En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Vous
avez dans les mains un livre qui résonne en vous d’une étrange
manière. Vous sentez qu’entre lui et vous, se noue une belle
amitié, un bonheur qui ne se satisfait pas du silence habituel de
vos lectures. Celui-ci réclame un engagement plus fort, une promesse
de tendresse, une envie de communion. Vous désirez l’honorer comme
il le mérite, lui accorder ce privilège rare d’une lecture à
haute voix.
Vous
avez néanmoins quelques scrupules. La pratique n’est pas
habituelle. Les vôtres s’interrogeraient sur cette folie soudaine.
Lire depuis Saint Augustin se fait au plus profond de soi, dans le
recueillement presque. Il y a bien longtemps, vous vous souvenez que
le grand-père lisait le journal à haute voix d’un ton monocorde.
Vous ne goûtiez guère cette curieuse manie qui voulait sans doute
donner de la solennité aux informations, ainsi dévoilées à la
connaissance de toute la maisonnée.
Vous
vous revoyez encore, enfant, en phase d’apprivoisement des lettres,
déchiffrant à haute voix le livre d’initiation posé sur la table
de la cuisine. La « pie » passait sa vie dans le
« nid » ; vous étiez en souffrance devant un
exercice alors périlleux. Vous avez eu la chance de dompter cet
apprentissage : vous êtes devenu un lecteur quand tant d’autres
sont restés sur le bord de la route, lecteurs incertains, malhabiles
ou pire encore, sans plaisir.
La
lecture vous a accompagné, le livre également. Toujours dans une
poche ou bien un sac, il est votre compagnon fidèle et nécessaire.
Il vous a suivi en vacances, au travail, dans les transports, durant
vos insomnies. Il est surtout le gardien de vos rêves, posé sur la
table de chevet, dernier lien avec la vie éveillée avant que vous
ne coupiez l’électricité pour vous endormir en fin de chapitre.
Mais
cette fois, il vous faut donner de la voix, laisser résonner les
mots de l’auteur, les entendre se répandre dans la maison,
occupant l’espace comme ils se sont emparés de votre esprit.
Alors, profitant d’être seul, vous osez ce que vous n’aviez pas
fait depuis l’école : vous lisez à haute voix. Vous êtes
envoûté par ces mots qui se répandent insidieusement ...
Au
début, vous hésitez un peu : vous murmurez, craignant sans
doute que quelqu’un ne vous surprenne et vous juge. Puis, vous
prenez de l’assurance, votre voix envahit l’espace, se fait
théâtrale, rebondit dans la maisonnée. Vous êtes votre propre
auditeur ; vous êtes sous le charme de votre lecture :
elle vous grise, vous entraîne vers des contrées lointaines.
L’harmonie du style, la petite musique intérieure de l’auteur
vous donnent le tempo. Vous êtes son interprète.
Vous
aviez oublié que cela était aussi agréable. L’envie vous prend
alors de partager ce moment, de l’offrir à celle que vous aimez.
Elle trouve étrange cet instant ; elle est un peu jalouse.
Cette voix qui susurre des mots qui ne lui sont pas destinés
l’intrigue et l’inquiète. Elle ne reconnaît pas votre voix :
elle se sent exclue de cette relation par trop intime. Vous vous êtes
fourvoyé. Le livre est une autre histoire d’amour ; il ne
faut pas éveiller la jalousie de votre compagne.
Vous
décidez alors d’inviter des amis à cet incroyable partage. Ils
seront plus compréhensifs sans doute, moins impliqués par l’amour
que vous vouez à cet écrit. Vous comprenez bien vite que la
proposition va surprendre, faire rire ou bien déranger. Les gens ont
perdu cette habitude de la veillée et des échanges simples. Il faut
du clinquant, du spectaculaire, de l’image et du bruit ; le
livre est passé de mode, la lecture plus encore.
Vous
repoussez cette idée : elle est trop farfelue. Vous vous
promettez alors d’aller lire dans un salon du livre : voilà
qui semble plus approprié. N’en faites rien ; je sais par
expérience que ces endroits sont peuplés surtout d’auteurs qui
désirent vendre et n’ont nulle envie de donner à entendre ce
qu’ils ont écrit. Je les soupçonne de ne pas être
particulièrement fiers de leur prose. Je les crois aussi incapables
de se montrer ainsi : nus devant le lecteur potentiel. Ils me
demandent souvent de me taire, lire certes, mais un livre dûment
acheté et loin des oreilles curieuses ...
Il
ne vous reste plus qu’à vous inscrire dans un atelier de lecture à
haute voix, un cercle de doux rêveurs ou bien un club de pauvres
nostalgiques des plaisirs d’antan. Vous serez émerveillé des
lectures de vos coreligionnaires, emporté par leurs choix puis, à
votre tour, vous les entraînerez dans vos secrets frissons. Cela
deviendra pour vous une belle et douce assuétude. Le livre ne sera
plus un plaisir solitaire. Il se donnera en partage sans aucune
pudeur.