En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Dimanche
17 décembre, la chorale des Fous de Bassan va se produire dans son
fief du Pouliguen avec une nouvelle chanson à son programme. « C’est
Nabum » a eu l’agréable surprise d’apprendre que ce groupe
avait choisi de prendre un de ses textes : « Le Mousse ».
C’est l’occasion de faire un peu mieux la connaissance de ces
drôles d’oiseaux de mer et de scène.
Association
1901, le groupe a été fondé en 2003 avec pour objectif de faire
revivre les chants traditionnels de marin tout en créant des œuvres
contemporaines autour du monde de la mer. Elle participe à de
nombreuses manifestations dans une région très touristique. C’est
ainsi que nous les avions rencontrés alors qu’ils participaient à
une visite chantée du musée du sel puis le lendemain ils chantaient
pour animer un podium en front de mer au Pouliguen.
Vingt
quatre chanteurs sont répartis en trois pupitres sous la direction
d’une maître de chœur qui dirige avec brio la chorale tout en
jouant de l’accordéon chromatique. Elle s’appuie encore sur
trois autres musiciens qui jouent de différentes guitares, d’un
bouzouki, un ukulélé et d’un Djembé pour les percussions ainsi
que de cuillères canadiennes.
Les
Fous de Bassan ont déjà trois albums à leur actif. Le prochain
sortira à cette occasion avec un texte de Nabum. Les précédents
datent de 2008, 2011 et 2014. Vous pouvez les contacter en écrivant
à leur responsable : jpoirier@club-internet.fr
Leur
site vous proposera une agréable balade dans leur univers musical www.lesfousdebassan.fr
C’est
au fil des rencontres comme celle de C’est Nabum mais aussi de
beaucoup d’autres amoureux des mots et des notes que le programme
du groupe a évolué vers des programme original et parfaitement en
adéquation avec leur localisation. S’ils conservent quelques
chants traditionnels connus de tous, ils ont le soucis de donner à
leur chorale une couleur très personnelle en adaptant des textes
existants ou en allant quérir des compositions inédites. Dans le
groupe, le guitariste est à ce titre le poète et mélodiste de
talent de la joyeuse bande.
Leurs
chants vous proposent un voyage à travers le monde en s’accordant
de belles escales dans différents ports où il se passe toujours
quelque chose. Toutes les occasions leur sont bonnes pour chanter et
distraire un public toujours enchanté par une prestation de qualité
durant laquelle la bonne heure est la règle.
Vous
pouvez donc, sans hésiter, faire appel à eux pour animer vos fêtes
et soirée. Vous verrez débouler un groupe qui fleure bon l’esprit
du large et de la convivialité.
Il
s’appelait Albatros, c’est du moins sous ce sobriquet que tout le
monde le désignait. Il était de ces gens dont le nom véritable
avait été gommé à jamais par un surnom qui colle si bien à la
peau du personnage que plus rien d’autre ne compte. C’était un
vieil homme, buriné par une vie au grand air, au regard profond et à
la magnifique crinière blanche. Il était trapu, large d’épaules
et quelque peu bedonnant. De taille moyenne, il avait des bras à la
longueur disproportionnée par rapport à son corps d’où sans
aucun doute, ce nom d’Albatros.
Il
était le dernier passeur de Loire. L’âge de la retraite depuis
longtemps dépassé, il continuait de temps à autre de faire
traverser quelques nostalgiques ou bien des enfants comme moi qui
redoutaient d’emprunter le redoutable pont suspendu, dont le
trottoir s’arrêtait à chaque pile et contraignait les piétons à
descendre sur la chaussée. Albatros était devenu mon ami, mon
maître en matière de Loire.
Son
métier n’était, personne n’en était dupe, qu'un prétexte pour
naviguer en toute saison et à toute heure sur la rivière. Plus que
passeur, il était surtout braconnier dans l’âme, une sorte de
Raboliot de la rivière, un piégeur, pêcheur aux engins, tricheur,
fraudeur de la pire espèce pour les gardes. Il était si malin qu’il
ne se faisait jamais prendre sur le fait mais rien ne l’empêchait
d’accompagner sa traversée d’un paquet embaumant fort le
poisson. C’était sans doute la véritable raison qui expliquait
qu’il eut encore des clients pour effectuer la traversée. C’était
une vente sous le manteau en somme, de poissons de la rivière.
Il
n’y avait pas meilleur pêcheur que le vieil Albatros. Il savait
tout des habitudes des poissons de chez nous, connaissait les
passages des migrateurs, les manières de les saisir par surprise,
eux qui étaient tendus sur le seul but de leur voyage, en
oubliant même de manger et donc de mordre à quelques leurres
sournois. Il passait le plus clair de son temps à observer, à
regarder les mouvements sur l’onde, à chercher à comprendre cette
vie qui se dérobait à nos regards mais jamais aux siens.
Il
naviguait en tout sens sur son bassin, coincé entre la fosse de
Saint Thibault là où il prenait les gros carnassiers, jusqu’au
virage de Bouteille, ce bassin profond et poissonneux. Une dizaine de
kilomètres, son domaine, sa Loire privative que nul ne voulait lui
contester. Albatros avait d’ailleurs rendu tant de services aux uns
et aux autres, promeneurs, baigneurs imprudents, chasseurs en mal de
récupérer un gibier tombé hors de portée, pêcheurs embarqués
dans une malencontreuse manœuvre, … Pour tous, Albatros surgissait
sur son bateau de manière opportune pour venir en aide, donner un
coup de main ou bien un conseil.
Il
était apprécié de tous et nul n’aurait songé à lui faire noise
pour sa conception si particulière du règlement halieutique. Je
pense même que les gardes fermaient les yeux sur ses pratiques,
ayant eux aussi bénéficié de son savoir, de ses conseils et sans
doute de quelques délations qu’il jugeait nécessaires quand la
limite avait été outrepassée.
Ainsi
en allait-il de son immunité ligérienne. Personne ne la remettait
en cause. Le vieux personnalisait la Loire en Sullias, il faisait
partie du décor. Il était inconcevable de passer sur la rive sans
l’apercevoir sur le flot, baguenaudant, poussant sa bourde sans
avoir l’air de faire le plus petit effort. Il faut bien admettre
que ses bras, longs comme un jour sans pain, favorisaient grandement
son dessein.
