En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Voilà
l'aveu qui me coûte le plus, je hais les dimanches ! Le mal
n'est pas unique, loin s'en faut. Nous sommes ainsi très nombreux à
ressentir un vide immense quand cette journée survient. Et pour
notre malheur, elle revient avec une fréquence qui ne cesse de
m'exaspérer. Le dimanche est le jour le plus vide de la semaine,
vide de tout ce qui fait le sel de la vie.
J'ai
longtemps échappé à cette « sinistrose » hebdomadaire
en me noyant dans le sport. J'avais, pour dérivatif à ce mal
étrange, la tension et le stress qui accompagnaient les jours de
match. Le Rugby remplaça pour moi la messe dominicale. Je suis un
affreux mécréant que rien ici bas ne peut sauver du blasphème !
Ce
jour maudit, tout se ferme. Je sais la remarque contradictoire avec
la posture politique qui affirme qu'il ne faut pas céder au plaisir
égoïste de faire des courses ce jour-là. Rassurez-vous, ce n'est
pas là mon intention. Nul magasin ne bénéficiera de ma visite ce
jour-là, c'est un principe auquel je ne dérogerai jamais. Je voue
même aux gémonies les malotrus qui abusent de cette sortie
marchande.
Non,
cette fermeture que je ressens, c'est en moi qu'elle doit se
produire. Un vide immense, une vacuité visqueuse m'englue à chaque
fois que ce jour maudit survient. Je tourne, je vire, je cherche
désespérément à remplacer l'émotion, la fièvre qui me prenaient
jadis quand arrivait le jour du match.
Je
suis un intoxiqué en phase de sevrage. La cure dure depuis bientôt
dix mois et aucun signe d'amélioration ne vient éclaircir ce ciel
d'orage. Il me faut trouver dérivatif, activité substitutive pour
remplacer cette folie qui me prenait alors. Je cherche vainement, je
ne trouve que portes closes et opportunités impossibles. Il me faut
de l'émotion, de l'angoisse, du stress, de l'exaltation !
Ce
n'est certainement pas devant mon poste de télévision que je
trouverai ce supplément d'adrénaline qui me fait défaut. Drucker
et les autres présentateurs soporifiques tiennent l'écran depuis
belle lurette. Les médias participent à l'anesthésie générale.
Il n'y aurait que l'avalanche de football sur nos écrans qui
pourrait me donner satisfaction si ce spectacle n'était à mes yeux
pire encore que l'ennui qui m'étreint.
Je
cherche et ne trouve rien. J'attends vos conseils. Donnez-moi ma dose
de surprise et de colère, d'indignation et de réflexion, d'amitié
et de fraternité. Trouvez--moi une seule raison d'aimer le dimanche,
je vous en conjure. Je vais devenir fou entre ce repas qu'on veut
faire traîner et cette après-midi qu'il faut meubler à tout prix.
Je
hais les dimanches et je me berce de l'illusion que le mal est
nouveau. Il est durablement installé dans mon esprit retors. Je n'ai
jamais, à la vérité, supporté ce jour entre parenthèses, ce
temps suspendu où tout semble vivre au ralenti. Alors, j'ai cherché,
une grande partie de mon existence à combler ce vide avec des
ballons de toutes formes.
Que
faire maintenant que j'ai rangé mes chaussures de sport ? Je veux
trembler et avoir peur. Je veux être saisi par l'angoisse et la
crainte. Je veux surmonter ce mal terrible. Je veux me perdre ensuite
dans la convivialité et le plaisir du partage. C'est décidé, il me
faut devenir conteur et traîner ma besace de contes et de
bonimenteries tout au long de notre Loire.
Sauvez-moi
de cette névrose dominicale. Invitez-moi à venir chez vous dire mes
menteries vraies et mes vérités fausses, vous prendre par la main
pour vous conduire auprès d'une Loire de légende. Je suis votre
homme et tant pis si j'ai une trouille immense à cette idée. Je
crois bien que c'est ce que je cherche vraiment ! Faites-moi aimer
les dimanches !
Remettons de suite les
petits plats dans les grands
C'est à la lumière de
quelques chandelles
Que même au rugby en
troisième mi-temps
Tous les couverts ont
toujours la part belle
•
Mangez couverts est donc
sage précaution
Au pays de Rabelais, les
gourmands sont rois
Tandis que de la table
faisons dévotion
Au risque permanent de la
crise de foie
•••
Petite
et fort utile
`
De
la fourche à la fourchette, l'humanité a fait soudain un grand pas
vers la cuisine. Doit-on considérer que ce fut un progrès décisif ?
