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vendredi 12 juillet 2024

Juste un doigt.

 

« Bien mieux qu'en face. »





Il advint qu'un marinier dut, la mort dans l'âme, abandonner un métier qu'il adorait après une manœuvre délicate dans laquelle il perdit un doigt. Cette infirmité n'avait rien de rédhibitoire dans l'exercice d'une profession où pareille mésaventure était fréquente. Pour notre homme, l'incident était non seulement un avertissement mais plus encore, « un bon coup de pied au cul pour passer la main », comme il aimait à le dire, montrant sa main incomplète et son amour des aphorismes.


Comme Auguste était un joyeux drille, un bon vivant, il poussa le bouchon plus loin encore dans sa reconversion. Il se porta acquéreur d'un bistrot qui avait une curieuse clientèle. Installé juste devant un cimetière, le troquet recevait plus de gens éplorés que de soiffards patentés. Le chiffre d'affaires de l'endroit souffrait d'une activité irrégulière, saisonnière et qui ne faisait pas recette le dimanche et les jours fériés, contrairement à ce qui se pratiquait ailleurs.


Notre lascar profita de l'aubaine pour s'en porter acquéreur à moindre coût. Notre ancien marinier se doutait que sa réputation allait faire venir à son estaminet quelques collègues tandis qu'il lui appartenait de convaincre les clients potentiels d'un changement radical de fonctionnement. Jamais à même de facéties, il changea son enseigne pour un tonitruant : « Mieux qu'en face » dont les riverains se firent gorges chaudes. De bouche à oreille, la chose fit le tour de la ville et des alentours.


Auguste ayant plus d'un tour dans son sac, il poussa son sens de la communication en écrivant une devise au-dessus du comptoir. « Ici, on ne sert pas de Bière, les amateurs n'ont qu'à traverser la rue … ! ». De fort mauvais goût, le slogan fut un véritable succès. Les trompe la mort et les mécréants aiment à défier la camarde d'autant plus que le tenancier d'un air malicieux leur disait toujours en les servant : « L'alcool conserve ! ».


Le bistrotier vit son chiffre d'affaires exploser véritablement. Il y avait foule dans son établissement y compris le dimanche en l'absence d'enterrement. Les gens de l'eau se déplaçaient pour venir y boire du vin et quelques spiritueux, spécialité de ce personnage si spirituel. Les riverains apprécièrent vite cette clientèle qui jusque alors se cantonnait aux troquets du port. Quant aux gens de passage, la réputation de l'endroit les attirait comme des mouches.


Auguste poussant le sens des affaires au plus haut point, avait instauré un mot de passe, une antienne qui valait une réduction sur la consommation. Les initiés s'en amusaient et jouissaient systématiquement de cette ristourne plus symbolique que réelle, les clients de passage, remarquant la chose, reprenaient systématique une consommation pour bénéficier à leur tour de l'aubaine tout en ayant le plaisir de prononcer la formule rituelle : « Patron ! Juste un doigt de... ».


Ils ne gagnaient pas toujours le droit à la réduction. Le patron venant vers eux pour leur demander au creux de l'oreille : « Mais lequel ? » Il leur fallait avoir la présence d'esprit de nommer le fameux doigt amputé, ce qui n'allait pas de soi. Les malheureux qui se trompaient, devaient mettre les pouces et se passer du verre supplémentaire. Les plus chanceux, qui répondaient : « Le majeur ! » se voyaient récompensés.


Ce fut rapidement une animation prisée des habitués, guettant les nouveaux venus ou entraînant avec eux, des connaissances qui n'avaient jamais mis les pieds dans l'endroit. Le bruit de cette pratique assez étrange arriva aux oreilles des autorités qui eurent ainsi l'idée d'interdire la consommation d'alcool aux mineurs dans les débits de boisson. Ils avaient mis ainsi le doigt sur une faille de la législation à laquelle, pour des raisons électorales sans doute, ils n'avaient jamais songé.


Quant au père Auguste, son intempérance mit un terme assez précoce à son commerce. Il périt de maladie professionnelle tandis que fut respecté à la lettre son précepte avant justement de traverser la rue. Il eut droit à un traitement de faveur de la part des croque-morts, qui avaient été parmi ses meilleurs clients. Il fut enterré dans un tonneau et non dans une bière des plus communes. Sur sa tombe il fut gravé : « Juste un doigt », expression qui le fit accéder à l'éternité.

dimanche 21 janvier 2024

Après des jours de galère en mer ...

 

Dans le Rade du port




Après des jours d'galère en mer

Dans ce rade, des marins échouent

En quête de femmes et de bières

 Pour une escale où tout se dénoue

 



Ancrés à un sordide comptoir

Pour y boire jusqu'à n'en plus pouvoir

Ils n'ont de cesse de brayer tout leur saoul

Quand chavirent ici de piteux marlous

Ils écopent leur blues à grands godets

Ces épaves en rade dans un troquet 

 



Ils posent leurs verres sur des barriques

Pour lancer les dés sur un tapis

Crachent sans dignité leur chique

Et commandent un kil de whisky 


 

Un matelot d'un autre équipage

S'embarque dans une folle bordée

Leur débite une absurde épopée

En propos tombés du bastingage

 



Nul ne donne foi son récit

Qu'importe ses miteux racontars

Il y met tant d' plaisir et de vie

Que chacun lui offre du pinard 

 



Pour parachever sa racontée

On entonne des chants de marins

Les bouteilles se mettent à chavirer

Les habitués reprennent le refrain

 



En buvant du rhum à p'tits gorgeons

Les clients embarquent eux aussi

S'enivrant d'un sublime plongeon

Pour suivre la noble compagnie

 



Quand à la toute fin de la nuit

Le bistrot vomit ses passagers

Tristes épaves au bout de leur ennui

Qui de trop d'alcool ses sont noyés

 



Débute alors un long voyage

Une traversée en solitaire

Laissant ce beau compagnonnage

Des amitiés qui restent à terre

 



Larguant les amarres du comptoir

N'ayant plus la force de boire

Chaloupant de toute leur ivresse

Virent de bord en pleine détresse

Débordent à chacun de leurs arrêts

De paquets de mer à rejeter 

 

 

avec les

Tableaux de  

Laurent Tourrier


 


À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

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