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mardi 4 juin 2024

L’avenir au fil des flots.


Faire de ses rêves des destins …





Écoute Pitchoune cette histoire qui date d’une époque où les enfants rentraient dans la vie active très tôt, à 12 ans pour la plupart d’entre eux. À l’âge où tu entreras au collège, eux, ils choisissaient ou subissaient un métier pour toute leur vie. C’était une toute autre époque.

Il était une fois une famille installée en bord de Loire. De génération en génération, il s’y pratiquait un rituel de passage, un moment particulier dans la vie des enfants. C'est à cette occasion que se décidait l’avenir de chacun. C'est un barde breton de la pointe de Corsen qui était un jour venu semer ici cette curieuse cérémonie …

Quand l'enfant quittait l’école après avoir appris l’essentiel qu’il convenait de savoir : « Lire, Écrire, Compter », le grand-père se chargeait du gamin lors d’une promenade particulière. L'ancêtre emmenait le long de la rivière celui ou celle qui allait passer à l’âge adulte. Personne dans la famille ne lui en avait soufflé mot, l'enfant pensait aller à une partie de pêche ou une belle balade.

L'ancien et le jeune avaient alors une longue conversation. Des propos étaient prononcés alors, de ceux qui n'avaient pas souvent leur place autour de la grande table ou lors des veillées. Il y avait de la gravité dans cette sortie, une solennité qui impressionnait immédiatement le plus jeune. La voix du plus vieux était chargée d'émotion.

Puis, quand le vieux avait fini de décrire son existence, la vie qu’il avait eue le long de la Loire, il se taisait, sortait son couteau de sa poche, le dépliait lentement et choisissait avec soin un bois flotté de Loire. Silencieusement, devant son petit-enfant interloqué, il creusait un bateau tout pareil à ceux qui naviguaient alors sur la rivière.

Puis, toujours sans dire un mot, lui qui avait tant parlé depuis le départ de la maison de famille, il prenait une branche bien droite qu'il fixait à la verticale de ce petit bateau de fortune. Il sortait alors de sa poche, un joli mouchoir brodé marqué aux initiales de celui qui allait quitter l’enfance.

L'ancien avait construit un petit bateau de Loire, une maquette comme on dirait aujourd’hui. Il le posait alors doucement sur le flot et avant de le laisser filer au gré du courant et des vents, il s'adressait à nouveau à son petit-enfant : « Ce bateau, c'est ton destin. C’est lui qui va choisir ton devenir. Tu dois y mettre tous tes rêves, tes espoirs, tes désirs et tes envies. Concentre-toi ; ta vie suivra le cours de ce petit bateau ! ».

L’enfant comprenait l’importance de cet instant. Il avait été préparé par le long entretien qu’ils venaient d’avoir tous les deux. Il ne prenait pas les propos de son papet à la légère. Il y avait dans sa famille de lointaines croyances, un respect sacré pour les manifestations naturelles. Surtout il savait comme tous les siens que sa vie se déroulerait en bord de Loire.

L'enfant fermait les yeux, il se concentrait du mieux qu’il pouvait. Il savait que cette petite maquette allait décider de son futur. Il tenait encore la main de son ancêtre au moment où celui-ci laissait filer le petit bateau aux fantaisies de la rivière. C'est dans un silence presque religieux que tous les yeux suivaient le trajet de la maquette.

Jamais la Loire ne se trompait. Bien souvent la petite embarcation allait au fil de l’eau, emportée par le courant. Quand elle était trop loin pour l’apercevoir encore, le grand-père et l'enfant savaient que les dés en étaient jetés. Une fois encore, dans la famille, il y aurait un nouveau marinier qui irait sur la rivière pour gagner sa vie et tenter de ne pas la perdre.

D'autres fois, plus rarement certes, il se passait des choses imprévues. Ainsi pour cette jeune fille, un vent du sud, exceptionnellement puissant fit traverser le petit bateau de part en part de la rivière. Elle avait compris qu'elle tiendrait le bac, ce bateau qui permettait aux habitants d’aller de l’autre côté dans une époque où les ponts étaient bien moins nombreux sur la Loire.

Une autre fois, le bateau n'alla pas bien loin. Il se brisa bien vite contre un gros caillou au milieu de l’eau. Ni l'ancien ni son petit fils n'y virent un mauvais présage, bien au contraire ils comprirent le sens de ce message. L'enfant deviendrait charpentier de bord et sa vie durant, réparerait les bateaux endommagés par les aléas de la navigation, tout en construisant de temps en temps de magnifiques embarcations.