Un
jour pourtant, le vieux passa de l’autre côté. Il était mort
comme il avait vécu, sur sa rivière chérie. On avait retrouvé le
bateau amarré tout près de la drague, du côté de Saint
Père-sur-Loire. Il semblait dormir sur le plancher de son futreau.
Il avait senti sa dernière heure arriver, il avait attaché sa
grande barque et s’était endormi une ultime fois en admirant le
château et sa Loire.
L’émotion
fut grande parmi tous ceux qui avaient eu recours à ses services. Le
dernier passeur n’était plus. Il fut convenu de lui octroyer un
dernier voyage digne de ce qu’avait été sa vie. Albatros était
si respecté que les autorités ne songèrent pas à interdire la
curieuse cérémonie que concoctèrent ses amis. Elle reste gravée
dans ma mémoire et jamais plus bel hommage ne fut rendu à un
amoureux de la rivière.
L’homme
était mécréant notoire, il n’avait jamais fréquenté l’office
et personnage n’avait songé à lui offrir une cérémonie
religieuse. C’est un véritable rite païen auquel eut droit
Albatros. Son cercueil fut déposé sur son dernier bateau, deux
hommes se mirent à la bourde pour lui faire regagner la rive de
Saint Germain. De chaque côté, une foule silencieuse et
respectueuse regardait ce dernier passage, chacun devinant que durant
longtemps, plus aucun bateau ne naviguerait en ce lieu.
Arrivés
sur la cale de Saint Germain, le bateau et son dernier passage,
furent hissés sur le quai à l’aide de rondins. Le cimetière de
Sully étant tout proche, le cercueil poursuivit sa route sur le même
véhicule, toujours en roulant sur le bois. Les hommes qui se
chargeaient de cet étrange cortège faisaient en sorte que le
mouvement soit lent et le plus silencieux possible.
Quelle
émotion ! Quel bel hommage. Albatros arriva ainsi devant le trou qui
lui avait été préparé à bord de son bateau, son dernier et plus
fidèle compagnon. On le mit en terre. Les amis se recueillirent une
dernière fois. Ni fleurs ni couronnes sur la tombe mais simplement
quelques trophées, des poissons naturalisés parmi les plus gros
qu’il avait attrapés et un fer de bourde planté dans un bac de
sable de Loire.
Puis,
tout le monde revint sur le quai avec la barque désormais vide. Elle
retourna à l’eau dans un silence impressionnant. Des hommes
répandirent de l’essence sur l’embarcation, une allumette y fut
lancée au moment même où elle était poussée dans le courant.
Chacun versa une larme quand les flammes s’emparèrent du bateau du
passeur qui filait vers le couchant. Dans un ultime clin d’œil du
destin, un soleil flamboyant se couchait dans la rivière tandis la
barque brûlait dans son prolongement.
Depuis,
il n’y a plus eu de bateau de bois amarré dans ce village.
Albatros avait été le dernier et le sera longtemps encore. Il reste
dans ma mémoire cette image inoubliable d’une barque se consumant
dans le coucher de soleil. La Loire avait célébré un de ses plus
grands amoureux. La devise inscrite sur son bateau, résonnait alors
dans tous les cœurs. Curieusement ce n’était pas un nom comme le
font désormais tous les marins mais une phrase chère à notre ami
Albatros : « Prends garde à ne pas te brûler les ailes ! »
Que voulait-il nous faire comprendre avec cet étrange message ? La
Loire a scellé à jamais ce mystère.
Je n'ai pas tué,
tout juste volé le roi pour améliorer l'ordinaire des gueux tout
comme moi assujettis à l'odieuse gabelle. Marinier de Loire, je me
suis fait prendre une seconde fois, la main dans un sac contenant le
faux sel. Les gabelous m'ont arrêté sans ménagement et pour le
paiement de ce forfait honteux, je fus envoyé à Marseille, croupir
dans les galères.
Ne pensez pas
que je suis une exception parmi ces malheureux, victimes d'un pouvoir
inhumain et qui viennent mourir pour la plupart avant la fin de leur
peine. Bien rares sont les véritables criminels parmi cette bande de
loqueteux, réduits à la condition de bête. Huit sur dix de mes
compagnons de misère n'ont pas une goutte de sang sur les mains et
pourtant, bien peu arriveront au bout du voyage.
Pour éclairer
votre lanterne tout en tachant d'effacer la déplorable réputation
que l'histoire nous a collé aux basques, je vais m'efforcer de vous
narrer ma triste aventure. Ne pensez pas que j'attends de vous
compassion ou indulgence, pardon ou regrets. Le temps a effacé nos
mémoires, il ne sert à rien de réécrire l'histoire. Il s'agit
juste de laisser une trace pour que l'oubli ne nous recouvre plus de
son insidieuse gangue d'infamie.
Il advint qu'une
première fois je sois surpris par un gabelou avec un tonnelet rempli
d'un peu de sel que j'avais dissimulé là avant de franchir le port
d'Ingrandes. Je comptais le livrer sur le chemin à des malheureux
qui espéraient ainsi se soustraire à l'achat du sel taxé dans le
grenier éponyme. Pour prix mon insupportable forfait, une grivèlerie
qui mettait l'économie du royaume en péril, je fus marqué au fer
rouge de la flétrissure des voleurs, une fleur de lys, emblème du
roi.
Devant la cherté
de la vie et le besoin impérieux du sel, matière si précieuse pour
conserver alors les aliments, je décidai de passer outre le risque
encouru et cette fois de me faire trafiquant véritable, usant de
nombreuses astuces pour tromper les soldats du roi. J'avais retenu de
la première fois, j'usai de tous les stratagèmes possibles pour
déjouer la vigilance de ces maudits gabelous. C'est hélas une
odieuse trahison, celle d'un client qui en contre partie de ma
dénonciation échapperait à sa peine, que je tombai pour la seconde
fois.
Je savais le
sort qui m'était réservé. Pas de surprise, la justice était aux
ordres d'un pouvoir qui réclamait des hommes ou plus exactement des
esclaves pour les galères installées à l'arsenal de Marseille.
