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lundi 13 mai 2024

Guinguette au bord de l'eau

 

Guinguette





Quatre planches et un toit

Un joli p'tit abri

Rien que pour vos émois

Jusqu'au bout de la nuit


Le plaisir de l'instant

Sous la voute étoilée

Rendez-vous des amants

Et des cœurs délaissés


Lové au bord de l'eau

Un délicat écrin

Un joli caboulot

La guinguette du coin


Quelques tables bancales

Des tabourets en bois

La musique pour le bal

Un loisir qui se boit


Le temps s'est mis au beau

La fête bat son plein

La vie nous fait cadeau

D'un merveilleux refrain


®


Un trouvère égaré

Vous invite à le suivre

Dans un monde enchanté

Qu'ici il vous livre


À la fin du dîner

Il vous tend son chapeau

Quémandant un denier

Qui remplace vos bravos


®


Pour qui l'a écouté

L'offrande s'impose

Quand beaucoup ont boudé

Celui qui indispose


Héritant du mépris

Mêlé de quolibets

Il s'en va démuni

Vers un autre troquet


®


Les noceurs trop bruyants

Ne l'ont pas écouté

Rien n'est plus important

Que leur seule volupté


Et la note à payer

Mon dieu que c'est triste

Sera celle du caf'tier

Tant pis pour l'artiste


®


Si le client est roi

Par delà l'addition

On s'demande de quoi

C'est bien là la question


La guinguette n'est plus

Ce doux lieu de plaisir

Y'a tant de malotrus

Qui n'y font que rugir



Posé au bord de l'eau

Un vulgaire cabouin

Un simple bistrot

La bouiboui des gredins


 



La guinguette n'est plus

Ce doux lieu de plaisir

Y'a tant de malotrus

Qui n'y font que rugir


Si le client est roi

Par delà l'addition

On s'demande de quoi

C'est bien là la question




vendredi 16 février 2024

Jusqu'à la dernière goutte

 

L'eau n'est pas un bien marchand





Il était une petite goutte de pluie qui aimait tant voyager. Elle en avait vécu des aventures, découvrant des circuits de plus en plus complexes, au fur et à mesure que les humains étendirent leur empreinte sur la planète. Avant eux, tout était si simple, le cycle de l’eau coulait de source, il prenait certes des chemins détournés, acceptait parfois de longues stations dans une nappe phréatique comme celle de Beauce, s’accordait des détours surprenants par le truchement des végétaux, prenait racine dans quelques lacs souterrains avant de ressurgir en plein soleil et de disparaître en vapeur ou en fumée.


Nul nuage noir dans cette formidable loterie qui ouvrait le bal. Ici dans une source, là dans un puits, ailleurs dans une résurgence, plus loin encore dans un océan ou bien une rivière. L’eau coulait, coulait, coulait sans se charger de poisons ni même d’immondices. La boue, la poussière, le sable, le pollen et bien d’autres choses encore, toutes plus naturelles les unes que les autres, se chargeaient de lui compliquer un tant soi peu l’existence et son périple. Mais rien de bien grave en somme, pas de quoi déposer la moindre plainte ni la plus petite récrimination.


L’eau allait son chemin, toujours accessible, toujours potable et saine, toujours offerte à qui voulait la boire. Les animaux et les plantes pouvaient s’en nourrir sans crainte, profitant pleinement de ses bienfaits. Où qu’elle fut, elle était source de vie et de santé, élément indispensable à toute vie sur cette planète. C’était un temps merveilleux où nulle force ne s’arrogeait le droit de propriété sur ce bienfait que l'on pensait inaliénable de la nature.


 


C’était un temps avant la venue des drôles d’animaux qui allaient debout sur leurs jambes. Ceux-là ont changé la donne, modifié l'équilibre, bouleversé les règles du jeu naturel. Il y eut des barrages et des retenues, des dérivations et des fossés, des puits plus profonds qui asséchaient les petites réserves voisines. L’eau devint un enjeu de pouvoir ou bien l’expression de la puissance. Elle découvrait alors que les hommes étaient capables de calculs, de viles stratégies pour priver d’autres humains de ce bien si précieux.


Mais là encore, tout ceci n’était rien en comparaison de ce qui allait suivre. L’expansion humaine fut accompagnée d’un chamboulement du sol. Des forêts arrachées, de drôles de matériaux couvrant les terres, des canalisations, des fossés, des dérivations, des circuits souterrains. L’imagination des nouveaux maîtres de la planète était sans limite. L’eau filait un mauvais coton.


