Affichage des articles dont le libellé est Légende. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Légende. Afficher tous les articles

samedi 20 juillet 2024

La Fête des amoureux et du livre.

 

Le dragon de l’Èbre





Chaque rivière qui se respecte a eu quelque part sur ses rives un dragon qui sema la terreur avant que de fédérer le bon peuple autour d’une belle histoire. L’Èbre n’échappe pas à cet incontournable des récits d’autrefois et la présence du monstre atteste immanquablement l’importance qu’avait la voie d’eau pour les gens du cru. Prenons donc la peine de porter nos pas en Catalogne.


Il était une fois une bête terrifiante qui se plaisait à semer l’effroi sur les bords de l’Èbre dans une principauté qui se nommait Montblanc. Le dragon, puisque c’en était un, de la pire espèce, se repaissait chaque jour d’une pauvre victime, un être de chair et de sang qu’il fallait porter à celui qui ne se donnait même pas la peine de chasser ses proies.


Pour satisfaire le cossard, dans la principauté, chaque jour, un tirage au sort macabre désignait celui ou celle qui allait succomber pour la tranquillité de tous. La coutume peut paraître barbare à nos yeux mais qui n’a jamais eu de dragon comme voisin ne peut comprendre les tourments que procure une telle fréquentation. Le mauvais sort pour l’un et la tranquillité pour tous les autres, ainsi allait la vie en ce temps-là.


Mais voilà qu’un jour, le funeste hasard, désigna la fille du roi. Dans la communauté se fut la consternation, en haut lieu on s’étonna que des règles dérogatoires n’aient pas été envisagées au préalable. Mais il était trop tard pour faire machine arrière, la terrible mécanique du sacrifice allait se mettre en place même si la Princesse, était comme il se doit toujours en pareil cas, belle comme un ange.


Les larmes coulaient à flots dans la principauté sans que cela ne perturbe nullement le dragon qui attendait sa pitance. Que ce jour lui fut livré le plus délicat et le plus précieux des mets ne semblait nullement perturber l’animal qui en matière de gastronomie n’avait aucun savoir-vivre. C’est à ce genre de détail qu’on comprend pourquoi l’espèce a cessé de nous importuner sur nos rivières et dans nos montagnes.


Mais revenons à notre dragon qui attendait son petit déjeuner. Le roi était au plus mal, il allait perdre sa fille, son trésor et sa raison de vivre. Il était à se lamenter ainsi dans sa belle demeure quand un preux chevalier se présenta à lui. Non seulement le noble guerrier avait eu vent du drame qui se nouait là mais qui plus est, le destin l’avait conduit précisément dans la principauté ce jour-là. Les scénaristes de l’époque ne différent guère de ceux de nos jours, aimant à nouer les fils du destin de manière surprenante.


Le brave d’entre les braves se prénommait Jordi et c’est armé de son seul courage et d’une épée qu’il alla affronter le terrifiant animal. En s’offrant ainsi en sacrifice, il épargnait la vie de la belle princesse éperdue d’inquiétude pour celui qui était déjà héraut à moins qu’il ne fut son héros. Elle pria de toutes ses forces pour lui venir en aide, lui apportant le précieux secours d’une foi naissante.


Poussé par l’amour, le sens du devoir, le soutien céleste, Jordi se lança dans un combat à mort contre le dragon. La bataille fut gigantesque, les coups pleuvaient de toutes parts ; d’épées d’un côté, de griffes et de flammes de l’autre. Jordi devait disposer d’une armure ignifugée, la légende ne le précise pas, à moins qu’il ne se soit préalablement trempé dans les eaux salvatrices de l’Èbre.


Toujours est-il qu’au terme d’un combat dantesque, le dragon roula dans la poussière, abattu par le bras vengeur de Jordi. La bête agonisait, elle perdait son sang qui coulait dans les derniers soubresauts d’une vie consacrée à la terreur et à la voracité. C’est alorsde ce sang impur et exécré, que la terre de Catalogne se gorgea pour faire naître dans l’instant, un somptueux rosier de fleurs rouges.


Jordi devint dans l’instant un personnage de légende. Il dû attendre 1456 pour devenir le saint Patron de la Catalogne. Il est parfois des reconnaissances qui mettent bien longtemps. Il n’épousa pas la belle Princesse, c’est sans doute là que la légende prit un peu de plomb dans l’aile du dragon. Il faut hélas préciser que le pauvre Jordi avait connu sort moins enviable que cette prometteuse union.


Au delà de la légende, San Jordi a bel et bien existé. Né au cours du IIIe siècle, il était un militaire servant sous les ordres de l’empereur Romain, Dioclétien. Seulement le jour où l’empereur ordonna par un édit de persécuter les chrétiens, Saint Georges refusa catégoriquement. Pour cela, il fût mené en pâture, martyrisé et décapité le 23 avril 303. Il avait déjà perdu la tête, la Princesse n’en était pas la cause.


Depuis, le 23 avril de chaque année, toute la Catalogne célèbre la San Jordi. En souvenir des Roses rouges de la légende, on fête les amoureux et la culture catalane. Ce jour là, les dames reçoivent une rose de leur galant et les hommes un livre de leur amoureuse. Voilà une coutume qui réjouit le prosateur que je suis. 

 

Autres histoires de dragon 




dimanche 14 juillet 2024

Le récit que me confia un farfadet.

 

La Grand’Goule.






Il fut un temps très lointain où les peuples vivant en bord de Loire et des rivières descendant à icelle furent placés sous le joug de Rome. Durant plus de cinq cents ans, le glaive imposa aux ligériens un pouvoir qui, pour se maintenir en place, offrait d’immenses distractions aux peuples soumis. C’est ainsi que dans la ville gallo romaine « Vetus Pictavis », l’ancienne Briva entre Vienne et Clain, se tenait un théâtre de dix mille places pour endormir toute résistance par le savant dosage du Pain et des Jeux, une invraisemblable manière de tenir les gens qui ne se pourrait plus dans notre époque civilisée.


Non loin de là, un bloc mégalithique, un menhir dit de la Pierre Levée atteste que les légendes peuvent se mêler avec l'histoire pourvu que chaque croyance y vienne s’imbriquer en s'enrichissant des précédentes. Ce sont des farfadets, des lutins poilus et fort laids, détenteurs d’un formidable trésor constitué de pièces gauloises gravées d’un cheval au galop sur le revers, qui me soufflèrent à l’oreille cette histoire, une nuit d’insomnie. Ces farfadets bavards me racontèrent ce que je vais m’empresser de vous transcrire ici, au risque naturellement de passer, une fois encore, pour un affreux menteur. Ce récit passera pour extravagant aux cartésiens et à tous les incurables pragmatiques, il circule pourtant encore du vieux Poitiers jusqu’à Candes-Saint-Martin, où Vingenna, la Vienne, fusionne à dame Liger, la Loire.


Si du temps des gaulois, la vie était paisible en ce petit coin de terre, tout bascula avec l’arrivée des envahisseurs romains qui firent tant et si bien qu’ils mirent le pays sous leur coupe. Les farfadets prirent alors l’habitude de se cacher pour n’apparaître aux humains que lors des grand Sabbat qui réunit tous ceux susceptibles de capter les courants et les messages mystérieux de notre mère la Terre. Pour imposer des divinités et des pratiques venues d’ailleurs, les romains érigèrent un immense théâtre et se mirent en quête de spectacles, toujours plus sanguinaires ou spectaculaires.


C’est un général ambitieux, un homme qui avait combattu aux lointains confins de l’Empire qui rapporta dans ses bagages deux monstres épouvantables, deux animaux plus effrayants encore que tout ce qui pouvait s’imaginer alors. L’un d’eux était un dragon, comme chacun aime à se les représenter, l’autre qu’on nomma ici, la Grand’Goule, était une bête ailée. Elle disposait d’une tête de lézard, immense, flanquée d’une gueule disproportionnée remplie de dents longues comme des pieux. En comparaison, son corps serpentin paraissait bien petit. Son corps couvert d’écailles était porté par des pattes munies des griffes acérées et une queue munie d’un dard à trois pointes. Elle était de très loin la plus hideuse des deux.


