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vendredi 19 juillet 2024

« LES FOUS DE BASSAN »

 

« LES FOUS DE BASSAN »

CHANTS DE MARINS ET DE LA MER







Dimanche 17 décembre, la chorale des Fous de Bassan va se produire dans son fief du Pouliguen avec une nouvelle chanson à son programme. « C’est Nabum » a eu l’agréable surprise d’apprendre que ce groupe avait choisi de prendre un de ses textes : « Le Mousse ». C’est l’occasion de faire un peu mieux la connaissance de ces drôles d’oiseaux de mer et de scène.


Association 1901, le groupe a été fondé en 2003 avec pour objectif de faire revivre les chants traditionnels de marin tout en créant des œuvres contemporaines autour du monde de la mer. Elle participe à de nombreuses manifestations dans une région très touristique. C’est ainsi que nous les avions rencontrés alors qu’ils participaient à une visite chantée du musée du sel puis le lendemain ils chantaient pour animer un podium en front de mer au Pouliguen.


Vingt quatre chanteurs sont répartis en trois pupitres sous la direction d’une maître de chœur qui dirige avec brio la chorale tout en jouant de l’accordéon chromatique. Elle s’appuie encore sur trois autres musiciens qui jouent de différentes guitares, d’un bouzouki, un ukulélé et d’un Djembé pour les percussions ainsi que de cuillères canadiennes.


Les Fous de Bassan ont déjà trois albums à leur actif. Le prochain sortira à cette occasion avec un texte de Nabum. Les précédents datent de 2008, 2011 et 2014. Vous pouvez les contacter en écrivant à leur responsable : jpoirier@club-internet.fr

Leur site vous proposera une agréable balade dans leur univers musical www.lesfousdebassan.fr


C’est au fil des rencontres comme celle de C’est Nabum mais aussi de beaucoup d’autres amoureux des mots et des notes que le programme du groupe a évolué vers des programme original et parfaitement en adéquation avec leur localisation. S’ils conservent quelques chants traditionnels connus de tous, ils ont le soucis de donner à leur chorale une couleur très personnelle en adaptant des textes existants ou en allant quérir des compositions inédites. Dans le groupe, le guitariste est à ce titre le poète et mélodiste de talent de la joyeuse bande.


Leurs chants vous proposent un voyage à travers le monde en s’accordant de belles escales dans différents ports où il se passe toujours quelque chose. Toutes les occasions leur sont bonnes pour chanter et distraire un public toujours enchanté par une prestation de qualité durant laquelle la bonne heure est la règle.


Vous pouvez donc, sans hésiter, faire appel à eux pour animer vos fêtes et soirée. Vous verrez débouler un groupe qui fleure bon l’esprit du large et de la convivialité.


Article


=> https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/le-pouliguen-44510/les-fous-de-bassan-en-concert-le-17-decembre-au-pouliguen-5423595


Vidéos :


=> http://www.dailymotion.com/video/x5lwo1

=> https://www.youtube.com/watch?v=RNeH6eD_Q2k

 




Le mousse



C'est à treize ans que je partis

À l'aventur' loin de chez moi

Mon enfance était bien finie

L'océan m'imposant sa loi

J'ai dû dormir sur le hamac

Mes nuits peuplées de cauchemars

Cherchant tout au fond de mon sac

Un vieux souvenir de Dinard


Pauvre petit mousse éperdu

Au beau milieu des grandes vagues

La terre à tout jamais perdue

Lorsque mes pensées y divaguent


Je me souviens qu' un vendredi

Mon père m'a jeté sur un pont

Moi le cadet de la fratrie

J'étais de trop à la maison

Le capitaine a fait la tête

Il est maigrichon ton garçon

J'espère que dans la tempête

Ne finira pas au bouillon


R


J'ai découvert la vie austère

De nos marins sur un bateau

Le dur labeur en pleine mer

L'enfer et les jours de grand beau

J'ai dû subir de l'équipage

Des moqueries, des sales farces

Des avanies et des outrages

Mais je n'ai pas perdu la face


R


Puis j'ai grandi et à mon tour

Au nouveau mousse sans pitié

J'ai fait subir sans nul détour

Tout ce qui m'avait fait pleurer

Envers tous ces gamins déchus

Et ballottés dans la tourmente

Dont l'enfance est déjà perdue

La mer se fait si violente ...


Pauvre petit mousse éperdu

Au beau milieu des grandes vagues

La terre à tout jamais perdue

Lorsque ses pensées y divaguent

 


 

mercredi 12 juin 2024

Le passeur Albatros

Le dernier passage


« Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! »


Il s’appelait Albatros, c’est du moins sous ce sobriquet que tout le monde le désignait. Il était de ces gens dont le nom véritable avait été gommé à jamais par un surnom qui colle si bien à la peau du personnage que plus rien d’autre ne compte. C’était un vieil homme, buriné par une vie au grand air, au regard profond et à la magnifique crinière blanche. Il était trapu, large d’épaules et quelque peu bedonnant. De taille moyenne, il avait des bras à la longueur disproportionnée par rapport à son corps d’où sans aucun doute, ce nom d’Albatros.


Il était le dernier passeur de Loire. L’âge de la retraite depuis longtemps dépassé, il continuait de temps à autre de faire traverser quelques nostalgiques ou bien des enfants comme moi qui redoutaient d’emprunter le redoutable pont suspendu, dont le trottoir s’arrêtait à chaque pile et contraignait les piétons à descendre sur la chaussée. Albatros était devenu mon ami, mon maître en matière de Loire.


Son métier n’était, personne n’en était dupe, qu'un prétexte pour naviguer en toute saison et à toute heure sur la rivière. Plus que passeur, il était surtout braconnier dans l’âme, une sorte de Raboliot de la rivière, un piégeur, pêcheur aux engins, tricheur, fraudeur de la pire espèce pour les gardes. Il était si malin qu’il ne se faisait jamais prendre sur le fait mais rien ne l’empêchait d’accompagner sa traversée d’un paquet embaumant fort le poisson. C’était sans doute la véritable raison qui expliquait qu’il eut encore des clients pour effectuer la traversée. C’était une vente sous le manteau en somme, de poissons de la rivière.


Il n’y avait pas meilleur pêcheur que le vieil Albatros. Il savait tout des habitudes des poissons de chez nous, connaissait les passages des migrateurs, les manières de les saisir par surprise, eux qui étaient tendus sur le seul but de leur voyage, en oubliant même de manger et donc de mordre à quelques leurres sournois. Il passait le plus clair de son temps à observer, à regarder les mouvements sur l’onde, à chercher à comprendre cette vie qui se dérobait à nos regards mais jamais aux siens.


