis à nouveau, il se perdit dans les îles de
Loire, vécut de la pêche comme il l'avait fait durant sa longue
disparition.
Vous
pouvez mettre en doute ce récit, je ne peux vous en tenir rigueur.
Il est né d'une requête : écrire un conte à partir du poème
d'Arthur Rimbaud. J'aime à satisfaire les demandes même si la forme
tient plus d'une nouvelle que d'un conte. Voilà qui est fait.