Le dragon avait été confié aux bons soins des troupes installées dans la ville ligérienne de Cenabum tandis que la Grande Goule était l’attraction des arènes de Briva. Les deux monstres constituaient le clou du spectacle, la cerise sur le gâteau en somme. Les organisateurs des réjouissances leur offraient pour la plus grande distraction des foules, de joyeux sacrifices humains, bandits, déserteurs et les représentants d’une nouvelle foi venue de Palestine.


Tout eut été pour le mieux dans le meilleur des Empires, si les monstres, lassés des cris d’une foule déchaînée à chacune de leurs apparitions, n'avaient échappé à la surveillance de leurs geôliers afin de se réfugier dans la roche Béraire pour le dragon, dans les profondeurs du Clain pour la Grand’ Goule. Plus personne n’osant alors venir leur disputer leur liberté, ils écumaient leur territoire respectif, semant la mort et la désolation. En bons responsables qu’ils étaient, les romains se lavèrent les mains de l’affaire d’autant plus que le déclin de l’Empire n’allait pas tarder à être consommé.


Nos pays devinrent ainsi des zones infréquentables dans lesquelles circulaient des rumeurs invérifiables. C’est ainsi qu’on affirmait que le premier jour de chaque nouvelle année, le dragon et la Grand’Goule se retrouvaient à la confluence de la Vienne et de la Loire, pour danser tout le jour sur un air à trois temps. Une autre rumeur prétendait qu’à la fin de l’été une année sur deux, la bête recevait son ami le dragon pour célébrer la Vienne en deux journées de pure folie. La bête retournait la politesse au dragon en venant cinq jours durant faire la fête en bord de Loire au début de l’automne, les années impaires. Ainsi s’établit une alternance qui resta gravée dans la tête des gens de ces contrées.


Durant un temps qui parut interminable à ceux qui furent les contemporains de ces monstres, la terreur s’installa en bord de Vienne comme de Loire. Puis un nouveau monde s’installa, les romains étaient partis et des Francs arrivèrent, pour prendre à leur tour le pouvoir. C’est en 511 de notre ère que le dragon fut vaincu par un courageux moine cénobite installé dans l'abbaye de Micy entre Loire et Loiret.

Durant trente neuf années, la solitude pesa lourdement à la Grand’Goule. Elle avait perdu son compagnon, son cher valseur du premier jour de l’année. Elle se consola par une effroyable gourmandise de nature à glacer le sang des braves gens. La bête immonde s’était réfugiée dans les sous-sols du monastère Sainte Croix, un établissement réservé aux femmes. Régulièrement, des sœurs disparaissaient quand elles descendaient dans les caves, là où étaient conservées leurs précieuses réserves.


Devant la disparition de nombreuses sœurs, la matriarche de l’abbaye, Sainte Radegonde, composa un groupe de sœurs parmi les plus courageuses. Elles bénirent du pain, saisirent des cierges et descendirent l’escalier sinueux qui s’enfonçait dans les profondeurs terrestres. Une atmosphère malsaine régnait dans les entrailles de l’abbaye.



Portées par leur foi et la présence de leurs coreligionnaires, les nonnes se donnaient du courage en chantant des psaumes. Par prudence sans doute, les moinesses se placèrent toutes derrière la Sainte qui ne vacillait pas. La créature hideuse apparut alors devant Radegonde, le monstre se dressa de toute sa hauteur et ouvrit grand la gueule pour dévoiler une rangée de dents acérées et longues d’une coudée chacune. La Sainte traça un signe de croix sur le pain qu'elle lança par petit morceaux au monstre . La créature le mangea et mourut alors dans d'affreuses souffrances avant que de disparaître en fumée en lançant un cri de douleur si aigu que les murs de l’abbaye tremblèrent.


A partir de ce jour, la Grand Goule devint un fétiche pour l’abbaye Sainte Croix. Un brave artisan du pays construisit quelques années plus tard une réplique en bois de la bête qui fut honorée à l'instar d’une relique. Lors de fêtes, célébrées le 13 août, jour de la Sainte Radegonde, les châtelleraudais et les châtelleraudaises font grande et belle procession derrière la statue habillée avec des banderoles de toutes les couleurs.


La sainte vermine comme ils aiment à moquer la Grand’Goule, continue pourtant à faire frissonner les enfants de Châtellerault et d’alentour lorsque le tonnerre gronde, que les pluies s’éternisent ou que la peur et l’incompréhension font leur retour. Certains redoutent encore de la voir resurgir des profondeurs de nos rivières. Rassurez-vous, seuls les raconteurs d'histoires ont le pouvoir de réveiller de telles croyances.



Pour en savoir plus

Radegonde, princesse germanique née en Thuringe vers 520, morte le 13 Août 587 fut Reine des Francs. Elle épousa Clotaire 1er en 538. Pour fuir la famille royale, ensanglantée par des crimes qu'elle désapprouvait, elle fonda un monastère pour femmes en 550. 


 


vendredi 5 juillet 2024

La Pierre Crapaud de Saint Miral

 

Quand vient le solstice d'hiver.

 

 


 

Il est un secret, en nos bords de Loire, qui est fort bien gardé. Les rares privilégiés qui ont eu à le savoir le préserve jalousement dans la gibecière de leurs histoires. Il est vrai que la vérité n'est pas toujours bonne à dire et que grands seront les risques pour les imprudents à qui prendraient l'envie de vérifier par eux-mêmes cette légende. C'est imprudemment que je vous la livre ici, puissiez-vous vous montrer raisonnables ! Gare aux vilains attirés par le lucre ou l'attrait des richesses terrestres, la pierre saura vous punir ! Ce n'est pas faute d'en avoir été prévenu …


Entre Sully et Gien sur notre rive Berry, tout près du village de Lions-en-Sullias, il est une pierre qui se dresse majestueuse non loin d'une grande butte de terre. La Loire n'est guère éloignée de cette Gargouille qui fait depuis des lustres croasser ceux qui ont langue trop pendue. Je souffre de ce maudit travers et ne peut m'empêcher de vous livrer une histoire qu'il ne faut jamais révéler. Soyez tout ouïe …


La pierre en question, dans des temps immémoriaux, était, prétend-on, promontoire pour un chef Ligure qui avait conduit sa troupe en des terres lointaines. Il montait sur ce caillou à la forme batracienne pour haranguer sa horde de vilains et de chenapans qui venaient ici, brigander la région. Ils s'étaient fait naufrageurs sur notre Loire, l'histoire est déplorable car, c'est de ces affreux personnages que l'on nomma les gens du pays en les appelant par la suite « les ligériens ». Mais laissons-là cette anomalie étymologique pour s'en revenir à nos lascars italiques de ces temps mégalithiques.


La Loire était déjà la grande voie fluviale que sillonnaient toutes les marchandises du pays. Les routes n'existaient pas encore, les « frayés » étaient hasardeux et les mauvaises rencontres si fréquentes que c'était folie que de se risquer sur terre avec des biens précieux. L'huile, le blé, les épices et le vin d'Italie circulaient sur le fleuve, loin des détrousseurs des chemins. Les bourses des marins d'alors étaient gonflées du fruit de leurs fructueux négoces ...


La bande avait monté un petit stratagème fort vilain à vrai dire. Ils avaient planté dans la Loire une rangée de pieux en chêne parfaitement acérés qui affleuraient à peine quand les eaux étaient navigables. Le piège se trouvait au sortir d'une boucle de sorte que les malheureux marins ne pouvaient voir avant que de tomber dessus. Ils avaient élu domicile en un endroit à la triste réputation, un lieu marqué du mauvais œil et où les hommes modernes toujours oublieux des enseignements du passé, ont construit une centrale nucléaire, sans rien savoir savoir de la malédiction qu'il porte en lui.