Je ne m'aventurerai pas sur ce terrain d'autant plus que les usages
en sont fort différents.
Mais
revenons à l'origine de ce transfert de compétence, de l'étable à
la table. La fourche qui soulevait des montagnes de foin et de fumier
s'offrit soudain une forme de respectabilité en entrant dans la
demeure des gens. Elle débuta timidement la chose, se contentant de
deux dents, histoire de devoir le respect à sa grande sœur qui en
disposait de trois.
Puis
piquant dans le vif ou le gras de la viande, la demoiselle eut la
folie des grandeurs, mettant les petits plats dans les écuelles,
elle voulut asseoir son emprise en se parant de trois dents. Elle
entra ainsi dans les palais comme dans les masures quoique des
accidents domestiques firent grand bruit à l'époque sur les réseaux
sociaux.
Puis
arriva le temps des jacqueries et des révolutions. La fourchette
aimait à piquer les mauvaises têtes qu'elles fussent de veau ou de
cochon. Le trident fleurait trop l'outil du diable, elle se dit qu'il
serait temps de passer à quatre pour ne pas piquer les verres. La
mesure eut un succès immédiat !
La
fourchette s'imposa et mit définitivement à pied les doigts qui
jusqu'alors avaient rempli cet office. Les innocents comme les
coupables pouvaient avoir les mains pleines sans qu'elles fussent
sales. Le repas prenait de la distinction tandis que l’étiquette
imposa un code d'usage. La fourchette dans la main gauche pour que le
couteau puisse tailler dans le vif.
Guy
Degrenne prétend avoir introduit le beau dans la chose. Si jusqu'à
lui, l'ustensile était second quoique parfois en argent, après lui,
mettre le couvert c'était afficher son entregent et sa bonne
fortune, celle qui ne dépend pas du pot et encore moins de l'impôt.
Comme les jardiniers sont tout comme les cordonniers, les plus mal
chaussés, la jardinière est réservée aux grosses légumes.
Les
mots ont souvent double usage tandis que la fourchette ne s'use que
d'une seule manière. L'assertion pour générale qu'elle puisse
être, ne tient pas compte de particularismes locaux ou familiaux. Ce
n'est pas avec le dos de la cuillère mais bel et bien avec le manche
de la cuillère, que chez certains, on mange le fromage blanc ou l'on
touille le sucre dans le café.
Les
ethnologues noteront cette particularité qui échappe à nombre
d'entre vous qui préfèrent la petite cuillère. Si ceci est un
détail pour vous, il n'est pas anodin pour qui est ainsi renvoyé à
des souvenirs d'enfants, quand l'assiette retournée servait de
réceptacle au dessert. J'avoue à ce stade du récit, ne plus savoir
comment conclure ce billet indigeste.
La
langue me fourche et les mots me manquent pour aller plus loin dans
ce défi qui me réclamait de vous imposer un pensum sur un sujet
aussi essentiel à la compréhension de notre mode de vie. Je vous
abandonne donc, je dois désormais penser au prochain texte sur ces
objets essentiels à notre mode de vie à l'occidental. Mais avant,
il convient de ne pas omettre la fourchette du Rugby qui, tout comme
la cuillère, évoquent des gestes qui laisseront les béotiens sur
leur. faim
Le
football professionnel : paradigme de la société
J'avoue
ici une étrange perversion, un comportement suicidaire qui me pousse
à aimer écouter les experts du football déblatérer sur ce sport
que je ne peux supporter. Rassurez-vous, je ne me fais pas alors le
thuriféraire du ballon rond, je goûte avec un délice incomparable
aux turpitudes d'un monde clos qui n'est que l'expression de tous les
défauts d'un système d'une parfaite iniquité.
Car
nos joyeux chantres de l'opium du peuple se plaisent à dévoiler les
dessous des cartes, les vraies perversions d'un sport entièrement
voué à l'argent, à la magouille, aux puissants et à la
manipulation des foules. C'est un régal que de constater à quel
point ce système pourri, ce monde corrompu, ce sport vérolé par
l'égoïsme et la cupidité, est le symbole d'un système économique
dénué de toute valeur morale.
Ces
braves gens évoquent le budget comme le paramètre qui détermine le
classement final. L'argent fixe la hiérarchie. C'est la seule loi
qui dirige ce monde. Nul n'est besoin de croire aux vertus de la
technique collective, de la stratégie, de la volonté et de la
glorieuse incertitude du sport, le fric est le seul indice pertinent.