Elle conserva sa pureté de nombreuses années encore, se moquant des fantaisies de ces drôles de personnages jusqu’à ce qu’ils se mettent à user sans mesure de cette merveilleuse ressource naturelle. Les tanneurs, les teinturiers, les équarrisseurs, les métallurgistes, les potiers, les lavandières, les maîtres verriers, les ferronniers, …, la liste serait interminable de ceux qui se mirent à souiller sans retenue nos rivières et nos sources. 


 


Les paysans étaient encore des êtres raisonnables. Ils respectaient la nature, le cycle des saisons, les animaux et l’eau dont ils usaient avec parcimonie, ne comptant le plus souvent que sur les pluies pour irriguer leurs récoltes. Ils semaient, engraissaient leurs terres des fumiers de leurs étables et tout allait pour le mieux dans un monde encore fréquentable.


Puis soudain tout bascula. Des ingénieurs, des chimistes, des plus savants et sans doute plus cupides que les autres, flanqués de banquets verts ou jaunes se soucièrent d’améliorer les rendements, de nourrir les sols avec des produits douteux sortis d’industries honteuses. Les agriculteurs se firent empoisonneurs de l’eau sans même le savoir, sans s’en douter, croyant naïvement les arguments oiseux des marchands de mort. Bientôt, il ne fut plus possible de boire l’eau des fossés, puis ce fut celle du puits, puis bientôt, il devint indispensable de traiter l’eau avec d’autres produits tout aussi inquiétants.


Le cycle de l’eau continuait son immuable mouvement. Cependant il y avait quelque chose de changé, la petite goutte d’eau portait de lourdes menaces pour la santé des humains mais aussi pour celle des animaux et des plantes. Des métaux lourds, des phosphates, des poisons affreux, de la radioactivité se dissolvaient dans l’onde pure d’antan pour en faire un liquide toxique et parfois mortel.



L’eau devint un produit marchand. Des spéculateurs hideux, au nom de je ne sais quelle morale propre à cette étrange espèce, prétendirent possible de vendre l’eau, de l’accaparer, de la commercialiser, d'en circonscrire son usage. Un don du ciel ou de la terre qui devenait par une étrange baguette de sourciers financiers, une affaire rentable et l’occasion de priver de moins chanceux de ce qui n’avait jamais été mesuré par la mère nature.


La petite goutte d’eau ne pouvait plus voyager selon sa fantaisie. Elle devait passer par les fourches Caudines des scélérats, des empoisonneurs, des accapareurs, des apprentis sorciers, des compagnies industrielles ou bien subir toutes les avanies possibles d'une civilisation de l'ordure. L’eau aussi devait disposer d’un passeport pour franchir une frontière, pour irriguer ou bien hydrater. Elle était taxée, vendue, détournée, mesurée, galvaudée.


L’eau se dit que les humains ne la méritait pas. Elle dont certains scientifique prétendaient qu'elle n'avait pas de mémoire, se montra vache avec eux. Elle cessa de couler, elle se cacha dans les entrailles de la Terre, elle s’enfuit des rivières et des océans pour mettre à mort cette espèce imbécile et cupide.


Elle cessa de tomber comme pluie d’argent, ces êtres si peu sages étaient trop avides pour apprécier sa valeur. Ils moururent de soif d’avoir eu trop faim de richesse. Alors, alors seulement, quand il n’y eut plus un seul animal debout sur ses jambes, elle revint irriguer une Planète à nouveau fréquentable.

 

Tableaux de Henri Le Sidaner



 




samedi 18 novembre 2023

De la rivière à la bassine

 

La grenouille et la vache






Grenouille, en bon terme avec sa voisine

Partageait l'onde pure d'un petit ruisseau !

La vache buvait l'équivalent d'un tonneau

Ce qui rendait notre commère chafouine.


Tant que le partage pu se réaliser,

Nul nuage ne troubla leurs relations ;

Jusqu'à ce que la sécheresse fasse sécession,

Mettant la batracienne en grand danger !


La ruminante disposait d'une baignoire

Que son éleveur remplissait complaisamment

De ce liquide pompé sans ménagement

Dans la nappe de ce verdoyant territoire.


Sans son pauvre ruisseau, bientôt à l'agonie

Rainette trouva refuge dans la réserve.

Marguerite l’y accueillait sans réserve !

C'est ainsi que l'on pratique avec les amies ...


Tout bascula quand un troupeau prit sa place.

Le baquet émaillé désormais dépassé ;

Une grande bassine pour le remplacer

Mit toute le voisinage dans la mélasse !


Morbleu, notre eau est engloutie pour les bovins !