Il naviguait en tout sens sur son bassin, coincé entre la fosse de Saint Thibault là où il prenait les gros carnassiers, jusqu’au virage de Bouteille, ce bassin profond et poissonneux. Une dizaine de kilomètres, son domaine, sa Loire privative que nul ne voulait lui contester. Albatros avait d’ailleurs rendu tant de services aux uns et aux autres, promeneurs, baigneurs imprudents, chasseurs en mal de récupérer un gibier tombé hors de portée, pêcheurs embarqués dans une malencontreuse manœuvre, … Pour tous, Albatros surgissait sur son bateau de manière opportune pour venir en aide, donner un coup de main ou bien un conseil.


Il était apprécié de tous et nul n’aurait songé à lui faire noise pour sa conception si particulière du règlement halieutique. Je pense même que les gardes fermaient les yeux sur ses pratiques, ayant eux aussi bénéficié de son savoir, de ses conseils et sans doute de quelques délations qu’il jugeait nécessaires quand la limite avait été outrepassée.


Ainsi en allait-il de son immunité ligérienne. Personne ne la remettait en cause. Le vieux personnalisait la Loire en Sullias, il faisait partie du décor. Il était inconcevable de passer sur la rive sans l’apercevoir sur le flot, baguenaudant, poussant sa bourde sans avoir l’air de faire le plus petit effort. Il faut bien admettre que ses bras, longs comme un jour sans pain, favorisaient grandement son dessein.


Un jour pourtant, le vieux passa de l’autre côté. Il était mort comme il avait vécu, sur sa rivière chérie. On avait retrouvé le bateau amarré tout près de la drague, du côté de Saint Père-sur-Loire. Il semblait dormir sur le plancher de son futreau. Il avait senti sa dernière heure arriver, il avait attaché sa grande barque et s’était endormi une ultime fois en admirant le château et sa Loire.


L’émotion fut grande parmi tous ceux qui avaient eu recours à ses services. Le dernier passeur n’était plus. Il fut convenu de lui octroyer un dernier voyage digne de ce qu’avait été sa vie. Albatros était si respecté que les autorités ne songèrent pas à interdire la curieuse cérémonie que concoctèrent ses amis. Elle reste gravée dans ma mémoire et jamais plus bel hommage ne fut rendu à un amoureux de la rivière.


L’homme était mécréant notoire, il n’avait jamais fréquenté l’office et personnage n’avait songé à lui offrir une cérémonie religieuse. C’est un véritable rite païen auquel eut droit Albatros. Son cercueil fut déposé sur son dernier bateau, deux hommes se mirent à la bourde pour lui faire regagner la rive de Saint Germain. De chaque côté, une foule silencieuse et respectueuse regardait ce dernier passage, chacun devinant que durant longtemps, plus aucun bateau ne naviguerait en ce lieu.


Arrivés sur la cale de Saint Germain, le bateau et son dernier passage, furent hissés sur le quai à l’aide de rondins. Le cimetière de Sully étant tout proche, le cercueil poursuivit sa route sur le même véhicule, toujours en roulant sur le bois. Les hommes qui se chargeaient de cet étrange cortège faisaient en sorte que le mouvement soit lent et le plus silencieux possible.


Quelle émotion ! Quel bel hommage. Albatros arriva ainsi devant le trou qui lui avait été préparé à bord de son bateau, son dernier et plus fidèle compagnon. On le mit en terre. Les amis se recueillirent une dernière fois. Ni fleurs ni couronnes sur la tombe mais simplement quelques trophées, des poissons naturalisés parmi les plus gros qu’il avait attrapés et un fer de bourde planté dans un bac de sable de Loire.


Puis, tout le monde revint sur le quai avec la barque désormais vide. Elle retourna à l’eau dans un silence impressionnant. Des hommes répandirent de l’essence sur l’embarcation, une allumette y fut lancée au moment même où elle était poussée dans le courant. Chacun versa une larme quand les flammes s’emparèrent du bateau du passeur qui filait vers le couchant. Dans un ultime clin d’œil du destin, un soleil flamboyant se couchait dans la rivière tandis la barque brûlait dans son prolongement.


Depuis, il n’y a plus eu de bateau de bois amarré dans ce village. Albatros avait été le dernier et le sera longtemps encore. Il reste dans ma mémoire cette image inoubliable d’une barque se consumant dans le coucher de soleil. La Loire avait célébré un de ses plus grands amoureux. La devise inscrite sur son bateau, résonnait alors dans tous les cœurs. Curieusement ce n’était pas un nom comme le font désormais tous les marins mais une phrase chère à notre ami Albatros : « Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! » Que voulait-il nous faire comprendre avec cet étrange message ? La Loire a scellé à jamais ce mystère.


 


samedi 25 mai 2024

Mémoire d'un galérien devenu forçat.

 

Les fers aux pieds.






Je n'ai pas tué, tout juste volé le roi pour améliorer l'ordinaire des gueux tout comme moi assujettis à l'odieuse gabelle. Marinier de Loire, je me suis fait prendre une seconde fois, la main dans un sac contenant le faux sel. Les gabelous m'ont arrêté sans ménagement et pour le paiement de ce forfait honteux, je fus envoyé à Marseille, croupir dans les galères.


Ne pensez pas que je suis une exception parmi ces malheureux, victimes d'un pouvoir inhumain et qui viennent mourir pour la plupart avant la fin de leur peine. Bien rares sont les véritables criminels parmi cette bande de loqueteux, réduits à la condition de bête. Huit sur dix de mes compagnons de misère n'ont pas une goutte de sang sur les mains et pourtant, bien peu arriveront au bout du voyage.


Pour éclairer votre lanterne tout en tachant d'effacer la déplorable réputation que l'histoire nous a collé aux basques, je vais m'efforcer de vous narrer ma triste aventure. Ne pensez pas que j'attends de vous compassion ou indulgence, pardon ou regrets. Le temps a effacé nos mémoires, il ne sert à rien de réécrire l'histoire. Il s'agit juste de laisser une trace pour que l'oubli ne nous recouvre plus de son insidieuse gangue d'infamie.