Il se dit qu'une fois, poussé par un puissant vent d'ouest, le petit rafiot remonta le courant pour disparaître au loin. Il était allé à l'envers de la marche ordinaire. Le grand-père comprit que son petit fils aurait un destin très particulier. Il devint historien, cherchant sans cesse à remonter le temps.

Une autre fois, le petit bateau chavira et sombra immédiatement. Les deux spectateurs eurent alors un frisson dans le dos avant que l’enfant comprenne le sens de cet instant. Lui dont le père s’était noyé dans la rivière, il se ferait sauveteur, consacrant sa vie à aller au secours de ceux qui seraient en détresse.

Il se trouva une autre maquette qui refusa de suivre le courant. Le petit bateau resta sur le bord de la rive sans bouger. Il était en équilibre à quelques centimètres de la berge, curieusement immobile, pris dans un contre-courant. Le garçon concerné ouvrit le premier-bateau lavoir de la région ; il avait compris lui aussi, le message de la rivière.

Le rituel se prolongea ainsi de génération en génération. Il continue encore bien que désormais les signes soient bien plus difficiles à décrypter. Cette famille demeure très attachée à la Loire, elle lui a offert un chanteur, une conteuse, un écrivain et une photographe, un peintre. Je ne saurais vous dire comment avait réagi la petite maquette. Les signes du destin sont de plus en plus complexes à déchiffrer et la Loire aime à garder ses mystères.

Quelle morale dois-tu retenir de cette histoire mon cher Pitchoune ? J’ai la faiblesse de croire encore que les rêves et les espoirs sont plus forts que les mauvais tours du destin et les inégalités de la naissance. Chacun peut espérer en des lendemains heureux s’il est capable de croire en lui et s’il a la sagesse d’écouter les anciens. Il lui suffit de suivre les signes de la nature, d’avoir une passion au fond du cœur et la sagesse de saisir sa chance.


 



jeudi 28 mars 2024

Les « tailleux de douzils »

 

Les « tailleux de douzils »






Notre Vardiaux, beau et fier bateau

Oh grand jamais ne transportait de l'eau

Rien que des tonneaux et des barriques

Qui embarqueront pour l'Amérique


De Roanne jusqu'à Nantes nous descendions

Sans mettre en perce le moindre muids

Tous ces nectars dont nous nous régalions

Du soleil levant jusqu'à la minuit


Avalant la Loire et ses vins à boire

Par une astuce qu'il vous faudra croire

Nous grugions les marchands et les clients

Grâce à un astucieux faux-fuyant


D'un très vigoureux coup de son poinçon

Le toutier creusait un orifice

Laissant couler agréable boisson

Dont nous faisons notre délice


Pour effacer ce très vilain forfait

Fallait colmater c'que nous avions fait

C'était facile sur un bateau de bois

Un tenon bouchait la mortaise, ma foi


Les « Tailleux de douzis » pour vous servir

Rien qu'un petit pourboire prit sans façon

Un doux plaisir sans jamais en pâtir

En vidant toujours le même cruchon


Pour nos tonneaux, une meurtrissure

Tout juste une discrète blessure

Que les aléas d'la navigation

Servaient facilement d'explication


Conscience professionnelle

Ou bien alors coupable addiction

Personne ne nous traita de criminels

Pour n'avoir jamais payé l'addition


Dans toutes les tavernes du pays

Nous nous constituions un alibi

Pour disculper notre appétence

La chopine prouvait notre innocence


Dur labeur que celui de marinier

En succombant à la tentation

Sans débourser le moindre denier

Pour vérifier notre cargaison

•••

 
https://blogs.mediapart.fr/c-est-nabum/blog/140914/les-tailleurs-de-douzilles


 

mercredi 20 mars 2024

À la manœuvre !

 

Quand le bât baisse





Il advint qu'un fier et vaillant batelier de Loire, n'avait de plus grand bonheur que d'être à la manœuvre. Il se faisait un plaisir physique à hisser la voile, à déployer cette belle toile, ce drap de volupté qui se gonflait des assauts du vent. Il n'avait pas son pareil pour abattre, relever, affaler, hisser en des mouvements incessants de va-et-vient. Il était passé maître à ce poste qui requiert dextérité, doigté et force des reins pour l'homme d'équipage.


