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mercredi 31 juillet 2024

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

 

Partir





À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

Ces éternels prisonniers de leurs entraves

Ils ont pour seules visions devant leur étrave

Des anneaux rouillés et cette maudite jetée


Ils aimeraient partir à l'aventure

Demeurent figés ici pour l'éternité

Pauvres coques immobiles et délaissées

Un pied à terre en villégiature !


Ils se voyaient en intrépides coursiers

Toujours en action à travers la planète

Ils se retrouvent pendus à des cordelettes

Condamnés à ne voir passer que des pieds


Ils espèrent ne serait-ce qu'un passage

Maigre considération que puisse accorder

Qui se croit armateur sans même naviguer

Préférant le ponton au grand vent du large


Ces bateaux ne sont que de belles façades

De riches jouets qu'on expose pour affirmer

Une réussite qui permet de parader

En se prenant pour l'amiral de la rade


Ils s'imaginent affrontant de gros rouleaux

Résistant aux assauts d'une mer démontée

Goûtant à cette merveilleuse liberté

D'être intrépide, luttant contre les flots


Un jour, ils ont été un simple caprice

Une envie qui sera hélas sans lendemain

Un acquéreur, qui bien que novice

Se pensait le plus prestigieux des marins


Depuis ils demeurent à jamais entravés

Abandonnés à ce roulis impavide

Sans autre espoir que de délicats clichés

Que leur accorderont des regards trop vides

•••



jeudi 18 juillet 2024

Conte ancestral de l'Empire du Milieu

 

Le bateau chinois






Il était une fois un grand empereur chinois qui voulut faire présent à ses amis français d’un grand et beau bateau, une jonque merveilleuse. Pour montrer sa puissance et en imposer au Duc d’Orléans, le grand homme ne recula devant aucune dépense. Rien ne serait assez précieux pour ce cadeau qui devait sceller une amitié éternelle. Les bois choisis étaient les plus précieux ceux qui habituellement étaient réservés à la marqueterie. Pour les voiles et les cordages, il exigea une qualité unique, un tissage fin et solide issu des meilleurs chanvres. La coque fut incrustée de dorures représentant le plus splendide des dragons. Tout était en point parfait à l’exception peut-être de sa capacité à naviguer sur une rivière.


Lorsque le bâtiment fut prêt, l’Empereur le fit expédier dans la lointaine France en empruntant les routes maritimes. Il fit un long voyage, périlleux parfois mais finit par arriver à bon port, dans la cité johannique. Quelle merveille que cette jonque, le Duc n’en revenait pas d’un tel présent. Il n’avait de cesse de l’admirer tout en ayant un curieux pressentiment ; il ne fallait pas pour lui naviguer sur la Loire avec ce bateau si peu adapté au courant.


Qu’à cela ne tienne, le Duc demanda qu’on dépose la jonque sur le canal d’Orléans, son cher canal qu’il aimait tant. Chaque jour, la jonque se rendait de Combleux jusqu’à Pont aux Moines et le Duc, admiratif, chevauchait sur le chemin de halage pour jouir du spectacle et de la beauté de l’endroit. À ses sujets dont certains osaient lui demander pourquoi il ne montait jamais sur l’embarcation, celui-ci répondait toujours qu’elle était si belle qu'il voulait simplement la contempler à plaisir ! Il ajoutait toujours à ceux qui insistaient un peu plus qu’en montant dessus, il ne pourrait profiter de ses courbes majestueuses, de sa ligne gracile et de ce spectacle qu’il chérissait plus que tous les autres.


Tout ceci n’était que fantaisie de puissant, il n’y avait pas à s’en étonner. Hélas pour le Duc, l’Empereur envoya un ambassadeur dans la ville pour le renseigner sur le sort qui était réservé à son présent. Le Duc était pris au piège, il devait pour ne pas offusquer son visiteur embarquer sur la jonque tout en cherchant à l'impressionner. C’est ainsi qu’il demanda à son fidèle Capitaine, un homme en qui il avait toute confiance, non pas de prendre l’habituel circuit mais de plonger dans la Loire en prenant le maule : l’écluse à Combleux qui se jette dans la rivière.