Trois années sur le ban de nage, trois années d'effroi comme en
témoignaient les très rares survivants. Je n'avais plus qu'à
compter sur ma robuste constitution pour revenir un jour en bord de
Loire.
Les chaines aux
pieds, je fis le long voyage de mon sullias jusqu'à la Méditerranée,
relié par les mêmes fers à mes compagnons de misère. Escortés
par des gens d'armes, traités pire que charogne par ceux-là mais
aussi par la populace, nous subissions injures et crachats, la honte
aux joues et le cœur en révolte contre pareil traitement inhumain.
Nous n'étions pourtant pas au bout de ce séjour en enfer que
débutions ainsi de la pire des manières. Nous étions en l'an de
grâce 1747, au début de l’automne.
L'arsenal
militaire de Marseille avait été construit à l’initiative de
Colbert. Nous avions marché près de 700 km en de longues étapes.
C'est aux portes de l'hiver que nous fîmes notre entrée dans cet
univers glauque. Nous avons été répartis sur différents bancs de
nage sur notre galère, remplaçant ceux qui n'avaient pas survécu.
Un espace terrifiant étroit pour cinq galériens attachés les uns
aux autres. Dans cette maudite brancarde de 2, 30 de long et 1,25 de
large, nous devions trimer, manger, dormir, déféquer et tenter de
survivre avec une ration journalière de deux livres de biscuit, 4
onces de fèves et parfois un peu de vin. Nous avions le sentiment
d'être déjà installés dans notre futur cercueil.
Mais ne croyez
pas que ce fut la navigation la pire expérience. Au contraire,
c'était là la période la moins épouvantable car quoique à l'air,
qu'il pleuve, qu'il neige ou qu'il vente, nous étions à l'ouvrage
et plutôt mieux nourris que lorsque l'inaction nous réduisait à
croupir dans l'arsenal où sans protection aucun contre les courants
d'air, mes camarades les plus faibles tombaient les uns après les
autres, de faiblesse, de maladie, de malnutrition ou de désespoir.
C'est là que je
devais survivre si j'en avais la force trois longues années. C'est
du moins ce que je pensais quand les circonstances se bousculèrent
quelque peu. Jean Philipe, chevalier d'Orléans : le général
des galères fut nommé à ce poste de second ordre à l'époque
quand il avait tout juste 16 ans. Le jeune homme se prit
progressivement de passion pour sa fonction au point que fort de
l'influence, le fils du régent obtient de son cousin le roi le
maintien de ce corps. Sa mort le 16 juin 1748 va sonner le glas de
cette institution obsolète.
À la mort de
son vieux cousin, le roi saisit cette opportunité pour dissoudre ce
corps d'état bien trop couteux en regard des services rendus. Nous
apprenons ainsi que nous allons être rattachés à la marine
nationale et qu'il serait question d'un transfert à Brest. Un
nouveau voyage qui n'était pas pour nous déplaire en dépit des
inconvénients du trajet tant pour nous, rien n'était pire que notre
banc de nage et surtout l'inaction à l'Arsenal.
C'est plus tard
naturellement que j'appris le détail de ce vaste transfert qui
devait me faire découvrir du pays. Le 10 mars 1749, des gabares
arrivent dans le port de Brest afin de subir quelques arrangements
afin d'acheminer dans la rade de Brest ceux de mon espèce qu'elles
iront quérir à Bordeaux. Quant à nous, de Marseille nous
rejoindrons Agde par voie maritime sur des Tartanes qui gagneront
ensuite le canal du Midi. Là pour rallier nous naviguons sur des
flutes jusqu'à Toulouse. Puis, pour naviguer jusqu'à Bordeaux nous
descendons la Garonne sur des gabarres. De là, cinq gabares nous
emporteront à Brest en une ultime étape de ce grand voyage au frais
du roi.
Pour nous, ce
fut en dépit des circonstances, une sorte de croisière pour
laquelle nous n'avions qu'à supporter une fois encore la promiscuité
à laquelle nous étions habitués et les mauvais traitements de nos
garde chiourmes qui ne différaient guère de notre quotidien. Nous
partons le 24 avril et gagnons Toulouse le 4 mai. Le lendemain nous
descendons la Garonne jusqu'à Bordeaux où nous embarquons sur les
gabares le 10 mai.
Le 25 mai, à
huit heures du soir, L'Esturgeons, la gabare de mer sur laquelle
j'étais un passager entravé, toucha la rade de Brest. Le lendemain
alors que d'autres navires étaient égarés en mer, mes camarades et
moi-même, devenus durant le trajet des forçats, nous mettions les
pieds à terre pour découvrir notre nouvelle résidence et un statut
différent certes mais toujours fort peu enviable : désormais
nous devenions des forçats.
Durant le trajet
dix des nôtres avaient perdu la vie et 130 autres malades furent
installés directement à l'hôpital. Au bilan final, il faudra
dénombrer 76 décès durant cette croisière peu banale. Les
survivants abandonnaient la mer pour le port, la rame pour les outils
du condamné aux travaux forcés. Pour le reste rien ne changeait, ni
notre maigre ration ni notre tenu d'indignité, ni la chaîne.
Pour moi,
j'allais quitter cet univers concentrationnaire car j'atteignis sans
grands dommages le terme de ma peine. Ce voyage, ces préparatifs,
ces nombreux reports, changements, hésitations et contre-temps
m'avaient permis de me préserver quelque peu et de voir le temps
s'écouler moins péniblement. Je pouvais regagner mes pénates,
retrouver les miens et ne plus tenter le diable en jouant les
faux-sauniers. À force de traîner les fers aux pieds, je m'étais
mis un peu de plomb dans la tête.
Pour évoquer
cet épisode de ma vie, je couchais sur le papier ce récit maladroit
et ces quelques vers en revendiquant ce statut de forçat en souvenir
de ceux de mes camarades qui étaient encore à l'ouvrage là où
finit la terre de notre royaume.
Les damnés les fers aux pieds
Les
enfants regardent passer les damnés Pauvres prisonniers en route
pour le bagne. Séparés à jamais de leurs compagnes Exclus
de la vie, ils sont condamnés.
Triste
spectacle qui doit servir de leçon
Les
gamins leur jettent des pierres
Tandis
que les adultes vocifèrent.
