La
navigation : une loterie
François
premier n’a pas ramené d’Italie que le style renaissance. Il y a
découvert les loteries, manière fort commode de renflouer les
caisses de l’état qui de tout temps, aiment à sonner le creux.
Comme pour la Loire qu’il apprécie tant, il sait que les fonds de
son trésor public sont en berne. C’est ainsi qu’il a la curieuse
idée de lancer un défi et d’y adjoindre une loterie, une sorte de
pari sportif pour mettre du piment à la chose.
C’est
dans les années 1540 que François la Salamandre avait trouvé à
son goût l’idée de proposer au bon peuple la possibilité de
gagner le gros lot tandis que le trésor public empochait bien plus.
Les bonnes idées ont la vie dure, celle-ci n’est pas prête de
s’éteindre. Pensant mettre en avant son beau château d’Amboise,
notre roi eut le désir d’en faire le point final d’une course
qui serait le support de la mise de fond. Les paris sportifs avant
l’heure en quelque sorte.
Cinq
galères, des bateaux légers, identiques, mus par sept rameurs dos
au mouvement et pilotés par un homme debout, la piautre à la main
doient s’affronter dans une course sans merci. Un bateau par
couleur, rouge pour le premier, noir pour le second, bleu pour le
troisième, jaune pour le quatrième et blanc pour le dernier.
Le
départ a lieu à Nevers, ville que le roi chérit beaucoup. Pas
d’escale ni d’arrêt, les rameurs affronte la Loire et la
fatigue, se relaye éventuellement pour s’octroyer quelques phases
de récupération, une épreuve à la taille du décor et de l’enjeu
économique. Dans tout le royaume, les crieurs annoncent à grand
renfort de propagande, la grande course.
Chacun
mis un piastre sur la couleur de son choix. Les équipages sont
naturellement triés sur le volet. Pour la galère noire, la fine
fleur des séminaires, des gaillards parmi les futurs prêtres, la
sélection n’a pas été facile. Pour la rouge, la grosse cavalerie
lourde a donné ce qu’il y avait de plus robuste parmi les siens.
La Royale a naturellement hérité de la galère bleue. Il y a
pléthore de candidats, tous de solides marins dont nombreux étaient
les mariniers de Loire. La couleur jaune échoit aux corporations qui
ont souhaité se lancer dans l’aventure avec les plus costauds des
compagnons du royaume.
Quant
à la galère blanche, elle ne peut que recevoir sur ses bancs de
nage que les plus brillants représentants de la noblesse, tous des
princes de sang, des jeunes gens au sang bleu et à la prétention
immense. On gagedans tout le pays qu’ils bénéficieront de
privilèges ou bien d’avantages dans la course. La méfiance est de
rigueur tandis que ce bateau orné de fleurs de lys a tout
naturellement les préférences des paris.
Le
départ alieu à la minuit le jour de la Saint Jean pour une distance
de 59 lieues (environ 285 km ). Les organisateurs envisagent une
descente à un rythme endiablé d’environ une vingtaine d’heures.
Cest un pronostic un peu fou qui ne tient compte ni des difficultés
inhérentes à la navigation sur une rivière largement encombrée,
ni du manque d’eau en cette fin de mois de juin, ni de la fatigue
pour les hommes.
Dés
le départ, on devine une vraie rivalité parmi les équipages.
Qu’ils soient d'extractions diverses, qu’ils représentent des
groupes sociaux particulièrement rivaux, ne fait qu'exacerber les
risques d’accrochage et de différents. D’ailleurs bien avant les
douze coups de la cathédrale, des propos peu amènes s’échangent
d’une galère à l’autre et il convient d’avouer que les
membres de l’équipage noir ne sont pas en reste …
C’est
un coup de canon qui sonne le branle-bas tout autant que le départ.
Les rames se fracassent les unes contre les autres, chacun voulant
prendre d’entrée de jeu la première place. Tous ? Non, l’équipage
de la Royale se garde bien de vouloir se mêler à la cohue. Il prend
ses distances, suivant de l’arrière la bande des quatre. La
longueur du parcours tout autant que les pièges de la rivière les
incitent à la plus élémentaire prudence.
Le
bec d’Allier constitue rapidement le premier écueil. La plupart
des embarcations choisissent de rester du côté de la confluence
tandis que l’équipage jaune bénéficie de la présence d’un
gars du coin qui conseille au barreur de prendre sur l’autre rive.
À la sortie de l’Île, les représentants des corporations ont une
belle avance.
La
première surprise arrive cependant bien vite. Le péage de La
Charité montre à tous la fourberie de l’organisateur. Tous les
équipages doivent verser un Teston d’argent soit dix sols pour le
droit de pontenage : passage sous le pont à l’exception bien sûr
de l’équipage à fleurs de Lys qui dispose d’une exonération.
L’arrêt et les tracasseries administratives placent le bateau
blanc largement en tête.
La
course se poursuit sous une bienveillante pleine lune. Les
concurrents demeurent au coude à coude, la fatigue ne se fait pas
encore sentir, le rythme est bon et la Loire donne assez d’eau pour
ne pas mettre pied à terre. Les uns chantent pour se donner du
courage, d’autres ahanent à chaque coup de rame, certains prient
quand beaucoup conservent leur énergie à leur seul effort.