Embarquèrent ce jour-là tous ceux qui comptent dans la cité, les gens d’importance, les notables et les courtisans sans oublier l’envoyé chinois. Jamais on n’avait vu aussi bel étalage de toilettes et de vanités sur un bateau sur la Loire. Chacun s’efforçant d’étaler sa richesse en se couvrant de bijoux et de parures toutes plus luxueuses et lourdes les unes que les autres.


Le saut de la Loire fut ponctué d’exclamations parmi les passagers de la jonque. Le Capitaine faisait le beau, trop content de démontrer à tous qu’il était le meilleur marin de la place. C’est ainsi qu’il perdit de vue l’essentiel et que la jonque devint rapidement ingouvernable. Emportée par le courant violent, alourdie par ses passagers, rendue plus instable qu’elle n’était déjà, l’embarcation alla se fracasser contre le début du duit. Ce fut le naufrage …


Il est inutile de nous décrire la panique à bord. Chacun ne pensait plus qu’à sauver sa vie sans se soucier de celle de ses voisins. On se piétinait, on se bousculait, on s’étripait dans un désordre et une férocité indescriptibles. Pourtant, rien n’y fit : ceux qui purent sortir de la trop luxueuse cabine furent incapables de nager dans les flots agités de la Loire. Leurs tenues extravagantes les envoyèrent par le fond et personne pas même le prince et l’ambassadeur n'échappèrent au sort funeste que le Duc avait toujours pressenti. Seul le Capitaine réussit à regagner la rive, se souciant bien peu de quitter le navire le premier.


Sur la rive, les serviteurs et les sujets assistèrent impuissants au drame qui se déroula si vite que nul n’aurait pu intervenir de toute façon. La cité fut en deuil, le tocsin retentit dans tout le duché. Il fallut envoyer une délégation en Chine pour prévenir l’Empereur du sort de son ambassadeur et de la fin tragique de son cadeau. On désigna un petit groupe de personnages importants, des gens qui avaient été remarqués pour leurs divers talents afin d’accompagner le Capitaine, seul survivant jusqu’en Chine..


Le voyage fut long et périlleux pour ceux qui étaient porteurs d’une si mauvaise nouvelle. Ils en profitèrent pour envisager toutes les manières possibles de transmettre ce terrible message à l’Empereur en personne. Chacun d’y aller de sa suggestion qui, à chaque fois, était repoussée par les autres. Tous mesuraient le risque d’être ainsi un envoyé de mauvaise augure.


Ils avaient raison d’être préoccupés. L’Empereur eut une réaction à l’image de sa puissance. Il fit saisir sur le champ les envoyés du malheur et exigea que ses soldats leur coupent immédiatement la langue. Il ne voulait plus rien entendre de ces maudits français. Quant au Capitaine, il subit sort plus épouvantable encore, on lui réserva le supplice des huit couteaux. Cette peine consistait à séparer en public les membres du corps d’une personne vivante attachée à un poteau.


Le bourreau utilisait huit couteaux qu’il sortait d’un panier. Avec le premier, il évidait les seins. Le deuxième lui servait à entailler les biceps alors que le troisième appliquait le même traitement aux cuisses. Les quatrième et cinquième couteaux étaient employés pour couper les bras au niveau du coude et les sixième et septième à trancher les jambes au niveau du genou. Le huitième couteau servait à trancher la tête ou porter un coup au cœur. Les restes étaient jetés dans un panier de crabes et la tête du pauvre Capitaine fut exposée en place publique.


Ainsi se termina le triste épisode de la jonque chinoise. Si ceci n’est qu’une farce, il conviendrait pourtant d’en retenir le déroulement. Les bateaux chinois fussent-ils impériaux ou républicains, n’aiment guère la Loire et ne se manient pas à la baguette. Il serait préférable d’en tenir compte.


 



mardi 5 mars 2024

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

 

Partir




À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

Ces éternels prisonniers de leurs entraves

Ils ont pour seules visions devant leur étrave

Des anneaux rouillés et cette maudite jetée


Ils aimeraient partir à l'aventure

Demeurent figés ici pour l'éternité

Pauvres coques immobiles et délaissées

Un pied à terre en villégiature !