Quand une barque ou un bateau plus grand venait à s'empaler, la coque ne résistait pas à ce piège vicieux. Les hommes devaient abandonner bien vite le pont pour « s'ensauver » quand il était encore temps. Sur « l'arivel », il y a avait toujours un homme à guet. Quand le mauvais coup avait réussi, nos lurons lamentables se précipitaient pour prendre tout ce qu'il y avait à sauver des eaux. Quant aux pauvres mariniers, les bandit en eau douce leur faisaient vilain sort !


Ce petit commerce dura longtemps, les nouvelles n'étaient pas aussi rapides et rares étaient ceux qui pouvaient témoigner. La tribu se fit un joli magot, un trésor de guerre qui trouva cachette sous la pierre crapaud. Puis les années passèrent, pour des motifs qui échappent à notre compréhension, la bande abandonna le site en laissant là le fruit de leurs larcins multiples. Il se murmure qu'ils furent à leur tour victime de la vengeance des gens de Loire et qu'ils connurent le sort qu'ils infligeaient à d'autres.


L'histoire pourrait en rester là et offrir belle occasion de mettre main basse sur un joli magot. Vous n'êtes pas pour rien en pays étrange, il y a des choses qui échappent à la raison. C'est naturellement le cas avec notre pierre crapaud. La demoiselle a, pouvoir magique, un don qui lui fut accordé par un druide de la forêt des Carnutes. Si celui-ci n'aimait pas le brouet, fut-il magique, il était capable d'accomplir de grands mystères et de belles diableries.


Il aimait à se jouer des hommes et leur faire belle farce à sa manière. Il aimait les ressemblances, se faisait poète à ses heures. Comme par dessus tout, il se passionnait d'astrologie, il accorda à la Pierre un pouvoir mystérieux. À chaque solstice d'hiver, quand la nuit est la plus longue de l'année, à la minuit, la pierre avait des démangeaisons curieuses.


Au premier coup du changement de jour la Pierre s'en allait en gigantesques bonds s'abreuver pour l'année dans la Loire sa voisine. Cela faisait si grand bruit et forts tremblements sur le sol que personne pendant très longtemps n'eut jamais le courage de venir assister à ce spectacle diabolique. Le sortilège était de courte durée, la Pierre revenait à sa place dés le dernier coup de cloche.


Des siècles durant, la rumeur circula dans le pays sans que personne n'osa se rendre compte de ses propres yeux de la véracité de la fable. Il fallut qu'un plus gaillard, qu'un moins craintif se débarrasse des vieilles superstitions qui entravaient les esprits de l'époque. C'est le gars Roncieaux qui s'enhardit assez pour venir au soir du 21 décembre de cette année là se cacher dans un fourré à deux pas de notre Pierre Crapiaud.


Pour dévergondé et fort aviné qu'il était, il avait le cœur battant et des craintes plein la tête. Il ne faisait pas le « fiérôt » mais personne n'était là pour constater qu'il avait mouillé sa culotte. Je sais que ce détail n'apporte rien à notre histoire, il atteste cependant de l'angoisse et des tracas de ce pauvre diable quand la dernière heure sonna.


Aussitôt ce premier coup de cloche, ce qu'il vit et ce qu'il entendit le laissèrent pantois. Il en fut tout « abaubi » et ne se mit en marche qu'après quelques secondes de perplexité. Puis le courage lui revenant, il se précipita là d'où la Pierre, venait de partir. Il y avait là grande béance au fond de laquelle brillaient d'étranges reflets.


Roncieaux, bien que pas très rassuré, se glissa dans la « bîme » pour y voir de plus près. Ce qu'il vit, nul ne le saura jamais. Il connut alors le plus grand des bonheurs. Il plongea ses mains dans un trésor somptueux. Il riait, il chantait, il se voyait riche pour le restant de ses jours. Il ne croyait pas si bien dire !


Tout enivré de ce spectacle et du vin qu'il avait bu exagérément pour se donner du cœur au ventre, il n'entendit pas le bruit qui gronda de plus en plus fort. Le douzième coup de minuit retentit et la Pierre dans son dernier bond reprit sa place, notre Roncieaux pris au piège ! Jamais plus personne ne revit le bonhomme. On le chercha un long moment sur les bords de la Loire, l'homme avait aussi la réputation de poser des nasses pour y prendre des poissons en toute illégalité.


Les années passèrent et Ronceaux fut oublié de tous. C'est alors qu'une curieuse histoire naquit dans le pays, une belle menterie pour peupler les longues soirées d'hiver. C'est une vieille conteuse qui inventa l'histoire, c'est du moins ce qu'elle prétendit. La dame avait réputation sulfureuse, commandait aux brûlures, guérissait les maladies, reboutait les os ou jetait des sorts quand on lui déplaisait. Beaucoup pensèrent que notre « birette » savait bien plus qu'elle n'en voulait bien dire ...


Voilà, vous savez ce qui se prétend fable ! Vous pouvez tout aussi bien penser qu'elle est vérité vraie. Prenez bien garde de ne point vous laissez prendre au piège. De ceux qui m'ont écouté la dernière fois, j'en connais un qu'on a jamais revu. 

 


 



jeudi 20 juin 2024

Le mystère de la langue.


La Loire source de toute chose.





Il était un temps si lointain que nul ne peut en témoigner de nos jours. Le monde n'était pas soumis aux mêmes forces que celles qui animent notre planète aujourd'hui. Les lois de la physique ne répondaient pas aux mêmes règles. Ainsi, les eaux ne coulaient pas sous les ponts qui d'ailleurs n'existaient pas. Seuls les mages, les fées, les sorcières et les elfes vivaient alors au bord de notre rivière nourricière.


Nous sommes en un lieu que l'on nommera par la suite le Val d''Or. Les hommes pour y commémorer ce que je vais vous conter y bâtirent ensuite la Basilique de Fleury. Des forces mystérieuses y célèbrent le mariage de la lumière et des eaux de la Loire.


Mais alors, en cette époque reculée, bien au-delà des hommes, nul mouvement dans les eaux comme dans le ciel. Un paysage figé, une immobilité parfaite de carte postale. Merlin ne pouvait plus supporter ce qu'il prenait pour une absence de vie, une image factice. D'autres prétendaient vivre au paradis, c'est sans doute parce qu'on n'y manquait de rien. Mais la vie suppose des envies et des frustrations, des désirs et des refus. Il fallait mettre un peu de mouvement dans ce décor figé.


Merlin eut alors géniale intuition. Rien ne bougeait en cet Éden magnifique car les choses n'étaient pas nommées. Il prit alors sa baguette magique et d'un geste solennel entreprit de donner un nom à tout ce qu'il voyait. Chaque partie du décor ainsi désigné se mettait à se mouvoir au gré du vent et des eaux. Car, en bon ligérien qu'il était, c'est la Loire que Merlin baptisa en premier.


De ce jour mémorable d'entre tous, des noms désignent toutes les plantes, les animaux et les idées qui venaient à notre mage en regardant son œuvre. Arbres, fleurs, insectes, poissons, nuages, paysage, chacun avait son appellation et tout semblait prendre de la vie.


Pourtant bien vite, Merlin comprit qu'il manquait encore quelque chose. Que s'il y avait mouvements et variétés dans ce décor en évolution, il semblait lui manquer un peu de fantaisie, un souffle de volupté. Rien de nouveau n'apparaissait. Après quelque temps, quand il eut finit de constituer son lexique initial, il ne se passait plus rien de neuf et de surprenant.


Merlin réfléchit longuement. Il fallait apporter un petit brin de folie, un désir qui venait du plus profond de chaque chose. C'est une petite fée friponne qui lui souffla dans le cou ce petit frisson qui le mit dans le droit chemin. Il créa alors des petits mots qui, placés devant les noms, leur donna un genre et un nombre. Voilà une idée fort singulière et si déterminante. Il y avait des garçons et des filles, du désir et des attirances. La vie pouvait prendre un tout autre essor.