Bien sûr, il devait parfois se résoudre à baisser pavillon, à avaler son orgueil pour démâter au passage des ponts. Il avait à chaque fois un pincement au cœur, un je ne sais quoi d'impression sournoise, un pressentiment qu'il ne parvenait pas à décrypter. Heureusement pour lui, le malaise n'était que de courte durée, l'obstacle franchi, il se réjouissait de redresser la barre et l'objet de sa fierté marinière.


Ce genre d'activité ne laissait pas insensible certaines dames qui du bord, admiraient les gaillards qui défiaient les flots et le courant. Celles-ci avaient des yeux énamourés pour celui qui déployait dans le ciel ce drap de coton, toile blanche qui demandait tant de peine à nos lavandières. Partout dans notre pays ligérien, ce colosse était surnommé le Bât …


Sa réputation lui valait bien des agréments. Les rendez-vous ne manquaient pas à l'ombre d'un buisson, au derrière d'un lavoir, au creux du chemin de halage. Il ne faiblissait jamais, à cette manœuvre là, il était tout aussi actif que sur ses glorieux esquifs. Il enjamba bien plus d'arches féminines qu'il ne peut y avoir de pont sur notre Loire. C'était un temps où pareille prouesse ne le rangeait pas dans la lie de société masculine, le coquin se faisant un honneur de n'agir ainsi qu'avec le consentement de sa partenaire d'un instant.


Mais les belles histoires ont toujours une fin piteuse, le temps de la marine à voile tirait à sa fin. Sur le fleuve, des cheminées crachant le feu remplaçaient progressivement nos gréements magnifiques. Dans la tête de Bât, cette révolution technologique fit grand tracas. Il se voyait ne plus jamais mettre le collier à la vergue, il s'imaginait ne plus trouver passe sur le fleuve, les filles allaient se gausser de lui…


Puis une nuit, il fit grand cauchemar, rêve prémonitoire. Le bât était sur un bateau sur un fleuve en colère. Il y avait grand vague à l'âme sur la Loire ce jour-là. Les eaux étaient jaunes et grosses. La manœuvre au pont ne se passa pas bien, la Marie -Galante démâta (C'était le joli nom du chaland sur lequel il avait été embauché). Quand l'incident se produisit, un vapeur passa juste à bâbord et son sifflement strident sonna le réveil du pauvre homme et la fin de ses turgescences glorieuses.


Depuis ce rêve affreux, avec sa peine secrète, ce malaise qui ne se dit pas dans le milieu des marins, il allait la tête basse sur les quais de notre fleuve. Son aiguillette, celle qui fit sa gloire avait cessé de se dresser fièrement vers le ciel. Il avait le mât en berne. La marine de Loire à la voile était bien morte. Il ne s'imaginait pas une seule seconde passer à la vapeur, il avait sa dignité et ne se pensait pas capable de virer de bord, de renier ainsi sa réputation de graveleux luron.


Il usa alors de tous les remèdes de bonne-femme qui lui passaient sous la main. Il broya des becs de héron pour se faire poudre de Patachon. Il avala cette potion sans qu'il retrouve sa vigueur d'antan. Il fit appel aux marins de la mer, ceux qui venaient des terres lointaines. Il mâcha l'écorce du fameux Richeria grandis, le revigorant bois bandé, sans plus de succès. Il en venait à regretter le temps de la bricole. Il alla même, dieu que c'est laid, à trucider un malheureux castor pour se nourrir de ses animelles ; la queue du brave rongeur le poussant à ce forfait stupide …


Les filles désormais riaient sous des capes qu'ils ne détroussaient plus à son passage. Depuis quelque temps, elles avaient trouvé que les cheminots, malgré leurs gueules noires, étaient les nouveaux aventuriers de l'intérieur. La vie de notre Bât déraillait. Il avait échoué sur un cul de grève comme une âme en peine, il avait perdu l'envie de se battre.


Il était au bord du précipice, il se voyait plonger dans une bîme, faire ce dernier saut à défaut de tous ceux qui se dérobaient désormais à lui. C'est à ce moment qu'une chasse aquatique, un grand mouvement de fureur vint du fond de notre fleuve. Un brochet affamé voulait faire son affaire à une ablette qui ne voulait pas s'en laisser compter.


Quel âne se dit de par devers lui ce pauvre Bât ! Que n'ai-je pas pensé plus tôt à cette reconversion ? Je continuerai à me faire pêcheur en restant au bord de notre Loire. Une gaule à la main, un bâton de bambou, je déploierai mes lignes pour taquiner les brèmes, les carpes et les aloses. Et si un brochet, un chevesne ou tout autre gros poisson vient à moi, je ne ferai pas le difficile.