La
haine se fait insidieux poison !
Pauvres
forçats promis à l'enfer
Traînant
aux pieds de lourdes chaînes
C'est
l'humanité qui se déchaîne
Dans
l'insupportable fracas des fers
Leur
démarche résonne sur les pavés Ils avancent vers une destinée
amère. Pour s’en aller bien au-delà des mers, Vers leur
épitaphe déjà gravée.
Le
poids de leurs effroyables crimes Pèsent sur la conscience des
bagnards Jetés très tôt dans de sombres mitards En Guyane,
la société les opprime
*
Embarqués
pour la pire des pénitences Ils renonceront au moindre espoir De
retrouver honneur et gloire La mort est au bout de la sentence
La
rade sera la pire des prisons Soumettant les forçats à sa
règle Malheur à qui se prend pour un aigle S'écrasera sans
aucune rémission
*
Pour
les exclus de notre société Seul Lucifer leur ouvrira ses bras
Quand
pour eux sonnera l'heure du trépas Bien loin de toute forme de
charité
Tout
débuta de manière tragique en 1870.Dany venait de naître quand son
père fut embrigadé dans l'armée de Loire de monsieur Gambetta pour
porter secours aux parisiens. Elle ne revit jamais son géniteur qui
avait tout juste eu le temps de poser un baiser sur le front du bébé
à sa venue au monde. Le malheureux acheva sa route à Baule le 7
décembre en bord de Loire. Son escadron avait malgré tout repoussé
des éléments de l’armée du Grand-Duc de
Mecklembourg, une victoire pour rien comme deux jours plus tard à
Coulmiers.
Pour
Dany, ce drame se matérialisa par une enfance difficile auprès
d'une mère qui trimait du matin au soir pour gagner de quoi manger
tout juste à leur faim. Elle grandit accompagnée chaque soir, dès
qu'elle eut cinq ans et l'âge de comprendre, par le récit du poème
d'Arthur Rimbaud. Un rituel entre sa mère, veuve inconsolée et la
fillette, orpheline éplorée.
C'est
un trou de verdure où chante une rivière, Accrochant follement
aux herbes des haillons D'argent ; où le soleil, de la montagne
fière, Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un
soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans
le frais cresson bleu, Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la
nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les
pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un
enfant malade, il fait un somme : Nature, berce-le chaudement : il
a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ; Il
dort dans le soleil, la main sur sa poitrine, Tranquille. Il a
deux trous rouges au côté droit.
Toutes
les deux, paradoxalement trouvaient du réconfort dans ce merveilleux
texte. Elles s'étaient persuadées que Rimbaud évoquait leur mort à
elles, tombé au bord des Mauves, ce beau petit affluent de la Loire.
Chacun trouve le réconfort et la paix de l'âme comme il peut, pour
elles deux, ce poème contribua toujours à accepter l'inacceptable,
la barbarie guerrière qui ne faisait pourtant qu'ouvrir le bal de la
modernité.
Vingt-cinq
ans plus tard, Dany rencontra un charmant garçon avec lequel elle
fonda une famille, bien décidée à ne pas suivre la triste destinée
de sa mère. Le couple se souda avec l'aversion de la guerre dans le
désir de vivre paisiblement dans le charmant petit village de
Combleux. Son homme travaillait à la fonderie Bollée qui depuis
1715 fabrique de magnifiques cloches tandis qu'elle était serveuse à
l'Auberge de la Christiane.
Quand
elle donna naissance à son premier enfant : Christian, un
adorable petit garçon, elle fit comme sa mère, tout naturellement,
pour l'élever dans ce rejet de la guerre. Elle sentait bien autour
d'elle que la volonté de revanche contre les prussiens était
particulièrement présente dans les esprits. Les enfants à l'école
apprenaient à tirer à la carabine : une folie pour cette jeune
femme éprise de paix.
Tous
les soirs, Dany récitait le dormeur du Val à son fils, lui
racontant inlassablement la mort de ce grand-père qu'il ne
connaîtrait jamais. Elle choisissait ensuite des récits, des contes
où jamais il n'était question de combats, de batailles, de défis
ou de querelles. Le petit Christian fut tout naturellement influencé
par cette éducation tournée vers l'amour du prochain.
Quand
Christian s'approcha de l'âge d'être appelé sous les drapeaux, la
folie avait gagné les esprits. Les roulements de tambour avaient
remplacé les propos acerbes, les envies de donner la fessée aux
méchants teutons, de retrouver l'Alsace et la Lorraine. Le jeune
homme se sentait à mille lieux de cet état d'esprit belliqueux
presque général. Il était moqué de tous quand il évoquait la
nécessité de vivre en paix, montré du doigt et mis à l'écart.
Christian
pris l'habitude de se réfugier sur l'eau, de fuir ses camarades aux
propos toujours plus virulents et haineux. Il avait acquis un petit
canoë avec lequel il trouvait la paix intérieure au contact d'une
nature qui était devenue sa seule amie. Il ne fait pas bon penser à
rebours de la majorité, il avait fait le choix de la fuite.
Quand
l'avis de mobilisation arriva, il n'hésita pas un seul instant. Il
préférait la clandestinité, la désertion à l'horreur d'une
guerre qui chaque jour apportait son lot de drames et de larmes. En
dépit de l'hécatombe sur le front, les gens n'avaient nullement
changé d'état d'esprit. Christian savait qu'il ne pouvait compter
sur personne pour l'aider dans sa décision. Il savait que seule la
rivière pouvait lui offrir des cachettes qu'il espérait
inexpugnables.
Sa
mère, bien évidemment fut sa chère complice tandis que son père,
avait bien envie de lui sonner les cloches. Il n'en fit rien, trop
soucieux de ne pas braquer une épouse intransigeante sur ce sujet.
Il préféra fermer les yeux, feindre de ne rien savoir de ce qui se
tramait. Pourtant, les préparatifs de son fils ne laissaient aucun
doute sur ses intentions.
Christian
regroupa dans son canoë de quoi pêcher, chasser, s'abriter, se
vêtir et se préserver des intempéries. Il se chargea également de
quelques outils afin de se lancer dans une aventure de survie en
pleine nature. Son choix était clair, il allait vivre sur la Loire,
plus en amont, dans le réseau protecteur des nombreuses îles entre
Pouilly-sur-Loire et Sancerre.