Une fois encore, après une longue période d'euphorie et de volupté, Merlin comprit que sa création manquait encore de vérité. Si les mouvements et les amours étaient désormais partie intégrante du décor, il lui semblait que rien ne changeait, que tout restait en l'état. Il manquait des différences, des variations, des débuts et une fin. Mais comment s'y prendre ?


C'est en observant la Loire qui n'est jamais tout à fait pareille, tout à fait la même qu'il se dit qu'un mot devait se parer de mille et une facettes. Son monde avait besoin de nuances, de couleurs et de caractère. Il créa, pour notre plus grand bonheur l'immense troupe des adjectifs. Il y avait des plus jeunes, des plus vieux, des moins gros, des plus grands, des lestes et des balourds, des gentils et des méchants …. La vie était désormais pleine de surprises comme de déceptions.


Encore une fois Merlin n'était pas encore tout à fait satisfait de son œuvre. Si de ses yeux, il assistait à un merveilleux spectacle, il ne parvenait pas trouver tous ses mots. Il lui fallait une autre catégorie de termes pour décrire le mouvement. Contrairement à ce que prétend la bible, c'est Merlin qui inventa le verbe bien après avoir donné un nom à chaque chose de la création.


Il pouvait désormais jouir du spectacle qu'il avait créé tout en ayant le bonheur de pouvoir le traduire en mots pour en faire part aux autres mages. Les eaux roulaient, grondaient, s'endormaient, se réveillaient, brillaient. Le vent soufflait, tombait, tempêtait. Le soleil pouvait enfin se lever ou se coucher et le ciel s'empourprait. La vie était devenue cette merveille pour laquelle la Loire constituait un écrin.


Merlin était fier de ce qu'il avait accompli. Il prit grand plaisir à se raconter des histoires, à s'inventer des aventures merveilleuses qui se passaient en bord de Loire. Il s'arrêta pourtant au milieu du gué. Il n'avait pas inventé les adverbes et les prépositions, les pronoms et les conjonctions. Mais c'était là besoins bien trop complexes pour nos mages. Il lui semblait en avoir assez fait ! Tout le monde n'écrit pas des bonimenteries ...


Grammaticalement sien.

mardi 4 juin 2024

L’avenir au fil des flots.


Faire de ses rêves des destins …





Écoute Pitchoune cette histoire qui date d’une époque où les enfants rentraient dans la vie active très tôt, à 12 ans pour la plupart d’entre eux. À l’âge où tu entreras au collège, eux, ils choisissaient ou subissaient un métier pour toute leur vie. C’était une toute autre époque.

Il était une fois une famille installée en bord de Loire. De génération en génération, il s’y pratiquait un rituel de passage, un moment particulier dans la vie des enfants. C'est à cette occasion que se décidait l’avenir de chacun. C'est un barde breton de la pointe de Corsen qui était un jour venu semer ici cette curieuse cérémonie …

Quand l'enfant quittait l’école après avoir appris l’essentiel qu’il convenait de savoir : « Lire, Écrire, Compter », le grand-père se chargeait du gamin lors d’une promenade particulière. L'ancêtre emmenait le long de la rivière celui ou celle qui allait passer à l’âge adulte. Personne dans la famille ne lui en avait soufflé mot, l'enfant pensait aller à une partie de pêche ou une belle balade.

L'ancien et le jeune avaient alors une longue conversation. Des propos étaient prononcés alors, de ceux qui n'avaient pas souvent leur place autour de la grande table ou lors des veillées. Il y avait de la gravité dans cette sortie, une solennité qui impressionnait immédiatement le plus jeune. La voix du plus vieux était chargée d'émotion.

Puis, quand le vieux avait fini de décrire son existence, la vie qu’il avait eue le long de la Loire, il se taisait, sortait son couteau de sa poche, le dépliait lentement et choisissait avec soin un bois flotté de Loire. Silencieusement, devant son petit-enfant interloqué, il creusait un bateau tout pareil à ceux qui naviguaient alors sur la rivière.

Puis, toujours sans dire un mot, lui qui avait tant parlé depuis le départ de la maison de famille, il prenait une branche bien droite qu'il fixait à la verticale de ce petit bateau de fortune. Il sortait alors de sa poche, un joli mouchoir brodé marqué aux initiales de celui qui allait quitter l’enfance.

L'ancien avait construit un petit bateau de Loire, une maquette comme on dirait aujourd’hui. Il le posait alors doucement sur le flot et avant de le laisser filer au gré du courant et des vents, il s'adressait à nouveau à son petit-enfant : « Ce bateau, c'est ton destin. C’est lui qui va choisir ton devenir. Tu dois y mettre tous tes rêves, tes espoirs, tes désirs et tes envies. Concentre-toi ; ta vie suivra le cours de ce petit bateau ! ».

L’enfant comprenait l’importance de cet instant. Il avait été préparé par le long entretien qu’ils venaient d’avoir tous les deux. Il ne prenait pas les propos de son papet à la légère. Il y avait dans sa famille de lointaines croyances, un respect sacré pour les manifestations naturelles. Surtout il savait comme tous les siens que sa vie se déroulerait en bord de Loire.

L'enfant fermait les yeux, il se concentrait du mieux qu’il pouvait. Il savait que cette petite maquette allait décider de son futur. Il tenait encore la main de son ancêtre au moment où celui-ci laissait filer le petit bateau aux fantaisies de la rivière. C'est dans un silence presque religieux que tous les yeux suivaient le trajet de la maquette.

Jamais la Loire ne se trompait. Bien souvent la petite embarcation allait au fil de l’eau, emportée par le courant. Quand elle était trop loin pour l’apercevoir encore, le grand-père et l'enfant savaient que les dés en étaient jetés. Une fois encore, dans la famille, il y aurait un nouveau marinier qui irait sur la rivière pour gagner sa vie et tenter de ne pas la perdre.

D'autres fois, plus rarement certes, il se passait des choses imprévues. Ainsi pour cette jeune fille, un vent du sud, exceptionnellement puissant fit traverser le petit bateau de part en part de la rivière. Elle avait compris qu'elle tiendrait le bac, ce bateau qui permettait aux habitants d’aller de l’autre côté dans une époque où les ponts étaient bien moins nombreux sur la Loire.

Une autre fois, le bateau n'alla pas bien loin. Il se brisa bien vite contre un gros caillou au milieu de l’eau. Ni l'ancien ni son petit fils n'y virent un mauvais présage, bien au contraire ils comprirent le sens de ce message. L'enfant deviendrait charpentier de bord et sa vie durant, réparerait les bateaux endommagés par les aléas de la navigation, tout en construisant de temps en temps de magnifiques embarcations.

Il se dit qu'une fois, poussé par un puissant vent d'ouest, le petit rafiot remonta le courant pour disparaître au loin. Il était allé à l'envers de la marche ordinaire. Le grand-père comprit que son petit fils aurait un destin très particulier. Il devint historien, cherchant sans cesse à remonter le temps.

Une autre fois, le petit bateau chavira et sombra immédiatement. Les deux spectateurs eurent alors un frisson dans le dos avant que l’enfant comprenne le sens de cet instant. Lui dont le père s’était noyé dans la rivière, il se ferait sauveteur, consacrant sa vie à aller au secours de ceux qui seraient en détresse.

Il se trouva une autre maquette qui refusa de suivre le courant. Le petit bateau resta sur le bord de la rive sans bouger. Il était en équilibre à quelques centimètres de la berge, curieusement immobile, pris dans un contre-courant. Le garçon concerné ouvrit le premier-bateau lavoir de la région ; il avait compris lui aussi, le message de la rivière.

Le rituel se prolongea ainsi de génération en génération. Il continue encore bien que désormais les signes soient bien plus difficiles à décrypter. Cette famille demeure très attachée à la Loire, elle lui a offert un chanteur, une conteuse, un écrivain et une photographe, un peintre. Je ne saurais vous dire comment avait réagi la petite maquette. Les signes du destin sont de plus en plus complexes à déchiffrer et la Loire aime à garder ses mystères.