C'est ainsi que remettant la main à la pâte, sa malédiction put tomber. Bât comme par magie, retrouva sa vigueur légendaire. S'il pousse de nouveau le bouchon trop loin, c'est sur la berge, sur le sable ou bien à l'embouchure d'un ruisseau qu'il renoue avec la tradition batelière. Et si quelques poissons assistent aux curieux ébats ligériens de l'ami Bât, ils s'en amusent plus qu'ils s'en offusquent. De voir de charmantes demoiselles succomber de leur plein gré dans ses filets, semblent leur faire oublier le sort qu'il leur promet ensuite.


Il ne faut jamais désespérer de la Loire, elle a toujours un tour dans son sac pour que le marin redresse la tête ! De cette histoire à ne pas mettre entre toutes les oreilles, c'est bien la seule morale qui vous soit permise d'ouïr ici pour un récit qui naturellement horrifiera ceux qui prennent tout au premier degré.



jeudi 18 janvier 2024

Le girouet grince dans le vent


 

Coup de tempête 

 


 

Le Girouet grince dans le vent 
 
Indiquant d'où viennent les tourments

La tempête souffle depuis longtemps 

Déchirant les souvenirs d'antan


Lorsque voguait le beau navire 

La Loire était son empire

Pour le meilleur et jamais le pire 

Un beau rêve, un doux délire


Il allait au fil du courant 

Bienheureux et toujours souriant 

Soudainement surgit le gros temps 

Nuages noirs venus du couchant 


La barre se brisa en mille éclats 

Il avait égaré son compas 

Les cloches sonnèrent le glas 

D'une histoire qui s'arrête là 


Le vent qui soufflait par le travers 

Rendit la navigation amère 

Ce gueux devait rester à terre 

Pour éviter nouvelle guerre


C'est ainsi qu'il fallut débarquer 

Celui qui ne faisait que parler 

Qu'il fasse des histoires à quai 

S'écria-t-on à l'amirauté 

 

Maintenant les bateaux vont sans lui 

Le pauvre matelot qui s'ennuie 

Murmure jusqu'au bout de la nuit 

La complainte du marin banni 


Le Girouet grince dans le vent 

Indiquant d'où viennent les tourments

 La tempête souffle depuis longtemps 

Déchirant les souvenirs d'antan 


 

mardi 16 janvier 2024

Le Livre d'Estienne Sallé

 

Un voiturier par eau

et  charpentier en Bateaux

Sous Louis XIV

 

Le témoignage exceptionnel d’un marinier de Loire

Estienne Sallé raconte les souvenirs les plus marquants de sa vie. Il nous instruit de son métier, de ce qui se passe sur le fleuve, il fait la chronique de sa ville, Orléans. On perçoit la force de sa foi, on partage ses fiertés et ses indignations. Il nous fait vivre les grandes calamités de l’époque.

Un manuscrit rare remis dans le contexte historique par Françoise de Person et enrichi par une belle iconographie couleur.

 


Résumé

Estienne Sallé raconte les souvenirs les plus marquants de sa vie. Il nous instruit de son métier, de ce qui se passe sur le fleuve, il fait la chronique de sa ville, Orléans. On perçoit la force de sa foi, on partage ses fiertés et ses indignations. Il nous fait vivre les grandes calamités de l’époque. 


 

Un manuscrit rare remis dans le contexte historique par Françoise de Person et enrichi par une belle iconographie couleur.

Françoise de Person

 

Historienne, chercheuse passionnée, j’ai “le goût de l’archive”. Cette curiosité qui vous pousse à ouvrir une liasse, une autre liasse, et encore une autre… Mais passé le plaisir de l’enquête, il faut analyser, étudier le contexte, croiser les sources avec rigueur, s’enrichir d’autres travaux.
J’ai voulu communiquer et mettre à la portée du grand public les résultats de ces recherches.





 

jeudi 11 janvier 2024

Nous sommes les crève-la-faim, gagne-petit, pauvres misères ...

 

Ceux d'la rivière...