Montrant leur désespoir, partout à la ronde,

Unis en combat pour mener la fronde ;

Les animaux s'opposèrent à ce larcin.


Contre la bâche, tous les oiseaux se liguèrent,

Déchirant de leurs becs l'odieux réservoir,

Pour que tous disposent de la liberté de boire,

Tout naturellement dans la rivière !


Un ministre totalement fou de rage

Voulut que ses agents leur volent dans les plumes.

Tout en maniant le marteau et l'enclume,

Il réclama qu'on commit ici grand carnage !


L'amphibien se dressa devant le méchant,

Gonfla ses bajoues pour lui tenir le crachoir.

La demoiselle se souvenant d'une histoire

Qu'elle avait apprise quand elle était enfant.


Quand l'irascible représentant de l'état,

N'acceptant pas qu'on lui marche sur les pieds,

Se gonfla de toute l'importance qui lui sied ;

Tant et si bien qu'à toute fin il éclata !

•••

Tableau de  Lu Jing




samedi 21 octobre 2023

Bateau de papier

 

Bateau de papier





J’ai glissé quelques mots

Sur un petit bateau

Pliage de papier

Quêtant sa destinée

Magnifique bannière

Sur ma belle rivière

Poussée par son courant

Pour se rendre au couchant


Vogue petit bateau

Au gré de tes tourments

Porte ce doux fardeau

Par delà l'océan


J’y ai glissé mon cœur

Mes rêves en couleur

C’est un petit message

Pour un si long voyage

Espérant en retour

Une marque d’amour

Un signe du destin

Un tout autre demain


®


Ce n’est qu’une maquette

Partie en goguette

Une bouteille à la mer

Envoyée de la Terre

Hélas, mes rêves déçus

Ne sont jamais revenus

Le papier a coulé

À la première ondée


®


Qu'importe l'issue fatale

Pour ce qui fut mon fanal

Ces mots n'ont pas sombré

Avec ce pliage de papier

Leur écho court encore

Se transmet de port en port

Murmure d'un fol espoir

Confié à la Loire


Vogue petit bateau

Bien loin de nos tourments

Efface tous nos fardeaux

En dépit du gros temps





lundi 9 octobre 2023

C'est la Loire qu'on assassine

 

Elle meurt de soif






C'est la Loire qu'on assassine

Celle qui n'est plus qu'une bassine

Pour abreuver des monstres gourmands

Les gigantesques tours de Satan


Jadis, belle, fière et fougueuse

Dans le pays imposait sa loi

Lors de colères ombrageuses


Depuis, moins d'eau coule sous ses ponts

Le sable impose à tous sa loi

Quand son débit se fait moribond


Le béton a envahi son lit

Tandis que le bitume y est roi

Pour un cycle qui n'a pas de débit


Notre Loire se meurt de soif

Partout la nature aux abois

Devant sa dépouille se décoiffe


L'indifférence des responsables

Qui ne cessent de nous jouer du hautbois

Ne la rendra jamais navigable


Pour son classement à l'Unesco

Ils récoltèrent nombre de voix

Sans vraiment lui payer son écot


Quant une odieuse centrale

Sans discernement puise et boit

Le peut qui s'écoule dans son val


Les ligériens déplorent ce drame

Se souvenant qu'ici, autrefois

Coulait la majestueuse dame


Bientôt, elle deviendra un désert

Elle qui célébrait la gloire des rois

De sable tissera son suaire


Pleurons celle qu'on supprime

Nos larmes éviteront ma foi

Que n'aboutisse cet affreux crime !


C'est la Loire qu'on assassine

Celle qui n'est plus qu'une bassine

Pour abreuver des monstres gourmands

Les gigantesques tours de Satan

•••

 

Plaidoyer pour une Loire vivante


 


 

dimanche 17 septembre 2023

L'onde de choc !


Comme un caillou dans l'eau …





Dans cette famille, on était batelier de génération en génération. Les enfants grandissaient avec l'amour du canal et des rivières et le respect de l'environnement fluvial. Très tôt, les parents inculquaient aux leurs des règles et des principes qui devraient être connus de tous. Mais il faut aller sur un bateau pour comprendre combien une voie d'eau est fragile et qu'il est sans cesse nécessaire de préserver ce bien commun si précieux.


Notre histoire trouve donc ses racines dans une tradition si bien ancrée chez les gens du canal, que ce qui advint ce jour-là, n'est en rien étonnant. Du plus loin qu'on s'en souvenait, dans la famille Rohan, quand un enfant jetait un caillou dans l'eau, pour jouer ou bien passer le temps, il se trouvait toujours un aîné pour venir lui recommander gentiment de cesser ce geste inconséquent.