Quelle morale dois-tu retenir de cette histoire mon cher Pitchoune ? J’ai la faiblesse de croire encore que les rêves et les espoirs sont plus forts que les mauvais tours du destin et les inégalités de la naissance. Chacun peut espérer en des lendemains heureux s’il est capable de croire en lui et s’il a la sagesse d’écouter les anciens. Il lui suffit de suivre les signes de la nature, d’avoir une passion au fond du cœur et la sagesse de saisir sa chance.


 



samedi 1 juin 2024

Le trésor de Neuvy en Sullias

 

Ma mère la Laie







Il était une fois un monde hostile dans lequel la survie était un défi périlleux. Des hordes de guerriers déferlaient sur la contrée, n’hésitaient jamais à trancher les têtes des vaincus afin de boire dans leur crâne et s’accaparer ainsi leurs forces. Pour survivre, les gens du pays étaient contraints de se réfugier loin de la rivière d’où arrivaient invariablement ces monstres, dans les forêts profondes ou les collines escarpées.


C’est dans la plus sombre des forêts que j’ai grandi, nourri au sein d’une laie qui m’avait trouvé sur un lit de fougères. De ceux qui me donnèrent la vie, je n’ai jamais rien su, ma mère fut toujours cette femelle sanglier qui m’accorda sa protection et sa chaleur. C’est elle qui m’enseigna comment survivre dans un milieu hostile, qui m’apprit à me méfier de ceux, qui comme moi, vont debout sur leurs jambes arrières.


Puis l’âge venant, ma mère nourricière me poussa à sortir du bois, à oser m’aventurer à la rencontre de mes semblables. Les invasions avaient cessé, le sang ne coulait plus au bord de l’eau, il était temps pour moi de revenir vers ceux qui me ressemblaient. Ce retour ne fut du reste pas chose facile, il me fallut apprivoiser ce langage qu’ils utilisaient entre eux pour se transmettre des informations ou échanger des émotions.


J’ai dû les observer longtemps, tapi dans des bosquets à la lisière de ma forêt protectrice pour comprendre leur langage, apprendre patiemment à maîtriser ma langue et ma gorge pour à mon tour imiter leur manière de s’exprimer. Ma mère me poussait à approfondir toujours plus ce qui constituait pour elle un mystère. Elle se contentait de grognements, de tendres caresses, de délicats frottements pour me dire combien elle m’aimait mais aussi pour me faire comprendre qu’un jour, il me faudrait la quitter.


J’appris donc la langue ceux qui se nommaient humains et qui nous désignaient comme des bêtes. Je devais me méfier d’eux car ils chassaient mes frères de lait pour les manger. J’en avais peur, incapable alors de percevoir que j’aurais été certainement pour eux monstre à abattre et à jeter dans une marmite.


Enfin vint le temps où je fus en mesure de faire illusion, de me montrer à eux, de communiquer avec eux sans qu’ils ne s’effraient de mon apparence ni qu’ils me prennent pour cible. Il m’avait fallu me couvrir le corps à leur manière, j’avais compris que me montrer nu aurait été pour eux le signal d’un traitement sans pitié.


Quand je fus enfin prêt à véritablement me mêler à eux, ma mère de lait, de plus en plus affaiblie me poussa du groin vers la lisière de la forêt. D’un dernier grognement elle me fit comprendre qu’elle allait quitter ce monde. Désormais ma place serait avec les miens, le temps était venu d’assumer ma véritable nature. Je tins à rester auprès d’elle jusqu’à son dernier soupir puis quand ce fut fini pour elle, des larmes plein les yeux, j’allai vers mon nouveau destin.


Ce ne fut pas chose aisée de me faire adopter. On m’appela l’étranger et bien des années plus tard, ce nom me resta collé à la peau. L’hostilité initiale avait fait place à de la méfiance puis une forme de circonspection qui resta toujours attachée à mes pas. J’avais beau rendre des services, me montrer utile à la communauté par ma connaissance de la forêt, ma capacité à trouver de la pitance quand la saison était rude et les ressources mauvaises, j’étais toujours ce solitaire, tout juste toléré à la périphérie de la tribu.


Je vécu seul, ne trouvant personne pour partager ma tanière qui ressemblait étrangement à celle où j’avais grandi. Nulle compagne, la nuit pour partager ma couche, bien peu de contacts avec les autres, juste le minimum pour que ma place au sein de leur communauté fut simplement accepté en marge du clan.


Puis tout bascula. Un mal sournois vint faucher les plus faibles d’abord puis s’en prit rapidement aux plus robustes des hommes du clan. Les femmes elles aussi succombaient comme leurs compagnons dans d’atroces souffrances. La tribu se réduisait comme peau de chagrin. Progressivement mon statut changea, certaines femmes, devenues seules après la disparition de leur compagnon tentèrent de m’amadouer. Je repoussais leurs avances, soucieux moi aussi que j’étais de d’abord survivre à cette hécatombe dont personne ne savait donner un nom.


Beaucoup moururent, certains choisirent de quitter le clan, cherchant dans la fuite, l’espoir de la survie. Ils étaient fauchés sur le chemin, mourant eux aussi dans les mêmes convulsions que ceux qui avaient renoncé à lutter. Bientôt nous ne fûmes plus que deux, une jeune femme qui avait vu disparaître son époux et ses deux enfants et moi, l’étranger, le proscrit, le marginal.


La femme était robuste, elle avait été enlevée quand elle était bébé, avait servi de servante avant que de trouver grâce auprès d’un pêcheur de la tribu séduit par la délicatesse de ses traits. Il l’avait prise pour épouse, lui avait donné deux enfants et une place moins pénible dans le groupe. Tout cela n’avait plus de sens aujourd’hui puisque de cette tribu autrefois si forte, il ne restait que les deux pièces rapportées.


Nous partageâmes d’abord nos histoires. Épona puisque tel était son nom et moi nous apprîmes les secrets que nous avions gardés précieusement dans nos cœurs. Elle sut comment j’avais grandi, je découvris comment elle avait été traitée. L’amour vint naturellement sceller ces confessions sincères et sans tabou. Le mal mystérieux nous épargna, nous pûmes espérer en un avenir qu’il s’agissait de reconstruire.


C’est un premier enfant, une petite fille qui redonna le signal du renouveau. Je me mis à l’ouvrage pour redresser le village, hutte après hutte, dans l’espoir insensé que de nouveaux survivants viendraient se joindre à nous. Un second enfant arriva, un garçon cette fois, nous étions alors quatre seulement dans ce qui avait été un village important.


C’est alors qu’ils sont arrivés par la rivière. Un bateau, tiré par des hommes qui remontaient le courant. Ils étaient plusieurs familles sur cette grande embarcation. Ils s’étaient réfugiés au milieu de l’eau durant la malédiction qui avait anéanti tous ceux qui étaient restés à terre. Par quel miracle l’un d’eux avait-il songé à se protéger ainsi ? Personne ne peut vraiment expliquer les intuitions. Celle-ci leur avait permis de survivre en vivant longtemps de la pêche, leur bateau ancré longtemps au milieu des flots pour échapper au mal qui sévissait à terre.


Puis ils s’aventurèrent sur la berge pour n’y trouver que mort et désolation. Ils se dirent qu’en remontant la rivière, en allant vers les hauteurs, ils trouveraient peut-être d’autres survivants. Ils nous ouvrirent leur bras, le village avait été reconstruit par mes soins, toutes les dépouilles enterrées n’avaient pas infesté l’endroit. Ils nous demandèrent la permission de partager notre existence alors qu’il leur eut été si facile de nous éliminer.