Nous sommes les crève-la-faim

Gagne-petit, pauvres misères

Tout juste des bons à rien

Trimant au bord de la rivière

Que les marchands au ventre gras

Exploitent jusque z'à la trogne

Se nourrissant sur nos gros bras

Et sans pitié et sans vergogne


Nous sommes les cht'iots calfats

Les besogneux dessus le quai

Passant le goudron et la poix

Plus méprisés que vos laquais

Un travail juste pour les chiens

Que l'on paie d'un os à ronger

De quelques miettes de pain

Avant de nous donner congé


Nous sommes aussi les portefaix

Les costauds au pied des bateaux

Pour soulever tous vos effets

Et les porter sur les chariots

De nos vieilles mains calleuses

Nous soulevons ces lourdes charges

Que vos moqueries si honteuses

Alourdissent encore davantage.


Nous sommes encore les gobeux

Les haleurs du bout de nos ponts

Tirant aussi fort que des bœufs

Les trains de bateaux vers l'amont

La bricole nous scie les reins

Nous luttons contre le courant

Pour empocher just' trois fois rien

À la santé des commerçants


Nous sommes les tireux de sable

Et nous puisons dans la rivière

Les précieux grains si friables

Qui bâtissent votre chaumière

Tous les jours au milieu des flots

La queue de singe dans les mains

Nous remplissons notre bateau

En un labeur fort peu humain


Nous sommes les crève-la-faim

Gagne-petit, pauvres misères

Tout juste des bons à rien

Trimant au bord de la rivière

Que les marchands au ventre gras

Exploitent jusque z'à la trogne

Se nourrissant sur nos gros bras

Et sans pitié et sans vergogne

mercredi 22 novembre 2023

Histoire de la Marine de Loire de Emmanuel BROUARD

 RÉSUMÉ

 

Jusqu'au XIXe siècle, la batellerie de la Loire et de l'Allier exerce une grande influence sur l'économie. Du Forez et de l'Auvergne au Pays nantais, les riverains bénéficient d'avantages exceptionnels, grâce au faible coût du transport fluvial. Les principales villes, Roanne, Nevers, Orléans, Blois, Tours, Saumur, Angers et Nantes, doivent leur importance à leurs ports. Partez à la découverte de la marine ligérienne.
Le voyage commencera sur les berges, très fréquentées mais difficiles à aménager. Puis vous ferez la connaissance des mariniers et des voituriers. Enfin, vous embarquerez sur leurs bateaux aux formes si particulières, adaptées à des eaux capricieuses : chalands, sapines et toues en amont de Nantes, gabares dans l'estuaire.  



Article de Ouest France 



Il y a eu La Loire et ses vins, paru chez Flammarion en 2021, puis l’histoire oubliée du canal du Layon et Au Risque de la Loire, une version remaniée de sa thèse de doctorat.  Déjà trois parutions dédiées aux caprices d’un fleuve, et maintenant avec l’Histoire de la marine de Loire avant l’ère industrielle, les bateliers embarqueront le lecteur pour un voyage à la découverte de la marine ligérienne.

Intarissable comme la source du fleuve, Emmanuel Brouard vit, écrit et pense au rythme des méandres de la Loire dont il est amoureux.  Le docteur en Histoire vient de publier un nouveau livre sur l’Histoire de la batellerie avant l’arrivée de la machine à vapeur. Il a consacré vingt-cinq années de sa vie à la recherche, à archiver 10 000 pages de livres et articles et compiler 25 000 pages de notes ! Ses recherches ont mis en évidence de nombreuses informations inédites sur la marine de Loire.

« Jusqu’au XIXe siècle la batellerie de Loire et de l’Allier son affluent, exerce une grande influence sur l’économie dont Nantes a bénéficié. » Le voyage commence sur les rives très fréquentées mais difficiles à aménager. Le lecteur fera connaissance avec les mariniers et voituriers, embarquera sur les chalands, sapines et toues en amont de Nantes et sur les gabares dans l’estuaire.

Les 258 pages sont éditées à La Chapelle-sur-Erdre, par Goubault imprimerie.  « Avec des encres végétales et du papier de la filière bois dans une démarche RSE. Depuis 2003, on essaie d’être le plus propre possible », prévient l’imprimeur ». L’Histoire de la batellerie avant l’arrivée de la machine à vapeur sera suivie par L’Histoire de la Loire industrielle entre Nantes et Saint-Nazaire, promesse d’écrivain !