Il advint qu'une première fois je sois surpris par un gabelou avec un tonnelet rempli d'un peu de sel que j'avais dissimulé là avant de franchir le port d'Ingrandes. Je comptais le livrer sur le chemin à des malheureux qui espéraient ainsi se soustraire à l'achat du sel taxé dans le grenier éponyme. Pour prix mon insupportable forfait, une grivèlerie qui mettait l'économie du royaume en péril, je fus marqué au fer rouge de la flétrissure des voleurs, une fleur de lys, emblème du roi.


Devant la cherté de la vie et le besoin impérieux du sel, matière si précieuse pour conserver alors les aliments, je décidai de passer outre le risque encouru et cette fois de me faire trafiquant véritable, usant de nombreuses astuces pour tromper les soldats du roi. J'avais retenu de la première fois, j'usai de tous les stratagèmes possibles pour déjouer la vigilance de ces maudits gabelous. C'est hélas une odieuse trahison, celle d'un client qui en contre partie de ma dénonciation échapperait à sa peine, que je tombai pour la seconde fois.


Je savais le sort qui m'était réservé. Pas de surprise, la justice était aux ordres d'un pouvoir qui réclamait des hommes ou plus exactement des esclaves pour les galères installées à l'arsenal de Marseille. Trois années sur le ban de nage, trois années d'effroi comme en témoignaient les très rares survivants. Je n'avais plus qu'à compter sur ma robuste constitution pour revenir un jour en bord de Loire.


Les chaines aux pieds, je fis le long voyage de mon sullias jusqu'à la Méditerranée, relié par les mêmes fers à mes compagnons de misère. Escortés par des gens d'armes, traités pire que charogne par ceux-là mais aussi par la populace, nous subissions injures et crachats, la honte aux joues et le cœur en révolte contre pareil traitement inhumain. Nous n'étions pourtant pas au bout de ce séjour en enfer que débutions ainsi de la pire des manières. Nous étions en l'an de grâce 1747, au début de l’automne.


L'arsenal militaire de Marseille avait été construit à l’initiative de Colbert. Nous avions marché près de 700 km en de longues étapes. C'est aux portes de l'hiver que nous fîmes notre entrée dans cet univers glauque. Nous avons été répartis sur différents bancs de nage sur notre galère, remplaçant ceux qui n'avaient pas survécu. Un espace terrifiant étroit pour cinq galériens attachés les uns aux autres. Dans cette maudite brancarde de 2, 30 de long et 1,25 de large, nous devions trimer, manger, dormir, déféquer et tenter de survivre avec une ration journalière de deux livres de biscuit, 4 onces de fèves et parfois un peu de vin. Nous avions le sentiment d'être déjà installés dans notre futur cercueil.


Mais ne croyez pas que ce fut la navigation la pire expérience. Au contraire, c'était là la période la moins épouvantable car quoique à l'air, qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, nous étions à l'ouvrage et plutôt mieux nourris que lorsque l'inaction nous réduisait à croupir dans l'arsenal où sans protection aucun contre les courants d'air, mes camarades les plus faibles tombaient les uns après les autres, de faiblesse, de maladie, de malnutrition ou de désespoir.


C'est là que je devais survivre si j'en avais la force trois longues années. C'est du moins ce que je pensais quand les circonstances se bousculèrent quelque peu. Jean Philipe, chevalier d'Orléans : le général des galères fut nommé à ce poste de second ordre à l'époque quand il avait tout juste 16 ans. Le jeune homme se prit progressivement de passion pour sa fonction au point que fort de l'influence, le fils du régent obtient de son cousin le roi le maintien de ce corps. Sa mort le 16 juin 1748 va sonner le glas de cette institution obsolète.


À la mort de son vieux cousin, le roi saisit cette opportunité pour dissoudre ce corps d'état bien trop couteux en regard des services rendus. Nous apprenons ainsi que nous allons être rattachés à la marine nationale et qu'il serait question d'un transfert à Brest. Un nouveau voyage qui n'était pas pour nous déplaire en dépit des inconvénients du trajet tant pour nous, rien n'était pire que notre banc de nage et surtout l'inaction à l'Arsenal.


C'est plus tard naturellement que j'appris le détail de ce vaste transfert qui devait me faire découvrir du pays. Le 10 mars 1749, des gabares arrivent dans le port de Brest afin de subir quelques arrangements afin d'acheminer dans la rade de Brest ceux de mon espèce qu'elles iront quérir à Bordeaux. Quant à nous, de Marseille nous rejoindrons Agde par voie maritime sur des Tartanes qui gagneront ensuite le canal du Midi. Là pour rallier nous naviguons sur des flutes jusqu'à Toulouse. Puis, pour naviguer jusqu'à Bordeaux nous descendons la Garonne sur des gabarres. De là, cinq gabares nous emporteront à Brest en une ultime étape de ce grand voyage au frais du roi.


Pour nous, ce fut en dépit des circonstances, une sorte de croisière pour laquelle nous n'avions qu'à supporter une fois encore la promiscuité à laquelle nous étions habitués et les mauvais traitements de nos garde chiourmes qui ne différaient guère de notre quotidien. Nous partons le 24 avril et gagnons Toulouse le 4 mai. Le lendemain nous descendons la Garonne jusqu'à Bordeaux où nous embarquons sur les gabares le 10 mai.


Le 25 mai, à huit heures du soir, L'Esturgeons, la gabare de mer sur laquelle j'étais un passager entravé, toucha la rade de Brest. Le lendemain alors que d'autres navires étaient égarés en mer, mes camarades et moi-même, devenus durant le trajet des forçats, nous mettions les pieds à terre pour découvrir notre nouvelle résidence et un statut différent certes mais toujours fort peu enviable : désormais nous devenions des forçats.


Durant le trajet dix des nôtres avaient perdu la vie et 130 autres malades furent installés directement à l'hôpital. Au bilan final, il faudra dénombrer 76 décès durant cette croisière peu banale. Les survivants abandonnaient la mer pour le port, la rame pour les outils du condamné aux travaux forcés. Pour le reste rien ne changeait, ni notre maigre ration ni notre tenu d'indignité, ni la chaîne.


Pour moi, j'allais quitter cet univers concentrationnaire car j'atteignis sans grands dommages le terme de ma peine. Ce voyage, ces préparatifs, ces nombreux reports, changements, hésitations et contre-temps m'avaient permis de me préserver quelque peu et de voir le temps s'écouler moins péniblement. Je pouvais regagner mes pénates, retrouver les miens et ne plus tenter le diable en jouant les faux-sauniers. À force de traîner les fers aux pieds, je m'étais mis un peu de plomb dans la tête.