Le plus vieux disait alors au plus jeune «  Tu sais, si tu jettes ainsi des cailloux dans l'eau et si chacun de nous fait la même chose, il va y avoir au fond un tas si gros, que jamais plus les bateaux ne pourront naviguer sur l'eau ! » L'enfant, attentif, comprenait le message. Plus tard, à son tour, il transmettait le flambeau pour que les cailloux restent sur le chemin de halage, là où était leur place naturelle.


Les années passèrent, les péniches se firent de plus en plus rares sur nos petits canaux de France. Les touristes les remplacèrent, sans bien comprendre, du reste, combien un canal est un équilibre instable qu'il faut aimer et protéger. La gourmandise financière de cette société a permis aux amateurs de naviguer sans avoir reçu la moindre formation : l'argent a bien plus d'importance que nos pauvres voies d'eau.


Le long de ces chemins où les bateliers ne sont plus les bienvenus-en effet notre famille, comme tant d'autres, avait dû renoncer à ce joli métier car le fret fluvial n'est pas une priorité politique dans notre pays si peu écologiste- leurs descendants vont désormais à pied . Ils n'ont pas perdu leurs racines pour autant et chaque fois qu'ils voient un gamin qui, par jeu ou par ignorance, lance à l'eau un caillou, ils s'indignent. Ce jour-là où ils accompagnaient leur père, un frère et une sœur virent, au loin, un enfant marchant à côté d'une femme, si peu attentive à lui, que le pauvre délaissé exprimait son ennui en jetant une pierre dans l'eau tous les vingt pas environ.


La dame, comme bien des géniteurs modernes, avait bien mieux à faire qu'à converser avec son enfant. Le téléphone vissé à l'oreille, elle s'adressait à la terre entière plutôt qu'à celui dont elle avait la responsabilité. Il aurait pu tout aussi bien tomber à l'eau, qu'elle n'eût probablement pas interrompu ses babillages immatures. 

 

Cet étrange duo, si disharmonieux, s'approchait. Les enfants de l'ancien batelier n'avaient pas l'intention de laisser continuer ainsi ce gamin mal élevé. Quand les deux groupes se croisèrent, le plus jeune des enfants Rohan agrippa par la manche le garnement des rives.


Il lui dit ce qu'il avait entendu de son père qui lui-même le tenait de son père … «  Tu sais, il ne faut pas jeter des cailloux dans l'eau. Si tout le monde fait comme toi, bientôt au fond du canal, il y a aura un tas si haut que nul bateau ne pourra passer par là ! » Le lanceur de caillou, interloqué, s'était arrêté tandis que la dame, toujours si occupée, avait continué son chemin.




Le gamin semblait avoir compris la remarque. La pierre qu'il tenait à la main, il la laissa tomber à ses pieds. Les bons conseils quand ils sont donnés sans menace, d'un ton apaisé, trouvent souvent leur cible. L'enfant avait donc compris le message et allait se faire plus sage pour les petits habitants de l'onde.


C'était sans compter sur celle qui lui tenait lieu de chaperonne. Elle s'aperçut soudain de l'absence de son protégé près d'elle. Sans doute les petits « ploufs » réguliers qui s'étaient soudain interrompus avaient-ils éveillé son attention, si dispersée jusque là. La furie faisant demi- tour, interrompit une discussion qui n'en valait sans doute plus la peine, pour venir déverser des tombereaux d'invectives à ces promeneurs importuns.


« Qui se permettait ainsi de raconter des sornettes à son cher petit ? Quel pouvait être cet enfant qui s'attribuait le droit d'intervenir dans l'éducation de la « prunelle de ses yeux » ? Qui était ce père qui laissait ainsi faire pareille agression ? » J'essaie de transcrire de manière acceptable les borborygmes d'une dame, si mal embouchée, que rapporter fidèlement ce qui lui tenait lieu de propos, exigerait trop d'efforts !


Le père interpelé répondit le plus calmement possible que son fils ne faisait que raconter une histoire qui se transmettait ainsi de génération en génération parmi les gens qui aiment et respectent la nature, les rivières et les canaux. Il essaya d'expliquer à la pauvre femme cette histoire de caillou, sans le moindre succès.