Chaque famille trouva un abri à sa convenance. Épona, nos deux enfants et moi trouvâmes notre place comme si nous avions toujours vécu avec eux. J’héritai même d’un nom, ce qui ne m’était jamais arrivé. Je fus Lugus, celui qui avait apporté la lumière à ceux qui erraient sur les flots. Ils me choisirent pour chef afin que nous fondions ici même au bord de la rivière une nouvelle tribu.


Je choisis le sanglier comme totem. Personne ne me demanda jamais pourquoi j’avais fait ce choix alors que j’avais édicté un seul interdit : la chasse du sanglier. Dans le groupe, il se trouva un habile forgeron pour en sculpter en bronze. De très nombreuses années ont passé, nous sommes tous retournés à la poussière mais subsiste de notre passage dans la vallée ce fabuleux témoignage de nos existences. Ce fut à Neuvy-en-Sullias que surgit de terre la mémoire de notre histoire ainsi que la statuette de ma belle Épona qui aimait tant danser..


vendredi 17 mai 2024

Le musicien de Cinq-Mars-la-Pile

 

Les belles louves.





À Cinq-Mars une tour antique domine la Loire, immense phallus de brique, érigé fièrement au-dessus de la rivière. Elle est là depuis des temps immémoriaux et son état de conservation tient lieu du miracle. La belle construction se dresse à plus de trente mètres de hauteur. Elle eut l’honneur d’être citée par Rabelais, homme de goût, prompt à raconter des histoires. Je ne sais si celle que je vais vous narrer vient de lui. Qu’importe, il suffit de vous laisser porter par le récit !


Il était une fois, au pied de la belle tour, un chemin qui conduisait vers un carroi qu’on n’avait pas pris la peine de nommer jusqu'à ce qu'advienne ce que je vais vous céder. Ceux qui ignorent cette histoire s’interrogent souvent sur l’origine de ce nom étrange. Puis, constatant que bien des phénomènes mystérieux étaient associés à ce lieu que d'aucun prétendaient hanté par des esprits malins, des elfes et des lutins, nul ne cherchait à en dévoiler le mystère. Chacun prenant garde de ne point s’y aventurait la nuit. Les gens d’alors étaient superstitieux.

 

C’est pourtant à la nuit tombante qu’un musicien, un ménestrel qui allait de château en château, n’étant pas homme à reculer devant les histoires de bonnes femmes et les manifestations douteuses de la crédulité des hommes, emprunta ce chemin pour se rendre à Langeais, en dépit des mises en garde multiples qu’il avait reçues des gens du pays.


L’homme allait, son psaltérion en bandoulière. Il marchait d’un bon pas, chantonnait, tout occupé qu’il était à la création d’une chanson de geste qu’il allait proposer au seigneur de Langeais. Il avait l’esprit rêveur, il était question dans son récit de quatre belles demoiselles, vêtues de blanc et aux mœurs aussi légères que leur tenue. Il faut reconnaître que notre homme avait sans doute quelques démangeaisons intimes : sa vie amoureuse n’étant pas des plus florissantes.


Il allait conclure mentalement avec l’une des donzelles quand il arriva au carrefour sans nom. Le ménestrel chantonnait à haute voix, lui qui pensait être seul, son récit prenait forme et il s’accordait le beau rôle avec jubilation et envie. Quand soudain, il tressaillit : une belle, telle que la décrivait sa chanson, apparut devant lui.


Elle était plus belle encore qu’il n’avait pu l’imaginer. Elle laissait transparaître un sein merveilleux qui s’offrait à son admiration, sa chevelure flottait au vent. Sa blancheur contrastait avec la nuit qui s’installait progressivement sur la vallée. Notre musicien resta bouche bée. Jamais il n’avait vu apparition plus splendide.


Il n’était pas au bout de ses surprises car trois autres beautés surgirent de nulle part ; plus attirantes les unes que les autres. Après des semaines d'abstinence, notre pauvre musicien en perdait la raison. Il ne savait plus où poser son regard concupiscent. L’une avait des fesses à vous damner, l’autre des proportions qui en faisaient une statue antique, la troisième un sourire à vous faire fondre et les seins de la première avaient d'emblée subjugué le ménestrel.


Ses yeux sortaient de leurs orbites, ses cheveux se dressaient sur son crâne, il se sentait pris de frissons et de bouffées de chaleur dans le même temps. Il se comportait de bien étrange manière, il bavait, écumait, avait la langue pendante et n’aurait rien eu à envier au loup de Tex Avery s’il avait eu le bonheur de le connaître. Je tairai, par décence, les modifications morphologiques qui accompagnaient ces manifestations plus visibles, quoiqu’à bien le regarder, les quatre nymphettes n’eussent aucun doute quant à l’effet qu’elles produisaient sur le bonhomme.


Il y avait diablerie dans ces apparitions en dépit du regard angélique des donzelles. Le ménestrel allait défaillir quand la plus jeune prit la parole d’une voix à vous damner. « Beau musicien, fais-nous danser toute la nuit. De ton instrument, enchante nos âmes, réjouis nos cœurs et, au petit matin, tu auras la plus belle récompense dont tu puisses rêver ! »


Le Ménestrel ne se fit pas prier. Il avait une petite idée et une grande envie de la récompense suggérée. Il joua de son psaltérion-une cithare qui avait un cœur percé en son centre- avec une inspiration sublime. Les belles faisaient rondes et ballets autour de lui, lui susurraient des mots tendres, lui octroyaient œillades et baisers envoyés à la volée.


Plus elles aguichaient le musicien, plus sa mélodie se faisait gracieuse et plus le pauvre homme bouillait d’impatience et de désir. Les belles se faisaient lascives. Elles laissaient de plus en plus entrevoir des peaux diaphanes et des merveilles de courbes et de rondeurs. Jamais on n’entendit plus belle musique sur les bords de Loire, jamais on ne vit danses plus torrides.


Puis le jour se leva, la récompense du Ménestrel était proche. Son cœur battait la chamade, il avait les doigts tout usés d’avoir ainsi joué une nuit entière sans interruption. Il venait de vivre la plus belle de ses nuits, il pensait toucher le Graal et jouir sans retenue des belles danseuses quand soudain, à l’instant même où l’astre solaire faisait son apparition sur la Loire, les danseuses se métamorphosèrent en louves. Elles filèrent bien vite et pénétrèrent dans une grotte creusée dans le tuffeau.


Le pauvre ménestrel ne put supporter ce mauvais coup du sort. Il avait tant espéré, que la rouerie des diablesses le mit au désespoir. Il détacha une à une les cordes de sa cithare, les noua entre elles et choisit un chêne vénérable. Il se pendit dans l’instant, sans signe de croix ni la moindre prière pour sauver son âme. Les soubresauts de la mort furent accompagnés d’une éjaculation somptueuse et magistrale.


Dans l’instant même où la semence du défunt toucha le sol, un bouquet de mandragores sortit de terre et le pauvre garçon se transforma en loup. Ainsi l’endroit fut-il nommé : « le Carrefour du Loup pendu ». On attribue bien des vertus magiques à la mandragore et on laissa la dépouille du loup pourrir sur son arbre.


Depuis, il se murmura longtemps dans la région qu’il y avait, chaque nuit, grand sabbat dans la grotte à flanc de vallée. Quatre louves et un vieux mâle faisaient sarabande amoureuse au son mystérieux d’un instrument à cordes, venu d’on ne sait où. Ainsi se répandent les légendes qui aiment à voyager au fil du courant …


 



dimanche 28 avril 2024

Le bon moine de Marcigny

 

Une légende usurpée





Il était une fois un gentil moine de l'ordre des Récollets. C'était un brave franciscain habillé de gris. Simple et bonhomme, il aimait à jardiner pour ses frères et sortait peu du couvent. Il faut dire que le pauvre père Fouessard était porteur de malformations congénitales qui en faisait la risée des enfants et des gens malintentionnés. Pourtant, il n'y avait pas plus paisible et brave que ce bonhomme-là !