Pour évoquer cet épisode de ma vie, je couchais sur le papier ce récit maladroit et ces quelques vers en revendiquant ce statut de forçat en souvenir de ceux de mes camarades qui étaient encore à l'ouvrage là où finit la terre de notre royaume.


Les damnés les fers aux pieds




Les enfants regardent passer les damnés
Pauvres prisonniers en route pour le bagne.
Séparés à jamais de leurs compagnes
Exclus de la vie, ils sont condamnés.


Triste spectacle qui doit servir de leçon

Les gamins leur jettent des pierres

Tandis que les adultes vocifèrent.

La haine se fait insidieux poison !


Pauvres forçats promis à l'enfer

Traînant aux pieds de lourdes chaînes

C'est l'humanité qui se déchaîne

Dans l'insupportable fracas des fers


Leur démarche résonne sur les pavés
Ils avancent vers une destinée amère.
Pour s’en aller bien au-delà des mers,
Vers leur épitaphe déjà gravée.


Le poids de leurs effroyables crimes
Pèsent sur la conscience des bagnards
Jetés très tôt dans de sombres mitards
En Guyane, la société les opprime

*


Embarqués pour la pire des pénitences
Ils renonceront au moindre espoir
De retrouver honneur et gloire
La mort est au bout de la sentence


La rade sera la pire des prisons
Soumettant les forçats à sa règle
Malheur à qui se prend pour un aigle
S'écrasera sans aucune rémission

*


Pour les exclus de notre société
Seul Lucifer leur ouvrira ses bras

Quand pour eux sonnera l'heure du trépas
Bien loin de toute forme de charité


Même la mort ne sera pas délivrance.

Débarrassés de leurs terribles peines

Ils nourriront l'océan qui se déchaîne

Bien loin du pays de leur enfance


Pauvres forçats promis à l'enfer

Traînant aux pieds de lourdes chaînes

C'est l'humanité qui se déchaîne

Dans l'insupportable fracas des fers

mardi 14 mai 2024

Les pommes d'amour

 

Les pommes d'amour





À l'automne nous attendons

Des pommes, la récolte

Pour la belle cargaison

Les femmes s'feront accortes


Nos épouses, toute l'année

Restent seules à la maison

Pour cette belle équipée

Elles seront nos compagnons


À la grande capitale

Nous allons par la rivière

De Montjean jusqu'au canal

Pour une aventure cavalière


À Orléans nous quittons

La belle dame Liger

Pour emprunter sans façon

La voie d'eau ordinaire


Faisons escale à Grignon

Merveilleux port du canal

Un écrin vraiment trognon

Pour escapade loin du Val


Par la forêt nous gagnons

Montargis puis le Loing

La Seine et ses ponts

Paris n'est pas si loin


Pour les dames ce voyage

Sans soucis du quotidien

Est belle fête volage

Qui leur fait grand bien


Elles oublient les privations

En faisant des emplettes

Dépensent à profusion

Tout l''argent des reinettes


Elles nous rendent ce bonheur

En sourires et baisers

Qu'elles nous font à toute heure

De la plaisante équipée


Le retour est si joyeux

Qu'il passe bien trop vite

Et nous sommes malheureux

Qu'au pays elles nous quittent


À l'automne, nous transportons

Un joli fruit défendu

À Paris nous célébrons

Le pêché et ses vertus



 

Le conte
 



dimanche 31 mars 2024

Le dormeur du Val

 

Un poème pour viatique




Tout débuta de manière tragique en 1870.Dany venait de naître quand son père fut embrigadé dans l'armée de Loire de monsieur Gambetta pour porter secours aux parisiens. Elle ne revit jamais son géniteur qui avait tout juste eu le temps de poser un baiser sur le front du bébé à sa venue au monde. Le malheureux acheva sa route à Baule le 7 décembre en bord de Loire. Son escadron avait malgré tout repoussé des éléments de l’armée du Grand-Duc de Mecklembourg, une victoire pour rien comme deux jours plus tard à Coulmiers.


Pour Dany, ce drame se matérialisa par une enfance difficile auprès d'une mère qui trimait du matin au soir pour gagner de quoi manger tout juste à leur faim. Elle grandit accompagnée chaque soir, dès qu'elle eut cinq ans et l'âge de comprendre, par le récit du poème d'Arthur Rimbaud. Un rituel entre sa mère, veuve inconsolée et la fillette, orpheline éplorée.



C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.


Toutes les deux, paradoxalement trouvaient du réconfort dans ce merveilleux texte. Elles s'étaient persuadées que Rimbaud évoquait leur mort à elles, tombé au bord des Mauves, ce beau petit affluent de la Loire. Chacun trouve le réconfort et la paix de l'âme comme il peut, pour elles deux, ce poème contribua toujours à accepter l'inacceptable, la barbarie guerrière qui ne faisait pourtant qu'ouvrir le bal de la modernité.


Vingt-cinq ans plus tard, Dany rencontra un charmant garçon avec lequel elle fonda une famille, bien décidée à ne pas suivre la triste destinée de sa mère. Le couple se souda avec l'aversion de la guerre dans le désir de vivre paisiblement dans le charmant petit village de Combleux. Son homme travaillait à la fonderie Bollée qui depuis 1715 fabrique de magnifiques cloches tandis qu'elle était serveuse à l'Auberge de la Christiane.


Quand elle donna naissance à son premier enfant : Christian, un adorable petit garçon, elle fit comme sa mère, tout naturellement, pour l'élever dans ce rejet de la guerre. Elle sentait bien autour d'elle que la volonté de revanche contre les prussiens était particulièrement présente dans les esprits. Les enfants à l'école apprenaient à tirer à la carabine : une folie pour cette jeune femme éprise de paix.


Tous les soirs, Dany récitait le dormeur du Val à son fils, lui racontant inlassablement la mort de ce grand-père qu'il ne connaîtrait jamais. Elle choisissait ensuite des récits, des contes où jamais il n'était question de combats, de batailles, de défis ou de querelles. Le petit Christian fut tout naturellement influencé par cette éducation tournée vers l'amour du prochain.


Quand Christian s'approcha de l'âge d'être appelé sous les drapeaux, la folie avait gagné les esprits. Les roulements de tambour avaient remplacé les propos acerbes, les envies de donner la fessée aux méchants teutons, de retrouver l'Alsace et la Lorraine. Le jeune homme se sentait à mille lieux de cet état d'esprit belliqueux presque général. Il était moqué de tous quand il évoquait la nécessité de vivre en paix, montré du doigt et mis à l'écart.