Si son fils avait touché,semble-t-il, la sensibilité d'un gamin pas encore totalement perverti par l'individualisme forcené de cette société, lui n'avait aucune chance d'émouvoir le cœur de la mégère. La furieuse allait sans doute lui répondre par une volée d'insultes de sa façon mais fort heureusement, son portable sonna ; décrochant en urgence, elle tourna les talons non sans tirer son enfant par le bras avec une telle violence, qu'elle aurait pu le lui arracher.


Interloqués par une telle stupidité, nos trois amis restèrent silencieux, regardant partir cette pauvre femme et son enfant martyr. Le frère et la sœur serrèrent très fort la main de leur père, manière sans doute de le remercier d'être ce qu'il était : attentif et ouvert, bienveillant et disponible à ses enfants. Ils venaient de se rendre compte de l'immense privilège qui était le leur : un père qui savait les écouter et les respecter.


Longtemps encore ils regardèrent cette femme qui tirait son gamin sans un regard, sans un mot. Le jeune garçon pourtant, dans cette fuite qu'il subissait, contraint et forcé, eut la force de se tourner vers ceux qui lui avaient marqué quelque considération. Il leur fit un discret signe de la main ; manifestement il aurait aimé partager encore un moment avec eux.


Pour la famille Rohan, ce geste fut comme un rayon de soleil. L'enfant qui s'éloignait, cela ne faisait aucun doute, avait été touché par la grâce. Preuve, s'il en est besoin, qu'il ne faut jamais désespérer. S'il y a une morale à retenir de cette fable, hélas si moderne, c'est qu'il se trouve toujours un coin de ciel bleu dans la noirceur désespérante des pires tempêtes. Renoncer à dire des paroles sages serait plus grande folie encore que baisser les bras ou tourner les yeux. 


 



vendredi 15 septembre 2023

Que fais-tu éclusier éclusier ?

 

Que fais-tu éclusier éclusier ?




Que fais-tu éclusier ?

Tes portes sont fermées

Que veux-tu mon ami ?

Je veux partir d'ici


Je reste prisonnier

Au canal ligoté

Vous qui allez ailleurs

Je vois votre bonheur


Je rêve de grands espaces

D'horizons qu'on dépasse

Bien loin de ce bief

Dont je me fais grief


Entre ces gros vantaux

Prisonnier d'un tombeau

Qui vide l'espérance

D'être enfin en partance


Et à chaque éclusée

Mon cœur est saigné

De cette eau qui s'en va

Quand moi je reste là …

• 

Du fond de ton radier

Te voilà déprimé

Viens donc sur ma péniche

Avec ce cœur en friche


Avec moi loin d'ici

Laisse donc tes soucis

La vie est bien trop courte

Pour rester sur tes doutes


Nous irons par le monde

Tu vas ouvrir la bonde

Nous nous évaderons

À l'envers de l'amont


L'océan m'est témoin

Tu seras mon marin

Compagnon de voyage

Le rêve en ton sillage


Que fais-tu éclusier ?

Tes yeux sont tout mouillés

Je suis parti d'ici

Avec toi mon ami


 

mardi 12 septembre 2023

François redresse la barre.

 

La navigation : une loterie




François premier n’a pas ramené d’Italie que le style renaissance. Il y a découvert les loteries, manière fort commode de renflouer les caisses de l’état qui de tout temps, aiment à sonner le creux. Comme pour la Loire qu’il apprécie tant, il sait que les fonds de son trésor public sont en berne. C’est ainsi qu’il a la curieuse idée de lancer un défi et d’y adjoindre une loterie, une sorte de pari sportif pour mettre du piment à la chose.


C’est dans les années 1540 que François la Salamandre avait trouvé à son goût l’idée de proposer au bon peuple la possibilité de gagner le gros lot tandis que le trésor public empochait bien plus. Les bonnes idées ont la vie dure, celle-ci n’est pas prête de s’éteindre. Pensant mettre en avant son beau château d’Amboise, notre roi eut le désir d’en faire le point final d’une course qui serait le support de la mise de fond. Les paris sportifs avant l’heure en quelque sorte.


Cinq galères, des bateaux légers, identiques, mus par sept rameurs dos au mouvement et pilotés par un homme debout, la piautre à la main doient s’affronter dans une course sans merci. Un bateau par couleur, rouge pour le premier, noir pour le second, bleu pour le troisième, jaune pour le quatrième et blanc pour le dernier.


Le départ a lieu à Nevers, ville que le roi chérit beaucoup. Pas d’escale ni d’arrêt, les rameurs affronte la Loire et la fatigue, se relaye éventuellement pour s’octroyer quelques phases de récupération, une épreuve à la taille du décor et de l’enjeu économique. Dans tout le royaume, les crieurs annoncent à grand renfort de propagande, la grande course.