Le
passage à Saint Thibault, commune proche de Sancerre provoque la
surprise des équipages. Les représentants des corporations mettent
pied à terre pour vider quelques chopines de ce délicieux vin blanc
qui se fait dans la région de Sancerre. Les autres, narquois pensent
que nos joyeux lascars vont payer chèrement cette fantaisie. Excès
de confiance ou bien manque de robustesse, c’est avec surprise et
désappointement qu’ils seront tous doublés avant Jargeau.
Nouveau
péage à Jargeau et nouvelle dérogation pour la noblesse. Les
autres doivent s’acquitter d’un nouvel Teston qui curieusement
leur provoque un surcroît de testostérone sans qu’à l’époque
on puisse identifier cette hormone qui décuple leurs forces. En
doublant les privilégiés, chaque embarcation s’offre une bordée
d’injures fort méritée.
Orléans
arrive au grand jour. Les rameurs ne sont plus aussi fringants. Une
fois encore le péage se présente mais cette fois, l’équipage
blanc fait lui aussi une halte pour saluer le duc d’Orléans. Il
est des obligations qui relèvent de l’étiquette auxquelles ces
nobles personnages ne peuvent déroger. C’est donc un peloton
groupé qui entame la grande descente vers l’ouest. Les spectateurs
se pressent sur les rives, le jour facilite leur attente.
C’est
à Blois que surviennent les premiers incidents. Les représentants
de la Royale changent d’attitude et sentant l’arrivée proche
veulent passer en tête. Malheureusement pour eux, ils s’engravent
lamentablement et tout en mettant les pieds dans l’eau pour sortir
de ce mauvais pas, subissent les quolibets de ceux qui les doublent.
Parmi
ceux là, les pensionnaires des séminaires se montrent une nouvelle
fois très virulents dans le propos scabreux. Bien mal leur en prend
car au passage sous le pont Jacques Gabriel, emportés par une vague
de travers, ils se retrouvent tous à l’eau. Un nouveau baptême
pour eux qui ne fait pas leur affaire. Dieu les auraient-ils
abandonné ?
L’arrivée
est proche, les traits sont tirés, les forces viennent parfois à
manquer. L’indécision demeure quant à l’issue de la course.
Personne ne s’est détaché, les bateaux restent tous à portée de
vue. La moindre erreur sera fatale. Le soleil couchant aveugle les
barreurs, ceux-ci doivent redoubler de vigilance d’autant plus que
toute erreur sera fatale.
Les
premiers à se tromper de trajectoire sont les cavaliers. Jusqu’alors
très discrets, ils se fourvoient dans un bras qui s’achève en un
mince filet d’eau. Ils doivent porter leur embarcation pour sortir
de l’impasse. C’est trop tard pour eux, ils ne gagneront pas la
partie. Les suivants, ce sont nos joyeux lurons des corporations.
L’arrêt à Sancerre ne fut pas le seul et l’accumulation des
chopines le long de tous ces excellents coteaux provoquent chez eux
une navigation étrangement sinueuse. Ils perdent de plus en plus de
terrain.
À
Chaumont sur Loire, un autre équipage perd tout espoir de
l’emporter. Curieusement c’est le bateau bleu, donné favori par
de nombreux parieurs qui pour une raison mystérieuse s’arrête
devant le château. L’un des rameurs descend, s’en va embrasser
une belle qu’il n’avait pas vue depuis très longtemps. Leur
étreinte dure, dure si bien que ses camarades prennent le parti de
le laisser en plan. Il est trop tard, un rameur de moins est un
handicap trop lourd.
La
victoire finale semble désormais toute promise à l’équipage
blanc qui à chaque pont a hérité d’un précieux avantage. Ils
sont largement en tête d’autant que leurs rivaux ont tous
rencontré des déboires. Ils passent Mosnes largement en tête, les
cavaliers sont les seuls à être sur leurs talons, bien trop loin
cependant pour espérer revenir sur eux. La nuit tombe, l’épuisement
est général.
En
arrivant à Amboise, les rameurs au sang bleu sont perturbés par un
nuage qui vient cacher la Lune, ils se fourvoient, passent sur la
rive gauche à hauteur de l’Île d’Or. Quand le nuage se déchire,
ils perçoivent les tours du Château de l’autre côté. Le
règlement est formel, l’arrivée se tient au pied de la magnifique
demeure royale. Que faire ? Ils choisissent de traverser l’île à
pied. Trop tard, malgré toute l’énergie que les nobliaux
déploient encore, ils voient dépités et honteux les cavaliers
jugés sur leur bateau rouge franchir la ligne victorieusement.
Ainsi
s’achève ce premier pari sportif. La loterie restera en place dans
le royaume mais pareille épreuve tombera dans l’oubli. Beaucoup
d’eau passa sous les ponts avant que la République accepte de
donner une nouvelle chance au monde sportif en ouvrant les paris aux
différentes épreuves. On peut voir que comme en 1540, les coups bas
et les arrangements douteux, les avantages et les trucages demeurent
légion. Personne ne semble avoir retenu la leçon de cette course
historique que je viens de sortir des oubliettes du château
d’Amboise.