La vie est souvent injuste pour qui est affublé d'un bec-de-lièvre et d'une tache lie-de-vin sur le visage. Le bon père Fouessard portait sa croix, acceptant les insultes et les lazzis comme une épreuve envoyée par le Très Haut. Afin de ne pas en rajouter, il ne sortait qu'à la nuit tombante, pour de longues promenades en bord de cette Loire qu'il chérissait tant. Sur les rives désertes, à l'écart, il évitait ainsi les humains si malveillants .


Le père Fouessard respectait la règle des Récollets. Il portait une longue barbe et son capuchon sur la tête . Ces détails accentuaient la peur qu'il pouvait inspirer mais il n'en avait cure ; c'était un homme doux et généreux, toujours disposé à rendre service à qui sollicitait son aide. Comme Saint François, le fondateur de son ordre, c'est avec les animaux que s'exprimait le mieux sa bonté d'âme.


On ne sait pourquoi, les bêtes, d'instinct, apportent aux âmes en peine ce réconfort que ne peuvent comprendre les humains, affligés d'yeux bien incapables de voir au fond des cœurs. Notre gentil moine tenait conversation avec toutes les créatures du Bon Dieu sur les rives de notre rivière. Il parlait aux oiseaux et aux mammifères, caressait les poissons qui, à son approche, surgissaient à la surface . Il préférait de loin cette immense et sage confrérie à celle plus impitoyable des méchants animaux debout sur leurs deux pattes !


Etait-ce sa malformation qui lui permettait ainsi de se sentir si proche de nos frères les animaux ? Etait-ce sa bonté intérieure ? Nul ne le sait et bien rares étaient ceux qui se souciaient de comprendre cet homme. Les moines, c'est à dire ses frères, regardaient d'un mauvais œil ses escapades nocturnes. Le père abbé jugeait qu'il y avait diablerie dans de telles pratiques qui lui revenaient parfois aux oreilles. Même chez les hommes de Dieu, celui qui vit à l'envers des autres est montré du doigt.


Imaginez donc ce qui se murmurait à Marcigny et dans la région. Quelques témoins oculaires rapportèrent que le père Fouessard tenait conversation avec les animaux. Bien vite une inquiétante rumeur circula et s'enfla : un sorcier au hideux visage, aux cheveux hirsutes, à la barbe gigantesque, avait pris possession du corps d'un moine des Récollets.


Les gens se signaient désormais en le voyant au loin. Les enfants tremblaient d'effroi rien qu'à l'évocation de son nom. Il représentait la plus redoutable menace; les parents promettaient d'aller quérir le père Fouessard quand un garnement refusait de se montrer obéissant. Sa réputation ne cessa ainsi de s'amplifier de la pire des manières. Sa vie devenait insupportable y compris au sein du couvent.



Au mois de décembre lors de la saint Nicolas, fête célébrée à Marcigny comme dans toutes les villes du bord de Loire où le patron des mariniers était l'objet d'une pieuse dévotion , la foule des grands jours se pressait à la procession. Les mariniers, comme il se doit, allaient en tête devant les représentants du clergé et de la noblesse. Seul, le père Fouessard fut prié de ne pas participer à la fête.


Ce bannissement tombait bien et notre bon moine en profita pour s'isoler, comme à l'accoutumée, en bord de rivière et retrouver, loin des malveillants, ces êtres naïfs qui voyaient en lui le meilleur des hommes . Que se passa-t-il alors ? Le bon père Fouessard , entouré de ses amis se tenait dans une clairière . Le sol était boueux : en décembre, il ne peut en être autrement, et notre moine allait nu-pieds. C'est alors qu'il glissa sans pouvoir se retenir et sombra bien vite dans des eaux tumultueuses et hostiles.


C'est ainsi que quelques jours plus tard, on découvrit son corps, encore plus laid que de son vivant car gonflé et déformé. Il tenait, fermement agrippée dans une main, dans un réflexe de survie sans doute, une poignée de baguettes souples de noisetiers qu'il avait arrachée à la rive dans sa chute. Sa disparition avait jeté l'effroi ; les plus folles rumeurs avaient circulé. Bien rares étaient ceux qui croyaient à l'accident. Le sorcier avait rejoint Lucifer, son maître, dans un geste de défi aux lois de Dieu !


Les baguettes qu'il tenait dans sa main furent à l'origine d'une fable que chacun se plut à diffuser tant le bonhomme était repoussant et méchant à leurs yeux. Elles se firent martinet pour punir les enfants et le père Fouessard devint rapidement le père Fouettard pour ne pas laisser reposer son âme. Il servit à menacer les enfants, effrayer les esprits simples. La légende l'associa bien vite au bon Saint Nicolas puisqu'il était mort au lieu de célébrer le bienheureux.


On ne prête qu'aux riches dit-on. Celui-ci était pourtant bien pauvre et on lui prêta tant et si bien les plus noirs desseins que bientôt, dans tous les pays, et même dans les lointaines contrées de l'Est, se répandit la légende du père Fouettard . Rien n'est pire dans ce monde que de ne pas être comme les autres. Le bon père Fouessard , mort de cette terrible loi , avait hérité, ce qui est pire que tout, d'une éternité de douleur et de haine.


Seuls les animaux, depuis cette date funeste entre toutes, se retrouvent en bord de Loire la nuit de la Saint Nicolas ; formant un cercle immense, ils honorent le plus fidèle serviteur de Saint François d'Assise. Jamais le petit peuple des bêtes ne manque ce rendez-vous et, transmis de génération en génération, se déroule ce rituel magnifique. Il faut avoir les yeux de la simplicité pour voir ce qui échappe aux méchants comme pour croire à l'histoire que je viens de vous confier.




mardi 23 avril 2024

Le miracle de la Roche Percée

 

Du veau de mer à la vache de terre






Il advint en ce temps lointain de l'implantation des colons bretons dans la belle province qu'un couple Francinette et son époux Bonnaventure vivait chichement de la pêche tout près de la Roche Percée et de l'Anse-à-Beaufils. Le couple trimait du matin au soir pour remplir en poissons des filets qu'il fallait sans cesse repriser tant ils étaient au bout de la corde.


Bonnaventure partait sur sa petite barque tandis que Francinette raccommodait sans cesse ces maudites mailles qui ne cessaient de se défaire. La pêche leur permettait tous deux d'occuper leurs journées entre la sortie sur le Saint-Laurent pour l'un, le travail sur le rivage et la vente des prises de la veille pour l'autre tout en laissant un goût amer à la jeune femme qui était fille de la terre.


Francinette avait du vague à l'âme sans vraiment en saisir le motif. Son mari était des plus charmants, jamais un mot ni un geste plus haut que l'autre, un garçon travailleur et pourtant elle avait le sentiment diffus qu'il lui manquait quelque chose. Mais quoi ? Elle ne parvenait pas à mettre en mots ce qui l'empêchait d'être tout à fait heureuse.


Un jour pourtant elle eut une révélation grâce à son Bonnaventure qui revint de la pêche avec une prise exceptionnelle pour lui. Au lieu de ses prises habituelles, il avait remonté dans son filet un veau de mer qui du reste allait donner beaucoup de fil à détorde pour la brave Francinette. Mais qu'importe, elle venait de comprendre ce qui lui manquait tant.


Elle se garda cependant d'exprimer son caprice immédiatement. Elle avait la prudence des épouses qui ont une requête exceptionnelle à formuler. Elle attendit quelques jours pour saisir un jour de grand beau temps et demander à son cher compagnon : « Mon mari, sais-tu ce qui me ferait grand plaisir et mettrait du beurre dans les épinards ? »


Si le couple cultivait bien quelques pieds d'épinards dans son petit jardin, le pêcheur s'interrogeait sur ce beurre qui manquait cruellement sur son île. L'homme n'était pas sot, il fit comme vous autres le rapprochement avec sa prise des jours précédents et lui répondit d'une traite : « C'est folie que ta demande. Les vaches sont très rares dans ce coin du monde et leur prix n'est absolument pas dans nos moyens. Cesse donc de rêver ! »


La discussion en resta là tandis que Francinette ruminait sa rancœur. Si au fond d'elle-même elle savait les obstacles insurmontables pour acquérir une laitière, elle songeait à sa lointaine Bretagne et à tout ce qu'elle pourrait faire avec du lait. Elle en perdait même le sommeil, tournant et retournant dans son esprit cette obsession qui tournait à l'aigre.