Chacun mis un piastre sur la couleur de son choix. Les équipages sont naturellement triés sur le volet. Pour la galère noire, la fine fleur des séminaires, des gaillards parmi les futurs prêtres, la sélection n’a pas été facile. Pour la rouge, la grosse cavalerie lourde a donné ce qu’il y avait de plus robuste parmi les siens. La Royale a naturellement hérité de la galère bleue. Il y a pléthore de candidats, tous de solides marins dont nombreux étaient les mariniers de Loire. La couleur jaune échoit aux corporations qui ont souhaité se lancer dans l’aventure avec les plus costauds des compagnons du royaume.


Quant à la galère blanche, elle ne peut que recevoir sur ses bancs de nage que les plus brillants représentants de la noblesse, tous des princes de sang, des jeunes gens au sang bleu et à la prétention immense. On gagedans tout le pays qu’ils bénéficieront de privilèges ou bien d’avantages dans la course. La méfiance est de rigueur tandis que ce bateau orné de fleurs de lys a tout naturellement les préférences des paris.


Le départ alieu à la minuit le jour de la Saint Jean pour une distance de 59 lieues (environ 285 km ). Les organisateurs envisagent une descente à un rythme endiablé d’environ une vingtaine d’heures. Cest un pronostic un peu fou qui ne tient compte ni des difficultés inhérentes à la navigation sur une rivière largement encombrée, ni du manque d’eau en cette fin de mois de juin, ni de la fatigue pour les hommes.


Dés le départ, on devine une vraie rivalité parmi les équipages. Qu’ils soient d'extractions diverses, qu’ils représentent des groupes sociaux particulièrement rivaux, ne fait qu'exacerber les risques d’accrochage et de différents. D’ailleurs bien avant les douze coups de la cathédrale, des propos peu amènes s’échangent d’une galère à l’autre et il convient d’avouer que les membres de l’équipage noir ne sont pas en reste …


C’est un coup de canon qui sonne le branle-bas tout autant que le départ. Les rames se fracassent les unes contre les autres, chacun voulant prendre d’entrée de jeu la première place. Tous ? Non, l’équipage de la Royale se garde bien de vouloir se mêler à la cohue. Il prend ses distances, suivant de l’arrière la bande des quatre. La longueur du parcours tout autant que les pièges de la rivière les incitent à la plus élémentaire prudence.


Le bec d’Allier constitue rapidement le premier écueil. La plupart des embarcations choisissent de rester du côté de la confluence tandis que l’équipage jaune bénéficie de la présence d’un gars du coin qui conseille au barreur de prendre sur l’autre rive. À la sortie de l’Île, les représentants des corporations ont une belle avance.



La première surprise arrive cependant bien vite. Le péage de La Charité montre à tous la fourberie de l’organisateur. Tous les équipages doivent verser un Teston d’argent soit dix sols pour le droit de pontenage : passage sous le pont à l’exception bien sûr de l’équipage à fleurs de Lys qui dispose d’une exonération. L’arrêt et les tracasseries administratives placent le bateau blanc largement en tête.


La course se poursuit sous une bienveillante pleine lune. Les concurrents demeurent au coude à coude, la fatigue ne se fait pas encore sentir, le rythme est bon et la Loire donne assez d’eau pour ne pas mettre pied à terre. Les uns chantent pour se donner du courage, d’autres ahanent à chaque coup de rame, certains prient quand beaucoup conservent leur énergie à leur seul effort.


Le passage à Saint Thibault, commune proche de Sancerre provoque la surprise des équipages. Les représentants des corporations mettent pied à terre pour vider quelques chopines de ce délicieux vin blanc qui se fait dans la région de Sancerre. Les autres, narquois pensent que nos joyeux lascars vont payer chèrement cette fantaisie. Excès de confiance ou bien manque de robustesse, c’est avec surprise et désappointement qu’ils seront tous doublés avant Jargeau.


Nouveau péage à Jargeau et nouvelle dérogation pour la noblesse. Les autres doivent s’acquitter d’un nouvel Teston qui curieusement leur provoque un surcroît de testostérone sans qu’à l’époque on puisse identifier cette hormone qui décuple leurs forces. En doublant les privilégiés, chaque embarcation s’offre une bordée d’injures fort méritée.


Orléans arrive au grand jour. Les rameurs ne sont plus aussi fringants. Une fois encore le péage se présente mais cette fois, l’équipage blanc fait lui aussi une halte pour saluer le duc d’Orléans. Il est des obligations qui relèvent de l’étiquette auxquelles ces nobles personnages ne peuvent déroger. C’est donc un peloton groupé qui entame la grande descente vers l’ouest. Les spectateurs se pressent sur les rives, le jour facilite leur attente.


