En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Si
tu me payes un verre, je n'te demand'rai pas Où tu vas, d'où tu
viens, si tu sors de cabane Si ta femme est jolie ou si tu n'en as
pas Si tu traînes tout seul avec un cœur en panne Je ne te
dirai rien, je te contemplerai Nous dirons quelques mots en
prenant nos distances Nous viderons nos verres et je
repartirai Avec un peu de toi pour meubler mon silence
Si
tu me payes un verre, tu pourras si tu veux Me raconter ta vie, en
faire une épopée En faire un opéra... J'entrerai dans ton
jeu Je saurai sans effort me mettre à ta portée Je
réinventerai des sourir' de gamin J'en ferai des bouquets, j'en
ferai des guirlandes Je te les offrirai en te serrant la main Il
ne te reste plus qu'à passer la commande
Si
tu me payes un verre, que j'ai très soif ou pas Je te regarderai
comme on regarde un frère Un peu comme le Christ à son dernier
repas Comme lui je dirai deux vérités premières Il faut
savoir s'aimer malgré la gueul' qu'on a Et ne jamais juger le bon
ni la canaille Si tu me payes un verre, je ne t'en voudrai pas De
n'être rien du tout... Je ne suis rien qui vaille
Si
tu me payes un verre, on ira jusqu'au bout Tu seras mon ami au
moins quelques secondes Nous referons le monde, oscillants mais
debout Heureux de découvrir que si la terre est ronde On est
aussi ronds qu'elle et qu'on s'en porte bien Tu cherchais dans la
foule une voix qui réponde Alors, paye ton verre et je t'aimerai
bien Nous serons les cocus les plus heureux du monde
Édouard
est un personnage sorti plus sûrement d'une bade dessinée que d'une
école d'œnologie. Il y a du pied nickelé chez ce petit fils d'un
amiral de la Navy. Né en Amérique, sa famille le destine à une
brillante carrière de financier. Édouard n'a pas la fibre
malhonnête, il se déplait profondément dans ce métier de requin.
L'eau n'est pas son domaine, c'est dans le vin qu'il va trouver sa
voie.
L'aventure
débute bien avant son inflexion professionnelle. Le grand-père
marin a acheté en 1947 un magnifique château en Touraine, au pays
de Rabelais. Sur les coteaux qui dominent la Vienne, à quelques
encablures de la confluence avec la Loire, sa gentilhommière
dissimule bien des trésors dans ses entrailles. On en trouve trace
dans les archives dès 1750.
Ces
secrets vont rester ainsi endormis durant de longues années jusqu'à
ce qu'un jour de 1994, Édouard décide de tout laisser tomber pour
découvrir le métier de vigneron. Il a déjà de la bouteille, notre
malicieux bonhomme. Son œil pétille lorsqu'il raconte cette
aventure insensée qui mènera sous le regard goguenard et quelque
peu dubitatif des autochtones.
Qu'importe
les sourires en coin, Édouard à de la suite dans les idées et une
envie chevillée au cœur. Il y a sous son vieux châteaux des
galeries souterraines creusées dans le tuffeau. Dorment là des
centaines de tonneaux, moisis, couverts de champignons. Il y a encore
des cuves creusées dans la roche et des installations d'un autre
temps qui attestent qu'ici, autrefois, on faisait du vin.
Il
fit venir un sourcier, un homme capable de ressentir les vibrations
de la terre. Ils arpentèrent tous deux le haut du coteau, juste au
dessus des ces caves oubliées depuis si longtemps. Le sorcier
ressentit un message, c'est un clos pour le Chenin, ce cépage arrivé
en Touraine en 945. Tout autour, on se gausse, le cabernet a pris la
place depuis belle lurette … Édouard s'en moque, Bacchus lui a
envoyé un signe, le grand amiral s'appelait Le Breton, nom qu'on
donnait justement à son cépage autrefois.
Édouard
se fie à l'intuition de l'enchanteur. Il plante un peu plus de trois
hectares de Chenin et pendant que ses vignes grandissent, il retourne
à l'école suivre quelques cours au Lycée agricole de Montreuil
Belay. Il avoue qu'il ne fut pas un excellent élève puisqu'il n'a
jamais rien compris à la taille. Je doute qu'il dise la vérité,
nous sommes fait pour nous entendre.
De
la théorie à la pratique, il y a cependant un monde qui
transformera les premières récoltes en aventure épique. Édouard
ne va pas se décourager, il a deux certitudes qu'il veut pousser
jusqu'au bout. Son domaine est fait pour le Chenin et c'est dans les
fûts de chêne que sera élevé son vin, patiemment, longuement,
naturellement, comme c'était jadis pratiqué en ce lieu.
Son
obstination finit par produire ses fruits. Il lui faut trois années
pour que l'alchimie mystérieuse du Tuffeau, des caves obscures et de
l'élevage exclusif dans les tonneaux produisent des trésors. Ses
vins ne ressemblent à aucun autre. Chaque année, une nouvelle
surprise, un résultat radicalement différent du précédent.
Édouard n'est pas là pour dupliquer d'année en année, le même
produit standardisé, il laisse faire la magie d'une nature si
généreuse.
Je
vous laisse découvrir ce personnage. Demandez lui à parler de ces
vins, de leur robe, de leur nez. Il est poète, il est alchimiste, il
est enchanteur. Un petit passage au château de la Trochoire est une
immersion gourmande au pays de Rabelais. Vous gouterez un vin tel que
le grand François a du l'apprécier. Vous comprendrez alors l'âme
de ce pays de cocagne.
Édouard
à d'autres talents à son arc. Je l'ai retrouvé le soir même lors
d'une petite soirée amicale. J'avais envisager de dire quelques
contes pour les amis du pays. Avec sa comparse théâtrale
Anne-Marie, il joua un impayable marinier dans une adaptation de
Vert-Vertou le Voyage du perroquet de Nevers, le célèbre poème composé de
quatre chants en décasyllabes de Jean-Baptiste Gresset, publié en
1734.
Voilà
une bien belle manière de passer délicieuse soirée dans ce pays
béni des Dieux. Laissons au maître François la conclusion de ce
récit : « Boire
est le propre de l'homme, boire vin bon et frais, et de vin, divin on
devient. »
Les vins d'argent n'existent plus et leur créateur a rejoint la Voie Lactée