Christian pris l'habitude de se réfugier sur l'eau, de fuir ses camarades aux propos toujours plus virulents et haineux. Il avait acquis un petit canoë avec lequel il trouvait la paix intérieure au contact d'une nature qui était devenue sa seule amie. Il ne fait pas bon penser à rebours de la majorité, il avait fait le choix de la fuite.


Quand l'avis de mobilisation arriva, il n'hésita pas un seul instant. Il préférait la clandestinité, la désertion à l'horreur d'une guerre qui chaque jour apportait son lot de drames et de larmes. En dépit de l'hécatombe sur le front, les gens n'avaient nullement changé d'état d'esprit. Christian savait qu'il ne pouvait compter sur personne pour l'aider dans sa décision. Il savait que seule la rivière pouvait lui offrir des cachettes qu'il espérait inexpugnables.


Sa mère, bien évidemment fut sa chère complice tandis que son père, avait bien envie de lui sonner les cloches. Il n'en fit rien, trop soucieux de ne pas braquer une épouse intransigeante sur ce sujet. Il préféra fermer les yeux, feindre de ne rien savoir de ce qui se tramait. Pourtant, les préparatifs de son fils ne laissaient aucun doute sur ses intentions.


Christian regroupa dans son canoë de quoi pêcher, chasser, s'abriter, se vêtir et se préserver des intempéries. Il se chargea également de quelques outils afin de se lancer dans une aventure de survie en pleine nature. Son choix était clair, il allait vivre sur la Loire, plus en amont, dans le réseau protecteur des nombreuses îles entre Pouilly-sur-Loire et Sancerre.


Le gamin avait recueilli des informations auprès des anciens Christianiers, des gars que la vapeur avait jetés à terre. Il n'y avait pas plus grands connaisseurs de la Loire que ces gars-là. Bien sûr, il n'avait pas évoqué son dessein et ses questions étaient suffisamment générales pour ne pas leur mettre la puce à l'oreille.


Quand il fut prêt, au lieu de se rendre à la caserne, il débuta sa lente escapade ligérienne. Se cachant le jour dans une île ou des bosquets touffus, naviguant la nuit. Il comprit rapidement que sa connaissance de la rivière, de la faune et de la flore, allait lui permettre de subvenir à ses besoins. Il devint aisément un homme de la rivière, un fuyard, évitant soigneusement les humains.


Il atteignit son but, établit plusieurs camps de base dans ces grandes îles discrètes de la Nièvre et du Cher. Il était toujours à l'affut, sur le qui-vive. Seule la nuit lui apportait un peu de sérénité. Il vivait comme un Robinson fuyant l'effroi des tranchées. Il était totalement coupé du monde et désirait plus que tout la présence d'une compagnie pour l'aider dans sa mission sacrée : fuir la guerre.


Sa bonne fortune se matérialisa par un accident de la vie. Un jeune héron, lors de sa première sortie du nid, manqua le grand saut. Par chance, sa chute fut largement amortie par la végétation tandis que Christian qui avait assisté de loin à la scène se porta aussitôt à son secours lui épargnant le coup de grâce des charognards.


Christian soigna celui qu'il appela Patapon. Une amitié s'établit entre l'oiseau et le déserteur. Le héron, revenu de son échec initial, nourri par Christian de petits poissons, choyé et protégé finit par voler de ses propres ailes. Il comprit intuitivement ce dont avait besoin son sauveur, il lui servit de guet, le prévenant d'une éventuelle présence humaine.


L'un l'autre se donnaient la main s'il est possible de s'exprimer ainsi. Grâce à Patapon, Christian échappa au carnage, parvint à rester caché jusqu'à la fin de la guerre. Il devina aisément qu'elle venait de s''achever quand toutes les cloches des villages voisins sonnèrent à la volée. Il eut une pensée pour son père, le fondeur tandis que jamais sa chère mère n'avait quitté son esprit, car chaque jour, pour renforcer sa détermination, il se récitait le dormeur du Val.


Il lui fallut beaucoup de patience pour revenir à la vie civile. Il avait déserté, il ne pouvait revenir comme une fleur dans son joli Combleux. Il lui fallut trouver une nouvelle identité, chose qui fut possible dans le désordre de l'après-guerre avec tous ces disparus et ces êtres ayant perdu la raison. Il ne revint à Combleux que quelques années plus tard, sans se faire connaître, simplement pour rendre une visite discrète à sa mère. Ce fut pour Dany, le plus beau jour de sa vie. Puis à nouveau, il se perdit dans les îles de Loire, vécut de la pêche comme il l'avait fait durant sa longue disparition.


Vous pouvez mettre en doute ce récit, je ne peux vous en tenir rigueur. Il est né d'une requête : écrire un conte à partir du poème d'Arthur Rimbaud. J'aime à satisfaire les demandes même si la forme tient plus d'une nouvelle que d'un conte. Voilà qui est fait.

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lundi 19 février 2024

Le miracle de la langue.

 

Les mots pour remplacer les coups.





Aux tous premiers temps d'une humanité tout juste naissante, ils étaient deux dans cette caverne.  Ils ne s'appelaient ni Adam ni Ève ; il ne faut pas croire aux balivernes ! Ils n'avaient pas encore de noms, vivaient dans des conditions très difficiles car chaque instant était pour eux une lutte pour la survie. L'homme était rude, violent par nécessité ou facilité, toujours aux aguets et souvent prompt à frapper sa femme pour obtenir d'elle ce qu'il désirait sans partage.


La femme supportait, vaille que vaille, ce curieux traitement, se soumettant à la force, se contentant des maigres avantages que lui apportait la protection de ce farouche guerrier et désastreux compagnon. C'est du moins ainsi qu'il faut comprendre cette étonnante union. L'amour peut-il naître sous les coups ? Il ne nous appartient pas de juger ce que nous ne pouvons comprendre.


Toujours est-il que la femme subissait courageusement les étreintes rapides, brutales, sauvages de celui qui partageait sa couche. C'est ainsi qu'elle sentit une transformation dans son corps, une présence discrète, un souffle de vie qui n'était pas le sien. Pour fruste qu'elle pût être, cette femme avait pris conscience du miracle de l'existence ; elle savait qu'elle portait une vie et voulait à tout prix préserver ce don de la nature.