C’est à Blois que surviennent les premiers incidents. Les représentants de la Royale changent d’attitude et sentant l’arrivée proche veulent passer en tête. Malheureusement pour eux, ils s’engravent lamentablement et tout en mettant les pieds dans l’eau pour sortir de ce mauvais pas, subissent les quolibets de ceux qui les doublent.


Parmi ceux là, les pensionnaires des séminaires se montrent une nouvelle fois très virulents dans le propos scabreux. Bien mal leur en prend car au passage sous le pont Jacques Gabriel, emportés par une vague de travers, ils se retrouvent tous à l’eau. Un nouveau baptême pour eux qui ne fait pas leur affaire. Dieu les auraient-ils abandonné ?


L’arrivée est proche, les traits sont tirés, les forces viennent parfois à manquer. L’indécision demeure quant à l’issue de la course. Personne ne s’est détaché, les bateaux restent tous à portée de vue. La moindre erreur sera fatale. Le soleil couchant aveugle les barreurs, ceux-ci doivent redoubler de vigilance d’autant plus que toute erreur sera fatale.


Les premiers à se tromper de trajectoire sont les cavaliers. Jusqu’alors très discrets, ils se fourvoient dans un bras qui s’achève en un mince filet d’eau. Ils doivent porter leur embarcation pour sortir de l’impasse. C’est trop tard pour eux, ils ne gagneront pas la partie. Les suivants, ce sont nos joyeux lurons des corporations. L’arrêt à Sancerre ne fut pas le seul et l’accumulation des chopines le long de tous ces excellents coteaux provoquent chez eux une navigation étrangement sinueuse. Ils perdent de plus en plus de terrain.


À Chaumont sur Loire, un autre équipage perd tout espoir de l’emporter. Curieusement c’est le bateau bleu, donné favori par de nombreux parieurs qui pour une raison mystérieuse s’arrête devant le château. L’un des rameurs descend, s’en va embrasser une belle qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps. Leur étreinte dure, dure si bien que ses camarades prennent le parti de le laisser en plan. Il est trop tard, un rameur de moins est un handicap trop lourd.


La victoire finale semble désormais toute promise à l’équipage blanc qui à chaque pont a hérité d’un précieux avantage. Ils sont largement en tête d’autant que leurs rivaux ont tous rencontré des déboires. Ils passent Mosnes largement en tête, les cavaliers sont les seuls à être sur leurs talons, bien trop loin cependant pour espérer revenir sur eux. La nuit tombe, l’épuisement est général.


En arrivant à Amboise, les rameurs au sang bleu sont perturbés par un nuage qui vient cacher la Lune, ils se fourvoient, passent sur la rive gauche à hauteur de l’Île d’Or. Quand le nuage se déchire, ils perçoivent les tours du Château de l’autre côté. Le règlement est formel, l’arrivée se tient au pied de la magnifique demeure royale. Que faire ? Ils choisissent de traverser l’île à pied. Trop tard, malgré toute l’énergie que les nobliaux déploient encore, ils voient dépités et honteux les cavaliers jugés sur leur bateau rouge franchir la ligne victorieusement.


Ainsi s’achève ce premier pari sportif. La loterie restera en place dans le royaume mais pareille épreuve tombera dans l’oubli. Beaucoup d’eau passa sous les ponts avant que la République accepte de donner une nouvelle chance au monde sportif en ouvrant les paris aux différentes épreuves. On peut voir que comme en 1540, les coups bas et les arrangements douteux, les avantages et les trucages demeurent légion. Personne ne semble avoir retenu la leçon de cette course historique que je viens de sortir des oubliettes du château d’Amboise.


 


 



vendredi 8 septembre 2023

Qui souffle le vent s'expose à bien des désagréments.

 

Souffleurs de Vent





Ils entendent déployer leurs ailes durant ce mois de septembre qui va les conduire par voie d'eau de la Possonnière en Anjou jusqu'à Orléans. Aventure fluviale doublée d'un défi culturel puisque nos lascars souffleront le chaud et le froid avec un programme qui sort du cadre habituel des rendez-vous festifs.


Ils oseront des chansons issues du répertoire de nos grands auteurs : Hugo et Genevoix notamment tout en y glissant des productions de leurs créations. Orgueil ou inconscience, chacun se fera son opinion pour peu que vous preniez la peine de les écouter. Comme si cela ne suffisait pas, le troisième larron se contentera de Bonimenter ou plus exactement de faire des histoires mais aussi des fariboles.