 

 

 

dimanche 2 juillet 2023

Gueux sur votre terre - Seigneurs sur notre bateau

Gueux sur Terre





Gueux sur votre terre

Nous devenons bientôt

Par un étrange mystère

Seigneurs sur notre bateau


Nous sommes les va-nu-pieds

Les mariniers sur l'eau

Nou s dormons dans les fossés

Pour y trouver le repos

Si vous vous plaignez sans cesse

De nos vilaines manières

Nous vous montrerons nos fesses

En hommage à la rivière



Dedans tous les caboulots

Nos trognes trop rubicondes

De si vilains matelots

Flanquent la frousse à la ronde

Les chansons que nous braillons

Écorchent la bonne morale

Des dames que nous choquons

Par notre grossier langage


Nous passons pour des soudards

Des rustres abominables

Ou d'impossibles lascars

Possédés par tous les diables

Nous nous moquons des donzelles

Et insultons les bourgeois

Nous qui faisons la part belle

Aux propos tous de guingois


Pourtant devant le danger

Et dès la première alarme

Nous accourons vous sauver

D'un drame effroyable

Car jamais un marinier

Quoi qu'il puisse lui coûter

Jamais un marinier ne refuse de porter

Secours à un naufragé


Seigneurs sur notre bateau

Nous redevenons tantôt

Pour vous mettre en colère

De vils gueux sur votre Terre

 


•••

Les souffleurs de vent

Rohan le Barde

Jacques Duval

C"Nabum

au programme du prochain festival de Loire 

 


 

mercredi 14 juin 2023

Les « tailleux de douzils »

 

Les « tailleux de douzils »

 

 




Notre Vardiaux, beau et fier bateau

Oh grand jamais ne transportait de l'eau

Rien que des tonneaux et des barriques

Qui embarqueront pour l'Amérique


De Roanne jusqu'à Nantes nous descendions

Sans mettre en perce le moindre muids

Tous ces nectars dont nous nous régalions

Du soleil levant jusqu'à la minuit


Avalant la Loire et ses vins à boire

Par une astuce qu'il vous faudra croire

Nous grugions les marchands et les clients

Grâce à un astucieux faux-fuyant


D'un très vigoureux coup de son poinçon

Le toutier creusait un orifice

Laissant couler agréable boisson

Dont nous faisons notre délice


Pour effacer ce très vilain forfait

Fallait colmater c'que nous avions fait

C'était facile sur un bateau de bois

Un tenon bouchait la mortaise, ma foi


Les « Tailleux de douzis » pour vous servir

Rien qu'un petit pourboire prit sans façon

Un doux plaisir sans jamais en pâtir

En vidant toujours le même cruchon


Pour nos tonneaux, une meurtrissure

Tout juste une discrète blessure

Que les aléas d'la navigation

Servaient facilement d'explication


Conscience professionnelle

Ou bien alors coupable addiction

Personne ne nous traita de criminels

Pour n'avoir jamais payé l'addition


Dans toutes les tavernes du pays

Nous nous constituions un alibi

Pour disculper notre appétence

La chopine prouvait notre innocence


Dur labeur que celui de marinier

En succombant à la tentation

Sans débourser le moindre denier

Pour vérifier notre cargaison

 



mardi 18 avril 2023

Le Capitaine et la sirène !

 

Le Capitaine et la sirène !




Un fort étrange capitaine

Ne cesse d'aller et venir

Faut-il qu'il ait l'âme en peine

Pour ainsi, ne jamais sourire ?

L'œil collé à sa longue vue

Il porte le regard ailleurs

Ses passagers sont de la revue

Pour ce curieux navigateur



Il cherche au loin une sirène

Un signe aimable du destin

Qui fera d'elle sa reine

Lui accordera sa main

Sa goélette fend les vagues

Il se rêve en Poséidon

N'est-ce donc pas un mauvais gag

Pour qui est bien pire que démon ?

 



Dans son bateau les délaissés

Espèrent un peu plus d'égards

Qu'il cesse enfin de les ignorer

En les conduisant au hasard

Le vieux loup de rivière

Reste sourd aux plaintes du bord

Il entend l'appel de la mer

Sûr et certain, mille sabords


 

Tournant jusqu'au bout de la nuit

Sans nul souci de ses clients

Il espère un signe fortuit

De la princesse à son galant

La sirène hélas ne viendra pas

A d'autres chats à fouetter

Le Capitaine en grand tracas

Devra encore s'en passer


 

A l'aube enfin ; toute transie

La troupe s'en revient au port

Les pauvres gens sont bien punis

De s'être embarqués à son bord

Un très étrange capitaine

Ne cesse de venir et d'aller

Faut-il qu'il ait l'âme en peine

Pour ainsi, ne jamais convoler


•••

samedi 14 janvier 2023

Drôle de métier que le mien

 

Calfat





Drôle de métier que le mien

Pauvre gars qu'on ne peut sentir

Personne ne me donne un coup de main

Tant mon odeur vous fait tous fuir


Pourtant sans moi point de voyage

Moi qui jamais ne quitte le quai

Ce serait pour vous un outrage

Que d'embarquer ce vil laquai


Quand je m'escrime au bord de l'eau

Toujours exposé aux quatre vents

C'est en calfatant tous vos bateaux

Que je vous épargne bien des tourments


Le goudron, la poix et l'étoupe

Me tiennent seuls compagnie

Est-ce la vue d'une chaloupe

Qui me vaut votre ignominie ?