Mais comment faire pour échapper aux coups que son tyran ne manquait pas de lui donner en rentrant de la chasse ? Son tourmenteur transcendait ses peurs en portant la main sur celle qui l'attendait dans le secret de la caverne. Cette marque de faiblesse lui permettait de se montrer courageux face aux fauves et aux menaces de la chasse. Ne lui jetons pas la pierre : les temps étaient impitoyables alors …


La femme, dans sa maternité naissante, avait compris qu'il fallait que cesse l'avalanche de coups qu'elle recevait chaque soir pour finir par céder à l'appétit de celui qui exigeait d'elle ce coït dont elle ne percevait pas encore le sens. Elle entendait son homme, alors émettre de drôles de bruits quand il prenait plaisir à se vider en elle. Elle se dit qu'il y avait là, matière à une expression plus élaborée, moins bestiale.


Elle s'entraîna seule à maîtriser ces bruits, à les moduler, à les rendre plus doux et plus précis. Dans sa solitude durant les longues parties de chasse de son partenaire, elle composa, petit à petit, une suite de modulations auxquelles elle attribua un sens. La femme qui portait la vie, engendra la parole.


Elle comprit alors que les mots avaient un curieux pouvoir : ils arrêtaient la main de celui qui devenait enfin son partenaire, l'intriguaient, lui donnaient une attitude plus douce, plus humaine. Le chasseur cherchait à comprendre, se concentrait sur ces curieux sons qui émanaient de sa compagne. Il essayait de l'imiter ; bien vite, il apprit à reproduire ces quelques mots qui prirent sens pour eux deux.


L'homme devint alors tendre et caressant. Il cessa de frapper et à chaque fois qu'il rentrait, il tentait d'expliquer sa journée de chasse avec quelques sons qui décrivaient un animal, une sensation, un paysage. Tous deux, dans le secret de la caverne étaient en train de créer la première langue : une langue sommaire, une langue sans grammaire mais une langue qui allait donner la vie et la transmettre …


Quand l'enfant fut né, les deux se mirent en demeure de lui offrir ce mystère. L'enfant apprit vite ; il aima ce dialogue, il montra des qualités créatives incroyables. Quand il eut l'âge de marcher, il voulait nommer toutes les choses qu'il croisait. Ses parents durent faire beaucoup d'efforts de mémorisation pour suivre cet enfant qui parlait.


La vie continua son cycle. D'autres humains imitèrent cette famille. La vie sociale put voir le jour. Les mots avaient pris la place des conflits. Bientôt il se trouva des individus capables de raconter des histoires : les mots s'assemblaient, ils prenaient tournure et sens, ils vivaient leur propre existence. La langue cessa simplement de nommer les choses ; elle exprima des notions plus complexes, plus secrètes, plus intimes. Elle permit de vivre en société et de s'inventer une légende.


Les langues se répandirent de par le monde, elles se multiplièrent, se diversifièrent, s'enrichirent de mille et une nuances. Elles portaient des mythes, des croyances, des rêves. Elles permettaient de s'aimer ou de s'aider. Elles assuraient un lien merveilleux pour vivre ensemble. Puis un jour, une fois encore, une langue voulut s'étendre sur le monde entier, devenir la seule, l'unique. Mais cette fois, le piège semblait fonctionner.


La langue impérialiste s'imposa par l'économie et la force. Elle voulut se simplifier, se raccourcir pour revenir à l'essentiel, du moins le croyait-on : manger, acheter, vendre, produire. Elle envahit les esprits, les journaux, les bouches des gens importants. Elle imposa sa présence dans toutes les réunions, les congrès, les foires internationales, les marchés.


Les humains en firent le véhicule de toutes leurs bassesses, leurs mesquineries, leurs désirs de puissance et de domination. Les poètes et les conteurs n'eurent plus leur place. Cette langue devint celle des banquiers et des commerçants, des producteurs et des gens de pouvoir. Bien vite, faute de diversité, faute de beauté, ce fut le retour de la barbarie et les femmes cessèrent alors de donner la vie.


C'est alors que quelques personnes se dressèrent contre cette insidieuse invasion. De-ci, de-là, des gens se mirent, une fois encore, à raconter des histoires dans toutes les langues du monde. Chacun empruntant à son voisin les plus belles légendes de sa contrée. Même dans le pays de la langue invasive, on se reprit à dire les épopées de la grande civilisation amérindienne, dans les langues de ceux qui avaient subi la domination des Yankees.


C'est la multiplication des langues qui favorise l'harmonie et la diversité. Les humains redevinrent fiers de leurs cultures, de leurs traditions et cessèrent de singer le grossier modèle venu d'au-delà des portes de l'enfer. Les enfants naquirent à nouveau et grandirent désormais avec des comptines d'antan, des mythes fondateurs et des contes du terroir. Walt Disney ferma ses portes et le monde retrouva ses valeurs ancestrales, il redevint solidaire, charitable et paisible.



vendredi 16 février 2024

Jusqu'à la dernière goutte

 

L'eau n'est pas un bien marchand





Il était une petite goutte de pluie qui aimait tant voyager. Elle en avait vécu des aventures, découvrant des circuits de plus en plus complexes, au fur et à mesure que les humains étendirent leur empreinte sur la planète. Avant eux, tout était si simple, le cycle de l’eau coulait de source, il prenait certes des chemins détournés, acceptait parfois de longues stations dans une nappe phréatique comme celle de Beauce, s’accordait des détours surprenants par le truchement des végétaux, prenait racine dans quelques lacs souterrains avant de ressurgir en plein soleil et de disparaître en vapeur ou en fumée.


Nul nuage noir dans cette formidable loterie qui ouvrait le bal. Ici dans une source, là dans un puits, ailleurs dans une résurgence, plus loin encore dans un océan ou bien une rivière. L’eau coulait, coulait, coulait sans se charger de poisons ni même d’immondices. La boue, la poussière, le sable, le pollen et bien d’autres choses encore, toutes plus naturelles les unes que les autres, se chargeaient de lui compliquer un tant soi peu l’existence et son périple. Mais rien de bien grave en somme, pas de quoi déposer la moindre plainte ni la plus petite récrimination.


L’eau allait son chemin, toujours accessible, toujours potable et saine, toujours offerte à qui voulait la boire. Les animaux et les plantes pouvaient s’en nourrir sans crainte, profitant pleinement de ses bienfaits. Où qu’elle fut, elle était source de vie et de santé, élément indispensable à toute vie sur cette planète. C’était un temps merveilleux où nulle force ne s’arrogeait le droit de propriété sur ce bienfait que l'on pensait inaliénable de la nature.