Un jour tout bascula pour la gentille Francinette. Alors que Bonnaventure était à la pêche, un grand voilier de la marine Royale vint accoster sur l'Île et trois matelots en goguette, l'humeur à la plaisanterie vinrent à passer auprès de la belle qui œuvrait comme de coutume à ses filets. Les coquins virent là une prise des plus prometteuses en pensant simplement à la plaisanterie. Nulle autre intention fort heureusement ne les avait effleuré.


Le plus jeune des trois s'en va vers Francinette en lui faisant belles œillades et joli sourire. « Belle dame, vous voilà en un rude ouvrage qui abîme vos petites mains. N'y aurait-il pas quelque chose qui puisse vous satisfaire véritablement ? » Toute bretonne qu'elle était encore au fond d'elle, elle se méfiait ainsi des soldats du roi de France. Elle soupira pour toute réponse, préférant garder le silence.


Le plus grand prit la parole à son tour : « N'ayez crainte de nous, nous ne voulons que votre bien sans que vous n'ayez rien à redouter pour votre honneur. Dites-nous ce qui vous ferait grand plaisir dans la vie et il vous sera permis de l'envisager… ». Francinette releva la tête, surprise des propos de ces étranges marins : « Mon vœu le plus cher est de posséder une vache et je doute que trois jeunes coqs puissent satisfaire là cette envie ! »


La réplique amusa le troisième qui sans marcher sur des œufs tint des propos qui lui furent soudain inspirés par un esprit malin : « Charmante pêcheuse, il n'est rien de plus simple pour vous que d'avoir ici une vache. Vous demeurez à deux pas de la demeure de Honguédo, le génie des eaux. Son château est dans les entrailles de la terre et la roche percée que vous voyez-là est le fait de sa demeure. Allez lui formuler votre requête et vous serez sans doute exaucée. »


Francinette haussa les épaules, se pencha à nouveau sur ses filets et laissa partir sans un regard ses trois gredins. Pourtant, ils avaient semé dans son esprit les graines de la superstition chez une bretonne habituée aux légendes de Korrigans et de fées. Une véritable tempête souffla dans le crâne de cette pauvrette qui manquait cruellement de sommeil depuis quelque temps.


N'y tenant plus et profitant de l'absence de son époux qui se serait sans doute moquer d'elle, elle s'en alla au pied de la Roche Percée pour entonner un air de sa Bretagne natale sur lequel elle glissa des paroles à sa convenance :



Ô gentil génie du Rocher

J'ai une demande à formuler

Pour que ma joie soit entière

Offre-moi une laitière

Honguédo le bon génie ne devait pas être trop regardant sur la qualité des vers. Dans l'instant sur le flanc de la colline apparut une brave normande qui curieusement fut du goût de la bretonne. Francinette ne tarda pas à traire la vache aux mamelles pleines pour s'empresser d'aller préparer une pâte à crêpe. Chassez le naturel, l'atavisme revient au galop…


Au retour de sa pêche son Bonnaventure se régala de la chose sans paraître s’en étonner lorsqu'il entendit une vache beugler dans la prairie voisine. Il félicita son épouse pour son obstination et ne chercha pas à comprendre comme elle avait agi. Ce que femme veut, elle finit toujours par l'obtenir, cette maxime lui suffisait amplement et lui permettait de ne pas se tracasser outre mesure.


La vie reprit son cours normal, lui a la pêche, elle aux filets, à la traite et désormais au billig. Les recettes du reste étaient meilleures, Bonnaventure ajoutant à la vente des poissons celles de ses galettes qui faisaient un tabac surtout avec du sirop d'érable. Si l'on prétend que l'appétit vient en mangeant, en la circonstance pour elle, se fut en améliorant singulièrement l'ordinaire. Elle se dit qu'elle pourrait doubler les bénéfices avec une autre bête. Ni une ni deux, elle se rendit derechef auprès du Rocher avec de nouvelles paroles.


Ô mon généreux Honguédo

Le bienheureux génie des eaux

Ma vache s'ennuie dans la campagne

Accorde-lui une compagne


Une fois encore, peu sourcilleux sur la versification, Honguédo céda d'autant plus facilement à la demande de la dame que celle-ci ne s'était pas montrée ingrate et chaque jour avait déposé une galette au pied du Rocher en guise de remerciement. Pensant doubler la mise, la puissance tutélaire de l'Anse-à-Beaufils réalisa ce nouveau souhait.


Avec deux laitières, notre bretonne exilée ajouta à sa proposition marchande une crème fraîche à vous damner. Cette fois les bénéfices s'envolèrent tandis que Bonnaventure prit l'habitude de partir à la pêche qu'un jour sur deux. Il entendait profiter un peu de l'existence tandis que sa chère femme mettait vraiment les bouchées doubles. Cette dernière se rendant compte de la tournure des choses, songea que deux bêtes n'y suffiraient pas si son homme devenait véritablement cossard. C'est ainsi qu'elle remit le couvert avec l'hôte du domaine sous la Roche Percée.


Ô admirable bienfaiteur

Deux ne suffisent plus à faire mon beurre

C'est tout un troupeau qu'il me faut

Sans oublier quelques veaux…


Il y eu un bruit énorme, un coup de tabac sur la baie tandis que Bonnavenure surgit, inquiet de voir ainsi son épouse, allongé sur la prairie au pied de la Roche Percée. Il la secoua, certain qu'elle avait fait un malaise. La pauvrette s'était endormie avec ses rêves bovins et ses insomnies chroniques. En se levant elle chercha autour d'elle ses vaches ce qui convainquit le pêcheur que sa Francinette avait perdu la tête.


De retour dans leur modeste cabane, elle lui narra son rêve. L'homme se moqua gentiment de sa compagne, la réconforta avec tout ce qu'il était en mesure de lui offrir : son affection, sa tendresse et son amour. Ce qui se passa alors ne nous regarde pas tandis qu'au dehors, la tempête couvrit le tumulte domestique.


Au petit matin, le paysage avait été bouleversé par l'énorme déferlement des vagues. Sur la rive, la barque du pêcheur avait été emportée tandis que sur la grève, miraculés d'un naufrage, se trouvaient une vache et son veau parmi les débris de l'épave d'une goélette de la Royale. Le génie de la Roche Percée avait sans doute entendu le rêve de la gentille Francinette, elle avait désormais ce qu'elle désirait vraiment.


Son Bonnaventure se mit sans tarder à récupérer les débris épars pour construire un solide bateau, non plus pour pêcher mais pour établir le premier service fluvial régulier entre Québec, Gaspé, Percé et la Baie des Chaleurs. Quant à Francinette, elle fit des galettes pour son homme et bien vite pour le premier enfant né de cette nuit où leur existence bascula.


Honguédo en bon génie n'avait pas fait les choses à moitié. Le veau s'avéra être un mâle si bien que petit à petit, il y eut quelques vaches sur l'Anse-de-Bonfils. Avec les galettes et la navette, la famille qui ne cessa de s'agrandir avait de quoi se retourner mais ne manquait jamais l'occasion de porter une offrande au pied de la Roche Percée. Jamais on se saura qui en fut le véritable bénéficiaire mais ceci n'a strictement aucune importance.


À contre-vent.


Ce récit a été recueilli en son temps par Eugène Achard, né en 1884 dans le Puy de Dôme et parti vivre son existence et sa passion des histoires à Montréal. Il y enseigna, écrivit beaucoup pour la jeunesse et récolta les contes de la belle province. Je me suis permis de reprendre l'un des récits qu'il a collectés afin d'honorer la mémoire de ce grand littérateur décédé en 1976.


 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...