Ne vous montrez donc plus excédés

Puisque mon chaudron vous empeste

Imaginez d'autres procédés

Sans m'éviter comme la peste


Et cet étrange comportement

Vous confirme dans la certitude

De votre pouvoir assurément

Loin des gueux et leurs servitudes


Seigneurs sur l'eau, sans le moindre doute

Votre mépris signe de noblesse

La richesse demeure en soute

Quand votre honneur a des bassesses


Si les marchandises restent à flot

Elles le doivent à mon dur métier

Faites donc les beaux sur le bateau

Et l'offrande de votre amitié


Qui ignorent ceux qui les servent

Se méprennent et se déshonorent

Je vous l'affirme sans réserve

Cessez de jouer les matadors


L'humilité pour le marinier

Se fait garante de son honneur

Quand il respecte tous les métiers

Qui facilitent son beau labeur

•••

mercredi 4 janvier 2023

Ce ne fut qu'un coup de tête

 

Rien qu'une triste passade





Ce ne fut qu'un coup de tête

Une douce folie

Quand ils se firent la fête

L'espace d'une nuit


Rien qu'une triste passade

Amour sans lendemain

Quand deux cœurs qui sont en rade

Se donnent alors la main


En bref ébats maladroits

Ils unirent leurs corps

Sans préjuger comme il se doit

Des risques du rapport


Le résultat se fit probant

Triste maladresse

Qui engendre d'un bref instant

D'affreuses détresses


Pour ce tout petit garnement

Le début de l'enfer

La fuite de l'un des parents

À jamais son père


L'autre devient la fille mère

La honte pour toujours

D'avoir mis sur terre

Un enfant sans amour


Lorsque les gens se détournent

Et que leurs mots blessent

Sans faire la moindre ristourne

À cette détresse


La mère et son pauvre enfant

Humiliés sans cesse

Tandis que l'odieux galant

Joue les pince-fesses


Une histoire qui se répète

La fatale destinée

D'une pauvre galipette

D'un marin en bordée


Le matelot poursuit son cours

Laissant sur la levée

Le fruit d'un tout petit détour

Qu'il n'a pas assumé

 


 

samedi 17 décembre 2022

Le saut dans l'histoire ….

 

Mantelot en majesté.

 





Il est des lieux qui portent en eux toute la charge émotive du passé ; Mantelot est de ceux-là. Le canal latéral à la Loire, durant près d'un siècle, s'arrêtait là. La Loire se dressait alors sur le chemin des bateliers. De l'autre côté de la rivière, le vieux canal de Briare leur ouvrait la porte vers Paris.


Il fallait traverser un fleuve qui ne s'en laisse jamais compter, braver le courant et les obstacles, se mettre en travers du flot pour atteindre l'autre rive et cette écluse qui permettait de retrouver calme et sérénité. Mais en attendant, il y avait l'enfer, le grand saut dans l'inconnu. Le passage dont parfois on ne revenait pas.


Les hommes avaient aménagé ce saut du diable pour en permettre la folie. Un duit canalise les eaux du fleuve, il vient briser un peu de sa force tout en octroyant un chenal pour permettre de manœuvrer dans suffisamment d'eau. Sur le pont situé en aval, un escalier à vis autorise l'utilisation d'un cheval pour haler le bateau jusque-là. C'est ensuite qu'il faut tenter le diable et changer de rive …


 

Pour permettre aux bateliers de se reposer avant cette terrible aventure, une gare à bateaux. Le canal devient plan d'eau majestueux. C'est un grand espace ombragé tout près de la ville de Châtillon-sur-Loire. Le visiteur d'aujourd'hui peut admirer ce lieu. Hélas, il n'y a plus au milieu de l'eau la splendide halle métallique qui trônait alors au cœur du site. Elle est aujourd'hui à Châteauneuf-sur-Loire et, l'imaginer là, au cœur des bateaux, avive mes regrets de n'avoir pu jouir de ce spectacle !