Le
gamin avait recueilli des informations auprès des anciens
Christianiers, des gars que la vapeur avait jetés à terre. Il n'y
avait pas plus grands connaisseurs de la Loire que ces gars-là. Bien
sûr, il n'avait pas évoqué son dessein et ses questions étaient
suffisamment générales pour ne pas leur mettre la puce à
l'oreille.
Quand
il fut prêt, au lieu de se rendre à la caserne, il débuta sa lente
escapade ligérienne. Se cachant le jour dans une île ou des
bosquets touffus, naviguant la nuit. Il comprit rapidement que sa
connaissance de la rivière, de la faune et de la flore, allait lui
permettre de subvenir à ses besoins. Il devint aisément un homme de
la rivière, un fuyard, évitant soigneusement les humains.
Il
atteignit son but, établit plusieurs camps de base dans ces grandes
îles discrètes de la Nièvre et du Cher. Il était toujours à
l'affut, sur le qui-vive. Seule la nuit lui apportait un peu de
sérénité. Il vivait comme un Robinson fuyant l'effroi des
tranchées. Il était totalement coupé du monde et désirait plus
que tout la présence d'une compagnie pour l'aider dans sa mission
sacrée : fuir la guerre.
Sa
bonne fortune se matérialisa par un accident de la vie. Un jeune
héron, lors de sa première sortie du nid, manqua le grand saut. Par
chance, sa chute fut largement amortie par la végétation tandis que
Christian qui avait assisté de loin à la scène se porta aussitôt
à son secours lui épargnant le coup de grâce des charognards.
Christian
soigna celui qu'il appela Patapon. Une amitié s'établit entre
l'oiseau et le déserteur. Le héron, revenu de son échec initial,
nourri par Christian de petits poissons, choyé et protégé finit
par voler de ses propres ailes. Il comprit intuitivement ce dont
avait besoin son sauveur, il lui servit de guet, le prévenant d'une
éventuelle présence humaine.
L'un
l'autre se donnaient la main s'il est possible de s'exprimer ainsi.
Grâce à Patapon, Christian échappa au carnage, parvint à rester
caché jusqu'à la fin de la guerre. Il devina aisément qu'elle
venait de s''achever quand toutes les cloches des villages voisins
sonnèrent à la volée. Il eut une pensée pour son père, le
fondeur tandis que jamais sa chère mère n'avait quitté son esprit,
car chaque jour, pour renforcer sa détermination, il se récitait le
dormeur du Val.
Il
lui fallut beaucoup de patience pour revenir à la vie civile. Il
avait déserté, il ne pouvait revenir comme une fleur dans son joli
Combleux. Il lui fallut trouver une nouvelle identité, chose qui fut
possible dans le désordre de l'après-guerre avec tous ces disparus
et ces êtres ayant perdu la raison. Il ne revint à Combleux que
quelques années plus tard, sans se faire connaître, simplement pour
rendre une visite discrète à sa mère. Ce fut pour Dany, le plus
beau jour de sa vie. Puis à nouveau, il se perdit dans les îles de
Loire, vécut de la pêche comme il l'avait fait durant sa longue
disparition.
Vous
pouvez mettre en doute ce récit, je ne peux vous en tenir rigueur.
Il est né d'une requête : écrire un conte à partir du poème
d'Arthur Rimbaud. J'aime à satisfaire les demandes même si la forme
tient plus d'une nouvelle que d'un conte. Voilà qui est fait.
Aux tous
premiers temps d'une humanité tout juste naissante, ils étaient
deux dans cette caverne. Ils ne s'appelaient ni Adam ni Ève ;
il ne faut pas croire aux balivernes ! Ils n'avaient pas encore de
noms, vivaient dans des conditions très difficiles car chaque
instant était pour eux une lutte pour la survie. L'homme était
rude, violent par nécessité ou facilité, toujours aux aguets et
souvent prompt à frapper sa femme pour obtenir d'elle ce qu'il
désirait sans partage.
La femme
supportait, vaille que vaille, ce curieux traitement, se soumettant à
la force, se contentant des maigres avantages que lui apportait la
protection de ce farouche guerrier et désastreux compagnon. C'est du
moins ainsi qu'il faut comprendre cette étonnante union. L'amour
peut-il naître sous les coups ? Il ne nous appartient pas de juger
ce que nous ne pouvons comprendre.
Toujours
est-il que la femme subissait courageusement les étreintes rapides,
brutales, sauvages de celui qui partageait sa couche. C'est ainsi
qu'elle sentit une transformation dans son corps, une présence
discrète, un souffle de vie qui n'était pas le sien. Pour fruste
qu'elle pût être, cette femme avait pris conscience du miracle de
l'existence ; elle savait qu'elle portait une vie et voulait à
tout prix préserver ce don de la nature.
Mais comment
faire pour échapper aux coups que son tyran ne manquait pas de lui
donner en rentrant de la chasse ? Son tourmenteur transcendait
ses peurs en portant la main sur celle qui l'attendait dans le secret
de la caverne. Cette marque de faiblesse lui permettait de se montrer
courageux face aux fauves et aux menaces de la chasse. Ne lui jetons
pas la pierre : les temps étaient impitoyables alors …
La femme, dans
sa maternité naissante, avait compris qu'il fallait que cesse
l'avalanche de coups qu'elle recevait chaque soir pour finir par
céder à l'appétit de celui qui exigeait d'elle ce coït dont elle
ne percevait pas encore le sens. Elle entendait son homme, alors
émettre de drôles de bruits quand il prenait plaisir à se vider en
elle. Elle se dit qu'il y avait là, matière à une expression plus
élaborée, moins bestiale.
Elle
s'entraîna seule à maîtriser ces bruits, à les moduler, à les
rendre plus doux et plus précis. Dans sa solitude durant les
longues parties de chasse de son partenaire, elle composa, petit à
petit, une suite de modulations auxquelles elle attribua un sens. La
femme qui portait la vie, engendra la parole.