 


C’était un temps avant la venue des drôles d’animaux qui allaient debout sur leurs jambes. Ceux-là ont changé la donne, modifié l'équilibre, bouleversé les règles du jeu naturel. Il y eut des barrages et des retenues, des dérivations et des fossés, des puits plus profonds qui asséchaient les petites réserves voisines. L’eau devint un enjeu de pouvoir ou bien l’expression de la puissance. Elle découvrait alors que les hommes étaient capables de calculs, de viles stratégies pour priver d’autres humains de ce bien si précieux.


Mais là encore, tout ceci n’était rien en comparaison de ce qui allait suivre. L’expansion humaine fut accompagnée d’un chamboulement du sol. Des forêts arrachées, de drôles de matériaux couvrant les terres, des canalisations, des fossés, des dérivations, des circuits souterrains. L’imagination des nouveaux maîtres de la planète était sans limite. L’eau filait un mauvais coton.


Elle conserva sa pureté de nombreuses années encore, se moquant des fantaisies de ces drôles de personnages jusqu’à ce qu’ils se mettent à user sans mesure de cette merveilleuse ressource naturelle. Les tanneurs, les teinturiers, les équarrisseurs, les métallurgistes, les potiers, les lavandières, les maîtres verriers, les ferronniers, …, la liste serait interminable de ceux qui se mirent à souiller sans retenue nos rivières et nos sources. 


 


Les paysans étaient encore des êtres raisonnables. Ils respectaient la nature, le cycle des saisons, les animaux et l’eau dont ils usaient avec parcimonie, ne comptant le plus souvent que sur les pluies pour irriguer leurs récoltes. Ils semaient, engraissaient leurs terres des fumiers de leurs étables et tout allait pour le mieux dans un monde encore fréquentable.


Puis soudain tout bascula. Des ingénieurs, des chimistes, des plus savants et sans doute plus cupides que les autres, flanqués de banquets verts ou jaunes se soucièrent d’améliorer les rendements, de nourrir les sols avec des produits douteux sortis d’industries honteuses. Les agriculteurs se firent empoisonneurs de l’eau sans même le savoir, sans s’en douter, croyant naïvement les arguments oiseux des marchands de mort. Bientôt, il ne fut plus possible de boire l’eau des fossés, puis ce fut celle du puits, puis bientôt, il devint indispensable de traiter l’eau avec d’autres produits tout aussi inquiétants.


Le cycle de l’eau continuait son immuable mouvement. Cependant il y avait quelque chose de changé, la petite goutte d’eau portait de lourdes menaces pour la santé des humains mais aussi pour celle des animaux et des plantes. Des métaux lourds, des phosphates, des poisons affreux, de la radioactivité se dissolvaient dans l’onde pure d’antan pour en faire un liquide toxique et parfois mortel.



L’eau devint un produit marchand. Des spéculateurs hideux, au nom de je ne sais quelle morale propre à cette étrange espèce, prétendirent possible de vendre l’eau, de l’accaparer, de la commercialiser, d'en circonscrire son usage. Un don du ciel ou de la terre qui devenait par une étrange baguette de sourciers financiers, une affaire rentable et l’occasion de priver de moins chanceux de ce qui n’avait jamais été mesuré par la mère nature.


La petite goutte d’eau ne pouvait plus voyager selon sa fantaisie. Elle devait passer par les fourches Caudines des scélérats, des empoisonneurs, des accapareurs, des apprentis sorciers, des compagnies industrielles ou bien subir toutes les avanies possibles d'une civilisation de l'ordure. L’eau aussi devait disposer d’un passeport pour franchir une frontière, pour irriguer ou bien hydrater. Elle était taxée, vendue, détournée, mesurée, galvaudée.


L’eau se dit que les humains ne la méritait pas. Elle dont certains scientifique prétendaient qu'elle n'avait pas de mémoire, se montra vache avec eux. Elle cessa de couler, elle se cacha dans les entrailles de la Terre, elle s’enfuit des rivières et des océans pour mettre à mort cette espèce imbécile et cupide.


Elle cessa de tomber comme pluie d’argent, ces êtres si peu sages étaient trop avides pour apprécier sa valeur. Ils moururent de soif d’avoir eu trop faim de richesse. Alors, alors seulement, quand il n’y eut plus un seul animal debout sur ses jambes, elle revint irriguer une Planète à nouveau fréquentable.

 

Tableaux de Henri Le Sidaner



 




mardi 13 février 2024

Le meunier trompé

 

Maître Cornille et son civet de lièvre !






Maître Cornille était un meunier qui avait tout pour être heureux : un merveilleux moulin sur la rivière Loiret, une maison magnifique, un décor de rêve, des clients nombreux et fidèles, de l’eau à foison pour faire tourner sa roue et une femme, belle comme un soleil. Mais voilà, c’est le dernier point qui le désolait car son Aurélie avait le feu là où une honnête femme ne doit pas l’avoir.


Car tel est l’injustice des rôles. Les hommes peuvent courir le guilledou tout à loisir sans hériter d’adjectifs dégradants tandis que la femme n’a guère le droit d’avoir, elle aussi, des désirs et des envies. Les choses n’ont guère changé aujourd’hui mais, en cette époque lointaine où les minotiers fleurissaient sur notre rivière, la dame faisait scandale.


Pour accentuer sa mauvaise réputation, la pauvre Aurélie vivait dans le moulin de la Mothe, patronyme qui, associé à son goût prononcé de l’amour physique, faisait grandement jaser du côté d’Olivet. Bonne poire, Cornille fermait les yeux sur les turpitudes de sa belle même s’il ne parvenait pas à se boucher les oreilles afin de ne pas entendre les moqueries et les propos graveleux qui ne manquaient pas d’accompagner ses pas.


Cornille savait que la réputation de sa meunière n’était pas usurpée. Il profitait de sa part certes, mais sa femme avait un tel appétit qu’elle ne se satisfaisait pas des seules caresses du meunier. Les jeunes valets qui portaient les sacs de grains au moulin avaient sa faveur ; elle était toujours disposée à initier les débutants, à consoler les maladroits, à perfectionner les plus vaillants.


Les fermiers et les métayers pour peu qu’ils s’ennuient à la maison, trouvaient eux aussi dans les bras d’Aurélie, de quoi oublier les soirées au cul tourné qui les attendaient une fois rentrés. Ils prenaient leur plaisir tandis que le grain devenait farine. Il y avait toujours des sacs qui offraient un doux tapis pour jouir des faveurs de la belle, pourvu que le meunier soit occupé ailleurs.