Les hommes y vivaient peut-être leurs derniers instants de quiétude. La traversée a avalé son lot de mariniers. Les naufrages n'étaient pas rare. La manœuvre périlleuse et les risques immenses. Un bateau lourdement chargé qui doit affronter le courant en travers est une proie idéale, d'autant qu'à l'époque, il n'y avait pas de moteur. C'est la traction animale d'abord puis humaine qui assuraient l'opération.


À l'ancre et à la chaîne, les matelots avançaient grâce à une technique longuement acquise. Les guindeaux démultipliaient les tensions. Il fallait faire preuve de force et de précision et espérer que rien ne viendrait mettre en péril cet équilibre instable. Hélas, il demeurait toujours un risque et nombreux furent ceux qui chavirèrent au moment le plus crucial.

 



Les mariniers d'alors mettaient un point d'honneur à ne pas savoir nager. Folie sans doute, qu'on a désormais bien du mal à comprendre. Elle s'explique dans un contexte bien différent du nôtre et il n'y a pas à juger de cette pratique. Pourtant c'est bien elle qui augmenta singulièrement le nombre des victimes parmi ces gars pour qui Mantelot devenait le dernier tombeau.


Alors, quand on franchit l'écluse ici, c'est avec un pincement au cœur. Tout ce passé resurgit ; impossible de l'oublier: il s'impose à chacun d'entre nous. La beauté du site aide à ce plongeon dans les heures glorieuses de notre marine. Je ne connais personne qui n'ait été ému par ce site historique, bouleversé par l'évocation de son passé, emporté par la beauté du lieu.


Les hommes ne sont pas fous. Ils se mirent en quête d'une solution moins risquée, d'un détour moins coûteux. Monsieur Eiffel dressa un canal par-dessus la rivière, il fit son pont-canal, cet ouvrage d'art métallique qui sonna le glas du port de Mantelot. L'endroit fut alors délaissé, oublié. On vendit sa halle et le passé fut effacé des consciences locales. Il faut reconnaître qu'il était lourd de bien trop de deuils douloureux.

 



Si tout s'efface, si tout finit par disparaître, le tourisme permet parfois des renaissances ; c'est ainsi que vous pouvez à nouveau admirer, en pleine gloire, ce symbole des temps héroïques de la marine de Loire. Même si ce lieu ne marqua qu'un bref instant l'histoire de la navigation, il est si chargé de mémoire qu'il ne pourra vous laisser indifférent.


Et si vous avez le bonheur d'y passer quand des nostalgiques avec leurs bateaux de bois célèbrent à leur manière leurs glorieux devanciers, le détour que vous aurez pris la peine de faire vous comblera de joie. Quant à ceux qui, pour la première fois, passeront du canal à la Loire, ils garderont éternellement, j'en suis certain, un souvenir magnifique de ce moment de grâce et d'émerveillement.



C'est l'ingénieur Lejeune qui a élaboré la conception et assuré le suivi de la réalisation du passage sur la Loire entre les écluses de Mantelot, rive sud et l'écluse des Combles, rive Nord. Il a effectué les premiers plans en 1831 en  envisageant déjà à l'époque un pont-canal. Celui-ci s'avère impossible à cause de la longueur qu'il devrait avoir. C'est donc un système de traversée à niveau qui sera définitivement adopté. Châtillon -sur-Loire est situé à 6 km en amont de Briare, Une carrière, sise à Mantelot, va favoriser les travaux, c'est ce qui emportera le choix définitif.

 



C'est à la fin de 1833 que débutent les travaux mais les pluies torrentielles de cette année-là les ralentissent . Cinq années, sont nécessaires pour construire les écluses de Mantelot et de Combles ; le passage est donc ouvert en juillet 1838 mais les travaux se poursuivront jusqu'en 1841.


Trois épis submersibles sont implantés au milieu du fleuve pour créer un chenal. Quatre mille cinq cents mètres d'ouvrage d'art sur le fleuve: des prouesses techniques qui vont précéder les exploits à venir des mariniers. Tout ce travail pour quelques années seulement de fonctionnement, car en 1896, le pont-canal de Briare provoque le fermeture du site de Mantelot.


Il faut reconnaître qu'il y avait en moyenne dix naufrages par an en cet endroit et qu'il fallait mettre fin à cette hécatombe. Le pont-canal s'imposait pour des raisons économiques. La dimension humaine arrivant toujours en dernier recours.


 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

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