Elle comprit
alors que les mots avaient un curieux pouvoir : ils arrêtaient
la main de celui qui devenait enfin son partenaire, l'intriguaient,
lui donnaient une attitude plus douce, plus humaine. Le chasseur
cherchait à comprendre, se concentrait sur ces curieux sons qui
émanaient de sa compagne. Il essayait de l'imiter ; bien vite,
il apprit à reproduire ces quelques mots qui prirent sens pour eux
deux.
L'homme devint
alors tendre et caressant. Il cessa de frapper et à chaque fois
qu'il rentrait, il tentait d'expliquer sa journée de chasse avec
quelques sons qui décrivaient un animal, une sensation, un paysage.
Tous deux, dans le secret de la caverne étaient en train de créer
la première langue : une langue sommaire, une langue sans
grammaire mais une langue qui allait donner la vie et la transmettre
…
Quand l'enfant
fut né, les deux se mirent en demeure de lui offrir ce mystère.
L'enfant apprit vite ; il aima ce dialogue, il montra des
qualités créatives incroyables. Quand il eut l'âge de marcher, il
voulait nommer toutes les choses qu'il croisait. Ses parents durent
faire beaucoup d'efforts de mémorisation pour suivre cet enfant qui
parlait.
La vie
continua son cycle. D'autres humains imitèrent cette famille. La vie
sociale put voir le jour. Les mots avaient pris la place des
conflits. Bientôt il se trouva des individus capables de raconter
des histoires : les mots s'assemblaient, ils prenaient tournure
et sens, ils vivaient leur propre existence. La langue cessa
simplement de nommer les choses ; elle exprima des notions plus
complexes, plus secrètes, plus intimes. Elle permit de vivre en
société et de s'inventer une légende.
Les langues se
répandirent de par le monde, elles se multiplièrent, se
diversifièrent, s'enrichirent de mille et une nuances. Elles
portaient des mythes, des croyances, des rêves. Elles permettaient
de s'aimer ou de s'aider. Elles assuraient un lien merveilleux pour
vivre ensemble. Puis un jour, une fois encore, une langue voulut
s'étendre sur le monde entier, devenir la seule, l'unique. Mais
cette fois, le piège semblait fonctionner.
La langue
impérialiste s'imposa par l'économie et la force. Elle voulut se
simplifier, se raccourcir pour revenir à l'essentiel, du moins le
croyait-on : manger, acheter, vendre, produire. Elle envahit les
esprits, les journaux, les bouches des gens importants. Elle imposa
sa présence dans toutes les réunions, les congrès, les foires
internationales, les marchés.
Les humains en
firent le véhicule de toutes leurs bassesses, leurs mesquineries,
leurs désirs de puissance et de domination. Les poètes et les
conteurs n'eurent plus leur place. Cette langue devint celle des
banquiers et des commerçants, des producteurs et des gens de
pouvoir. Bien vite, faute de diversité, faute de beauté, ce fut le
retour de la barbarie et les femmes cessèrent alors de donner la
vie.
C'est alors
que quelques personnes se dressèrent contre cette insidieuse
invasion. De-ci, de-là, des gens se mirent, une fois encore, à
raconter des histoires dans toutes les langues du monde. Chacun
empruntant à son voisin les plus belles légendes de sa contrée.
Même dans le pays de la langue invasive, on se reprit à dire les
épopées de la grande civilisation amérindienne, dans les langues
de ceux qui avaient subi la domination des Yankees.
C'est la
multiplication des langues qui favorise l'harmonie et la diversité.
Les humains redevinrent fiers de leurs cultures, de leurs traditions
et cessèrent de singer le grossier modèle venu d'au-delà des
portes de l'enfer. Les enfants naquirent à nouveau et grandirent
désormais avec des comptines d'antan, des mythes fondateurs et des
contes du terroir. Walt Disney ferma ses portes et le monde retrouva
ses valeurs ancestrales, il redevint solidaire, charitable et
paisible.
Il
était une petite goutte de pluie qui aimait tant voyager. Elle en
avait vécu des aventures, découvrant des circuits de plus en plus
complexes, au fur et à mesure que les humains étendirent leur
empreinte sur la planète. Avant eux, tout était si simple, le cycle
de l’eau coulait de source, il prenait certes des chemins
détournés, acceptait parfois de longues stations dans une nappe
phréatique comme celle de Beauce, s’accordait des détours
surprenants par le truchement des végétaux, prenait racine dans
quelques lacs souterrains avant de ressurgir en plein soleil et de
disparaître en vapeur ou en fumée.
Nul
nuage noir dans cette formidable loterie qui ouvrait le bal. Ici dans
une source, là dans un puits, ailleurs dans une résurgence, plus
loin encore dans un océan ou bien une rivière. L’eau coulait,
coulait, coulait sans se charger de poisons ni même d’immondices.
La boue, la poussière, le sable, le pollen et bien d’autres choses
encore, toutes plus naturelles les unes que les autres, se
chargeaient de lui compliquer un tant soi peu l’existence et son
périple. Mais rien de bien grave en somme, pas de quoi déposer la
moindre plainte ni la plus petite récrimination.
L’eau
allait son chemin, toujours accessible, toujours potable et saine,
toujours offerte à qui voulait la boire. Les animaux et les plantes
pouvaient s’en nourrir sans crainte, profitant pleinement de ses
bienfaits. Où qu’elle fut, elle était source de vie et de santé,
élément indispensable à toute vie sur cette planète. C’était
un temps merveilleux où nulle force ne s’arrogeait le droit de
propriété sur ce bienfait que l'on pensait inaliénable de la
nature.
C’était
un temps avant la venue des drôles d’animaux qui allaient debout
sur leurs jambes. Ceux-là ont changé la donne, modifié
l'équilibre, bouleversé les règles du jeu naturel. Il y eut des
barrages et des retenues, des dérivations et des fossés, des puits
plus profonds qui asséchaient les petites réserves voisines. L’eau
devint un enjeu de pouvoir ou bien l’expression de la puissance.
Elle découvrait alors que les hommes étaient capables de calculs,
de viles stratégies pour priver d’autres humains de ce bien si
précieux.
Mais
là encore, tout ceci n’était rien en comparaison de ce qui allait
suivre. L’expansion humaine fut accompagnée d’un chamboulement
du sol. Des forêts arrachées, de drôles de matériaux couvrant les
terres, des canalisations, des fossés, des dérivations, des
circuits souterrains. L’imagination des nouveaux maîtres de la
planète était sans limite. L’eau filait un mauvais coton.