La prose ne lui suffit pas, il entend glisser de la poésie devant un vaste public qui déambule et n'a, depuis fort longtemps, plus l'habitude de se trouver face à des vers qui ne se boivent pas. À quoi ça rime au juste ? Sans doute parce que tous trois ont la conviction chevillée au corps que la Culture a sa place dans pareilles animations, même s'ils prennent le risque de toucher un public plus restreint.


Ne pensez pas qu'ils veulent imposer un pensum aux spectateurs. Ils savent aussi chanter des airs entraînants, faire rire et émouvoir, distraire comme il est désormais de rigueur dans cette société de la fatuité et de la vacuité, mais sans perdre de vue l'essentiel. Un artiste, aussi méconnu soit-il, ne doit jamais perdre de vue que sa fonction est d'apporter une vision et une démarche personnelle.


Tous trois, ils explorent des registres qui leur sont propres, sans jamais se contenter de profiter de la notoriété d'autres pour briller par le truchement de leurs succès. Il est certes plus facile de se présenter face à un public avec des textes que tous connaissent et reprennent aisément mais c'est oublier bien vite, qu'en agissant ainsi, rien de nouveau n'émerge sous le soleil.


Alors eux trois soufflent le vent au risque de récolter la tempête ou plus sûrement le désagrément de ne pas complaire à la majorité. Imposer de nouveaux textes, dire des poèmes, raconter des histoires au milieu d'une fête exige d'avoir des convictions fortes et un caractère bien trempé.


De ce côté-là, rassurez-vous, nos trois compagnons ne sont pas nés de la dernière pluie. Ils ont essuyé bien des grains et c'est même à ça qu'on reconnaît les marins et les gredins. Dans quelle catégorie se placent-ils ? C'est à vous d'en juger pour peu que vous leur prêtiez quelques minutes vos oreilles, que vous preniez le temps d'écouter et pas seulement d'entendre.


L'effort est de taille quand le brouhaha est de rigueur, le décibel la norme et le rythme endiablé la certitude de recueillir l'approbation des agités du bocal. Se poser au milieu d'une foule venue pour la foire à la merguez frites, évoquer l'histoire de la marine fluviale dans un festival qui à priori lui est dédiée, est certes un pari insensé, mais c'est le leur.


Faites-leur donc l’aumône d'une écoute attentive car c'est ce qu'exige leur programme tout en évitant de passer indifférents et bruyants devant eux. Ils soufflent un petit vent fripon, une douce brise aux parfums d'ailleurs et d'autrefois. Larguez les amarres, laissez-vous portez par leur flot de mots et de mélodies paisibles ou bien passer votre chemin en respectant leur démarche.


Ils se donnent pour ambition de restituer l'ambiance des veillées d'autrefois, du doux partage au coin du feu, de l'écoute et de la transmission. Il convient de féliciter les organisateurs d'avoir glissé au programme un tel trio qui dénote. Merci à eux et bon vent à nos amis les saltimbanques, les trouvères, les baladins, les doux rêveurs de l'improbable.


À contre-mode.

La preuve : https://blogs.mediapart.fr/c-est-nabum/blog/080923/leffet-de-seuil 

 

jeudi 7 septembre 2023

Pour aller sur l'autre rive …

 

Pour aller sur l'autre rive …






Il me faut traverser

Notre grande rivière

Comment puis-je passer

Dessus cette barrière ?


Bien sûr quand elle est basse

Je peux trouver à pied

Une petite passe

Qui deviendra un gué

Mais quand elle est trop grosse

Que ses eaux nous emportent

Le passeur albatros

Sur ses ailes me porte


Quand elle est toute sage

Quel gigantesque bond

Pour les gens des parages

Se dresse alors un pont

Quand elle est si dolente

Et qu'elle se fait câline

C'est en suivant sa pente

Qu'un nageur la domine


Elle est fleurie de glace

Quand l'embâcle la fige

Tout alors s'y fracasse

Redoutable prodige

Quand elle s'offre une crue

Elle envahit le val

Reste-t-il un intrus

Pour franchir l'intervalle


Quand elle est à l'étiage

Elle se perd sous le sable

Sans le moindre mouillage

Elle parait traversable

Quand elle devient sauvage

Elle fait triste figure

Provoque des ravages

Sans qu’on s’y aventure


Il me faut traverser

Notre grande rivière

Comment puis-je passer

Dessus cette barrière ?

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

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