C’était d’ailleurs là le principal souci de tous ceux qui venaient au moulin de la Mothe. Il fallait trouver prétexte pour envoyer le meunier loin de sa meule et de sa roue à pot. Chacun y allait de son astuce pour éloigner le pauvre homme du théâtre des opérations. L’un, prétextant avoir oublié quelques sacs dans sa ferme, l’autre, lui demandant de ferrer son âne (car le meunier avait aussi ce talent) ; les valets affirmaient que leur patron refusait de leur donner l’argent, le meunier devait aller à la ferme pour se faire payer.


Toutes les astuces étaient bonnes pour faire tourner bourrique ce pauvre homme et se retrouver seul dans le moulin avec la belle meunière à la cuisse légère. Cornille rongeait son frein ; il en avait assez d’être la risée de tous. Pourtant, il préférait faire semblant de mordre à l’hameçon plutôt que de prendre le risque de surprendre sa femme en pleine action.


Ce jour-là, il était allé de lui-même en ville avec son âne pour aller quérir un nouveau blutoir : ce coffre qui sert à séparer la farine des sons et gruaux. C’est pendant cette course qu’il avait à faire sur Orléans que le garde-champêtre, informé par quel mystère de cette opportunité, était venu rendre hommage aux charmes d’Aurélie.



Cornille avait oublié quelque chose au moulin ; il avait rebroussé chemin quand il aperçut sur la pierre, à l’entrée de la porte de la réserve, un bicorne qui ne laissait aucun doute sur le propriétaire de ce couvre-chef. Cette fois, la mesure était dépassée, Cornille pouvait encore accepter d’être cocu mais par un porteur de bicorne, ça jamais !


On peut être mari trompé et conserver sa dignité et son aversion pour l’uniforme. Le pandore allait payer pour tous les autres. Cette fois, le meunier allait donner une leçon à sa femme et punir ce maudit Baugard qui méritait bien de prendre du plomb dans les fesses. Il serait puni là où il fautait ; il y avait une justice, d’autant plus que ce lascar ne cessait de l’importuner à propos du pertuis et autres tracasseries administratives.


Cornille rentra à pas de loup dans la cuisine. Au dessus de la maie, était accrochée une merveilleuse pétoire : un fusil à un coup qu’il avait hérité de son grand père. L'homme était un chasseur qui avait la gâchette sûre. Il aimait ce vieux fusil et s’en satisfaisait. Une seul coup suffirait à plomber le méchant homme qui salissait sa réputation.


À l'affut, notre cocu se posta derrière un bosquet ; il avait une vue sur le moulin, sa roue et la rivière. Il était placé de telle manière qu’il aurait en ligne de mire l’arrière-train du gredin quand il retournerait dans ses pénates. Il avait de la patience à revendre ; son heure était venue de laver son honneur et de punir tous les autres par le truchement de celui-là. Compte tenu des circonstances, il était certain de n’encourir aucune foudre de la justice : le garde-champêtre saurait se taire, après les cris qu’il n’allait pas manquer de pousser.



Le larron finit par sortir. Il reprit son bicorne. Mon dieu, il avait l’air bien satisfait des instants qu’il venait de passer en compagnie d’Aurélie. Il était rouge, sa liquette dépassait. Il n’avait même pas pris la peine de se rhabiller correctement. Il avait lui aussi le feu en une partie charnue sur laquelle Cornille était bien décidé à incorporer quelques plombs vengeurs !


L’odieux salua une dernière fois celle qui s’était donnée à lui. Cornille tira de ce baiser, envoyé à la volée, le courage de mener à bien sa décision. Il arma le fusil, l’épaula et visa. Il attendait que la distance soit suffisante pour ne faire que truffer ce sinistre postérieur sans risquer une blessure fatale. Il avait judicieusement préféré le plomb à la balle pour une telle cible !


Mais soudain, ce fut un terrible cas de conscience qui se présenta au meunier. Juste à quelques mètres de là, sur la rive, un superbe gibier, un animal gras et dodu, un vénérable lièvre vint s’abreuver dans le Loiret. Que faire ? Cornille ne savait plus où donner de la tête. Punir le chaud lapin ou bien s’offrir la promesse d’un formidable civet ?


Chacun peut juger de la gravité de l’heure. Le péché de chair pouvait bien attendre. Ce lièvre lui faisait monter l’eau à la bouche. Il en salivait par l’avance. Il changea de cible, il ne pouvait laisser pareille occasion. Il visa et tira. Le lièvre tomba, tué sur le coup. Le garde -champêtre, persuadé qu’il était la cible du meunier plongea sur le côté. Le pauvre homme se retrouva dans la rivière.


Le premier mouvement du meunier fut d'aller chercher son trophée. Il était lourd : c’était vraiment une superbe pièce. Quel festin serait le sien ! Pendant ce temps, le galant manquait de se noyer. Il était engoncé dans son uniforme et ne savait pas nager. C’est Aurélie qui arriva à son secours. Elle avait tout vu de la scène, avait retenu son souffle quand elle avait repéré son mari dans son buisson.


Elle attrapa une perche pour sortir son amant des flots. Elle se pencha ; l’autre agrippait la perche quand le meunier, son lièvre dans une main, fier comme Artaban, s’approcha de la meunière et lui asséna un fulgurant, un magistral, un formidable coup de pied aux fesses. La belle tomba dans les bras du garde-champêtre tandis que le meunier explosait d’un magistral rire.


Il venait de faire coup triple. Il n’en rêvait pas tant. Il sortit le couple adultère de l’eau sans un mot et partit à la cuisine préparer son lièvre. Il venait de laver son honneur ; il allait déguster à merveille sa vengeance qui pour lui, allait être un plat qui se mangerait chaud. Il prépara un civet comme jamais il n’en avait rêvé.


De ce jour, la meunière cessa de se montrer aimable avec tous les hommes de la contrée. Elle avait soudainement découvert que son homme était, lui aussi, un luron qui pouvait la contenter et que surtout c’était une fine gâchette. Elle avait saisi le sens du message qu’il venait de lui envoyer ; c’était peut-être ce qu’il attendait : un peu de considération et d’intérêt. Ce coup de pied bien placé lui avait remis les idées en place. Désormais Aurélie aimait son Cornille et par-dessus tout sa cuisine. C’est par le ventre qu’il venait de la reconquérir.

 

Bientôt au Moulin de Parcé-sur-Sarthe




À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...