Elle
conserva sa pureté de nombreuses années encore, se moquant des
fantaisies de ces drôles de personnages jusqu’à ce qu’ils se
mettent à user sans mesure de cette merveilleuse ressource
naturelle. Les tanneurs, les teinturiers, les équarrisseurs, les
métallurgistes, les potiers, les lavandières, les maîtres
verriers, les ferronniers, …, la liste serait interminable de ceux
qui se mirent à souiller sans retenue nos rivières et nos sources.
Les
paysans étaient encore des êtres raisonnables. Ils respectaient la
nature, le cycle des saisons, les animaux et l’eau dont ils usaient
avec parcimonie, ne comptant le plus souvent que sur les pluies pour
irriguer leurs récoltes. Ils semaient, engraissaient leurs terres
des fumiers de leurs étables et tout allait pour le mieux dans un
monde encore fréquentable.
Puis
soudain tout bascula. Des ingénieurs, des chimistes, des plus
savants et sans doute plus cupides que les autres, flanqués de
banquets verts ou jaunes se soucièrent d’améliorer les
rendements, de nourrir les sols avec des produits douteux sortis
d’industries honteuses. Les agriculteurs se firent empoisonneurs de
l’eau sans même le savoir, sans s’en douter, croyant naïvement
les arguments oiseux des marchands de mort. Bientôt, il ne fut plus
possible de boire l’eau des fossés, puis ce fut celle du puits,
puis bientôt, il devint indispensable de traiter l’eau avec
d’autres produits tout aussi inquiétants.
Le
cycle de l’eau continuait son immuable mouvement. Cependant il y
avait quelque chose de changé, la petite goutte d’eau portait de
lourdes menaces pour la santé des humains mais aussi pour celle des
animaux et des plantes. Des métaux lourds, des phosphates, des
poisons affreux, de la radioactivité se dissolvaient dans l’onde
pure d’antan pour en faire un liquide toxique et parfois mortel.
L’eau
devint un produit marchand. Des spéculateurs hideux, au nom de je ne
sais quelle morale propre à cette étrange espèce, prétendirent
possible de vendre l’eau, de l’accaparer, de la commercialiser,
d'en circonscrire son usage. Un don du ciel ou de la terre qui
devenait par une étrange baguette de sourciers financiers, une
affaire rentable et l’occasion de priver de moins chanceux de ce
qui n’avait jamais été mesuré par la mère nature.
La
petite goutte d’eau ne pouvait plus voyager selon sa fantaisie.
Elle devait passer par les fourches Caudines des scélérats, des
empoisonneurs, des accapareurs, des apprentis sorciers, des
compagnies industrielles ou bien subir toutes les avanies possibles
d'une civilisation de l'ordure. L’eau aussi devait disposer d’un
passeport pour franchir une frontière, pour irriguer ou bien
hydrater. Elle était taxée, vendue, détournée, mesurée,
galvaudée.
L’eau
se dit que les humains ne la méritait pas. Elle dont certains
scientifique prétendaient qu'elle n'avait pas de mémoire, se montra
vache avec eux. Elle cessa de couler, elle se cacha dans les
entrailles de la Terre, elle s’enfuit des rivières et des océans
pour mettre à mort cette espèce imbécile et cupide.
Elle
cessa de tomber comme pluie d’argent, ces êtres si peu sages
étaient trop avides pour apprécier sa valeur. Ils moururent de soif
d’avoir eu trop faim de richesse. Alors, alors seulement, quand il
n’y eut plus un seul animal debout sur ses jambes, elle revint
irriguer une Planète à nouveau fréquentable.
Maître
Cornille était un meunier qui avait tout pour être heureux :
un merveilleux moulin sur la rivière Loiret, une maison magnifique,
un décor de rêve, des clients nombreux et fidèles, de l’eau à
foison pour faire tourner sa roue et une femme, belle comme un
soleil. Mais voilà, c’est le dernier point qui le désolait car
son Aurélie avait le feu là où une honnête femme ne doit pas
l’avoir.
Car
tel est l’injustice des rôles. Les hommes peuvent courir le
guilledou tout à loisir sans hériter d’adjectifs dégradants
tandis que la femme n’a guère le droit d’avoir, elle aussi, des
désirs et des envies. Les choses n’ont guère changé aujourd’hui
mais, en cette époque lointaine où les minotiers fleurissaient sur
notre rivière, la dame faisait scandale.
Pour
accentuer sa mauvaise réputation, la pauvre Aurélie vivait dans le
moulin de la Mothe, patronyme qui, associé à son goût prononcé de
l’amour physique, faisait grandement jaser du côté d’Olivet.
Bonne poire, Cornille fermait les yeux sur les turpitudes de sa belle
même s’il ne parvenait pas à se boucher les oreilles afin de ne
pas entendre les moqueries et les propos graveleux qui ne manquaient
pas d’accompagner ses pas.
Cornille
savait que la réputation de sa meunière n’était pas usurpée. Il
profitait de sa part certes, mais sa femme avait un tel appétit
qu’elle ne se satisfaisait pas des seules caresses du meunier. Les
jeunes valets qui portaient les sacs de grains au moulin avaient sa
faveur ; elle était toujours disposée à initier les
débutants, à consoler les maladroits, à perfectionner les plus
vaillants.
Les
fermiers et les métayers pour peu qu’ils s’ennuient à la
maison, trouvaient eux aussi dans les bras d’Aurélie, de quoi
oublier les soirées au cul tourné qui les attendaient une fois
rentrés. Ils prenaient leur plaisir tandis que le grain devenait
farine. Il y avait toujours des sacs qui offraient un doux tapis
pour jouir des faveurs de la belle, pourvu que le meunier soit occupé
ailleurs.
C’était
d’ailleurs là le principal souci de tous ceux qui venaient au
moulin de la Mothe. Il fallait trouver prétexte pour envoyer le
meunier loin de sa meule et de sa roue à pot. Chacun y allait de son
astuce pour éloigner le pauvre homme du théâtre des opérations.