Ils
dévoilent alors le dessous des cartes, les magouilles des
transferts, ce commerce des êtres humains,
ce nouvel esclavage. On s'achète et on se vend au plus offrant.
C'est un infâme marché de bestiaux. Et les financiers de se
délecter de procédures occultes, de ventilation comme ils disent
pour échapper au fisc français. Ça pue la magouille, le délit, la
fraude et c'est le fait de gens très respectables qui profitent de
subventions publiques quand ils utilisent les stades.
Ce
sport qui parasite les rêves de nos enfants est en fait la plus
parfaite négation des valeurs qui furent les siennes. Ce jeu,
éminemment collectif, n'exprime que la gloire du plus fort, de
l'individu que l'on veut mettre en valeur. Le buteur est adulé,
l'individu est toujours préféré au groupe. C'est le règne de
l'étoile, de la vedette dans le plus total mépris de ses
partenaires. C'est le plus parfait exemple d'une société qui va
distinguer quelques-uns pour ignorer tous les autres.
Ainsi,
des pauvres gamins qui ne pratiquent même pas ce jeu en club sont
persuadés d'avoir des destins à la Ronaldo. Ils continuent de
croire qu'eux aussi toucheront ces sommes indécentes, auront une vie
facile, de grosses voitures et de jolies femmes. Comment voulez-vous
leur inculquer les valeurs de l'effort et du mérite quand ils se
bercent de telles illusions ?
Le
football est le relais du système capitaliste pour anesthésier le
peuple. C'est l'alibi qui permet de croire que chacun peut accéder
aux fortunes des maîtres de ce monde. Plus fort encore, cette
opportunité de fortune est offerte à des gamins dénués de la plus
petite parcelle de culture et de réflexion. Ils sont à l'image de
nos pauvres élèves, incapable d'appréhender le monde mais eux sont
riches à millions.
Alors,
nos joyeux experts nous dévoilent les secrets des vestiaires. Les
caprices de ces enfants pourris par les médias et le fric. On
découvre alors que ces millionnaires se tirent dans les pattes, se
font la gueule, refusent de se faire des passes, traînent les pieds
quand ils espèrent obtenir un bon de sortie, une mutation quelconque
en dépit d'un contrat signé. Car le football c'est le temple du non
respect de la parole et de l'engagement contractuel ! Quel
merveilleux modèle assurément…
On
découvre alors stupéfait qu'ils ne respectent même pas les
supporters qui viennent assister souvent à des parodies de match.
Des smicards qui se saignent aux quatre veines pour suivre leurs
champions sont floués par des capricieux qui font la grève du zèle,
qui refusent de « mouiller le maillot » afin d'obtenir
une mutation ou une augmentation. Au tarif où ces gens sont
rémunérés, c'est pur scandale et misérable comportement d'enfants
gâtés.
Et
ce sont ces individus immatures qui servent de modèles, qui sont
adulés par des mômes qui ne voient que l'argent facile et les
paillettes. Comment lutter contre ce repère absurde et si loin du
monde réel ? J'ai dans mes classes des gamins qui ne vivent, qui ne
pensent, qui n'agissent qu'au travers de ces pauvres types sans
moralité. Il est impossible pourtant de briser ce rêve improductif.
Puis
c'est la valse folle du pouvoir et des millions, des hommes
d'affaires qui déboursent des sommes folles de leur poche. D'où
vient l'argent ? Que signifie posséder tant ? Questions sans
réponses et la France entière (ou presque) s'enthousiasme de voir
l'argent du Qatar inonder le club parisien avec le regard
bienveillant des élus de droite ou de gauche.
C'est
un monde sans règle, sans valeur, sans honnêteté. Le tricheur est
encouragé, l'irresponsabilité est élevée en principe. Quand une
équipe perd ce ne peut être que de la faute d'un entraîneur ou
bien d'un arbitre. Il faut des lampistes, des fusibles pour toujours
exonérer les acteurs intouchables. Ensuite, on s'étonne que dans
les classes, les élèves disent toujours que ce n'est pas de leur
faute …
Pour
des raisons mercantiles et politiques, le sport et le football en
particulier sont devenus des modèles sociétaux. Belle société que
voilà qui met en avant ce qui se fait de pire, de plus misérable,
de moins glorieux. Honte à ces médias qui ne cessent de mettre en
avant le pire de nous-même, la plus repoussante des aventures
humaines. Le football est le paradigme de notre société, cela en
dit long sur l'état de décrépitude de celle-ci.