L’un, prétextant avoir oublié quelques sacs dans sa ferme,
l’autre, lui demandant de ferrer son âne (car le meunier avait
aussi ce talent) ; les valets affirmaient que leur patron
refusait de leur donner l’argent, le meunier devait aller à la
ferme pour se faire payer.
Toutes
les astuces étaient bonnes pour faire tourner bourrique ce pauvre
homme et se retrouver seul dans le moulin avec la belle meunière à
la cuisse légère. Cornille rongeait son frein ; il en avait
assez d’être la risée de tous. Pourtant, il préférait faire
semblant de mordre à l’hameçon plutôt que de prendre le risque
de surprendre sa femme en pleine action.
Ce
jour-là, il était allé de lui-même en ville avec son âne pour
aller quérir un nouveau blutoir : ce coffre qui sert à séparer
la farine des sons et gruaux. C’est pendant cette course qu’il
avait à faire sur Orléans que le garde-champêtre, informé par
quel mystère de cette opportunité, était venu rendre hommage aux
charmes d’Aurélie.
Cornille
avait oublié quelque chose au moulin ; il avait rebroussé
chemin quand il aperçut sur la pierre, à l’entrée de la porte
de la réserve, un bicorne qui ne laissait aucun doute sur le
propriétaire de ce couvre-chef. Cette fois, la mesure était
dépassée, Cornille pouvait encore accepter d’être cocu mais par
un porteur de bicorne, ça jamais !
On
peut être mari trompé et conserver sa dignité et son aversion pour
l’uniforme. Le pandore allait payer pour tous les autres. Cette
fois, le meunier allait donner une leçon à sa femme et punir ce
maudit Baugard qui méritait bien de prendre du plomb dans les
fesses. Il serait puni là où il fautait ; il y avait une
justice, d’autant plus que ce lascar ne cessait de l’importuner à
propos du pertuis et autres tracasseries administratives.
Cornille
rentra à pas de loup dans la cuisine. Au dessus de la maie, était
accrochée une merveilleuse pétoire : un fusil à un coup qu’il
avait hérité de son grand père. L'homme était un chasseur qui
avait la gâchette sûre. Il aimait ce vieux fusil et s’en
satisfaisait. Une seul coup suffirait à plomber le méchant homme
qui salissait sa réputation.
À
l'affut, notre cocu se posta derrière un bosquet ; il avait une
vue sur le moulin, sa roue et la rivière. Il était placé de telle
manière qu’il aurait en ligne de mire l’arrière-train du gredin
quand il retournerait dans ses pénates. Il avait de la patience à
revendre ; son heure était venue de laver son honneur et de
punir tous les autres par le truchement de celui-là. Compte tenu des
circonstances, il était certain de n’encourir aucune foudre de la
justice : le garde-champêtre saurait se taire, après les cris
qu’il n’allait pas manquer de pousser.
Le
larron finit par sortir. Il reprit son bicorne. Mon dieu, il avait
l’air bien satisfait des instants qu’il venait de passer en
compagnie d’Aurélie. Il était rouge, sa liquette dépassait. Il
n’avait même pas pris la peine de se rhabiller correctement. Il
avait lui aussi le feu en une partie charnue sur laquelle Cornille
était bien décidé à incorporer quelques plombs vengeurs !
L’odieux
salua une dernière fois celle qui s’était donnée à lui.
Cornille tira de ce baiser, envoyé à la volée, le courage de mener
à bien sa décision. Il arma le fusil, l’épaula et visa. Il
attendait que la distance soit suffisante pour ne faire que truffer
ce sinistre postérieur sans risquer une blessure fatale. Il avait
judicieusement préféré le plomb à la balle pour une telle cible !
Mais
soudain, ce fut un terrible cas de conscience qui se présenta au
meunier. Juste à quelques mètres de là, sur la rive, un superbe
gibier, un animal gras et dodu, un vénérable lièvre vint
s’abreuver dans le Loiret. Que faire ? Cornille ne savait plus où
donner de la tête. Punir le chaud lapin ou bien s’offrir la
promesse d’un formidable civet ?
Chacun
peut juger de la gravité de l’heure. Le péché de chair pouvait
bien attendre. Ce lièvre lui faisait monter l’eau à la bouche. Il
en salivait par l’avance. Il changea de cible, il ne pouvait
laisser pareille occasion. Il visa et tira. Le lièvre tomba, tué
sur le coup. Le garde -champêtre, persuadé qu’il était la cible
du meunier plongea sur le côté. Le pauvre homme se retrouva dans
la rivière.
Le
premier mouvement du meunier fut d'aller chercher son trophée. Il
était lourd : c’était vraiment une superbe pièce. Quel
festin serait le sien ! Pendant ce temps, le galant manquait de
se noyer. Il était engoncé dans son uniforme et ne savait pas
nager. C’est Aurélie qui arriva à son secours. Elle avait tout vu
de la scène, avait retenu son souffle quand elle avait repéré son
mari dans son buisson.
Elle
attrapa une perche pour sortir son amant des flots. Elle se pencha ;
l’autre agrippait la perche quand le meunier, son lièvre dans une
main, fier comme Artaban, s’approcha de la meunière et lui asséna
un fulgurant, un magistral, un formidable coup de pied aux fesses. La
belle tomba dans les bras du garde-champêtre tandis que le meunier
explosait d’un magistral rire.
Il
venait de faire coup triple. Il n’en rêvait pas tant. Il sortit le
couple adultère de l’eau sans un mot et partit à la cuisine
préparer son lièvre. Il venait de laver son honneur ; il
allait déguster à merveille sa vengeance qui pour lui, allait être
un plat qui se mangerait chaud. Il prépara un civet comme jamais il
n’en avait rêvé.
De
ce jour, la meunière cessa de se montrer aimable avec tous les
hommes de la contrée. Elle avait soudainement découvert que son
homme était, lui aussi, un luron qui pouvait la contenter et que
surtout c’était une fine gâchette. Elle avait saisi le sens du
message qu’il venait de lui envoyer ; c’était peut-être ce
qu’il attendait : un peu de considération et d’intérêt.
Ce coup de pied bien placé lui avait remis les idées en place.
Désormais Aurélie aimait son Cornille et par-dessus tout sa
cuisine. C’est par le ventre qu’il venait de la reconquérir.