Ils se voyaient en intrépides coursiers

Toujours en action à travers la planète

Ils se retrouvent pendus à des cordelettes

Condamnés à ne voir passer que des pieds


Ils espèrent ne serait-ce qu'un passage

Maigre considération que puisse accorder

Qui se croit armateur sans même naviguer

Préférant le ponton au grand vent du large


Ces bateaux ne sont que de belles façades

De riches jouets qu'on expose pour affirmer

Une réussite qui permet de parader

En se prenant pour l'amiral de la rade


Ils s'imaginent affrontant de gros rouleaux

Résistant aux assauts d'une mer démontée

Goûtant à cette merveilleuse liberté

D'être intrépide, luttant contre les flots


Un jour, ils ont été un simple caprice

Une envie qui sera hélas sans lendemain

Un acquéreur, qui bien que novice

Se pensait le plus prestigieux des marins


Depuis ils demeurent à jamais entravés

Abandonnés à ce roulis impavide

Sans autre espoir que de délicats clichés

Que leur accorderont des regards trop vides

•••





dimanche 17 décembre 2023

La chaîne brisée


La chaîne brisée





Quand j'étais petit mioche

Dans le hangar au bord du Loir

Pour notre barque, que c'est moche

Une chaine brisait mon espoir

De partir seul à l'aventure

De m'embarquer au fil de l'eau

De profiter d'une ouverture

Quand les grands buvaient l'apéro

 



Je m'posais su'l banc de nage

M'imaginant en partance

Pour un fabuleux voyage

Tout le temps de mes vacances

Si les rêves se moquent des fers

Pour nourrir l'imagination

Seuls les songes nous libèrent

De bien des interdictions

 



Vogue la petite plate

Quoiqu' immobile sur les flots

Elle devenait ma frégate

Moi le prince des matelots

Après bien des abordages

Je rejoignais les adultes

Naufragés dans ce potage

À rebours de mes tumultes

 



Quand plus tard j'eus enfin le droit

De tirer sur les avirons

Hélas je n'avais pas le choix

Un adulte dans mon giron

Adieu les folles escapades

Les abordages de corsaire

Tout cela restait en rade

Sous un contrôle sévère 



Depuis, la chaîne se tend encore

Quand je vogue en solitaire

Même si je suis seul à mon bord

La rivière velléitaire

Me rappelle à la prudence

Les règles de sécurité

Pour la bonne conscience

Deviennent des chaînes à respecter

 



Désormais poussé par le vent

Capitaine d'un rêve éveillé

Seul maître à bord, dorénavant

Sans quiconque pour m'entraver

Pour conjurer la poisse

Mon gilet de sauvetage

Me libère de la menace

D'un éventuel naufrage

 



Qui brise ses chaînes 

N'est pas capitaine

Dans l'indifférence

 Des mesures d'prudence


 

Photographies

Caroline Ferru 

jeudi 9 novembre 2023

Un brouillard à couper au couteau.

 De la purée de pois au fromage blanc






En un temps incertain, un Capitaine versatile, capable du meilleur comme du pire, à l'humeur aussi changeante que le vent, fit parler de lui de par tout le pays. Son histoire courut sur les quais de Loire sans qu'on puisse jamais en établir la véracité. Tout avait commencé un jour de printemps, le Capitaine était d’humeur badine, il remontait la rivière sous voile, poussé par un vent favorable. Son équipage, ce jour-là, n’avait pas à subir ses sautes d’humeur, ce qui, il faut l’avouer, n'était pas chose fréquente.


Lorsque apparut au détour d’une boucle de la rivière, une toute petit embarcation, un frêle esquif qui tenait bien plus de la coquille de noix que d’un véritable bateau. Plus tard, on apprit qu'il s'agissait d'un Coracle perdu ici, on se demande encore comment. Le niveau d’eau était important, le Capitaine, dans un bon jour, décida de prendre à son bord le bonhomme et son curieux petit rafiot qui semblait pourtant fort bien tenir les flots.


Un courant de sympathie naquit bien vite entre les deux hommes d’autant plus qu’à un moment, le nouvel embarqué plongea subitement dans la rivière pour en remonter une amphore hermétiquement bouchée. Ce jour-là, sur le chaland on but un excellent vin, dont nul ne pouvait dire d’où il venait et depuis quand il bonifiait ainsi au fond de l'eau. Mais qu’importe, il était fort bon.


Un nouveau membre faisait désormais partie de cet équipage. Le matelot trouvé sur l’eau fut immédiatement flanqué du sobriquet de Noé sans qu'on sache qui il était vraiment et d'où il venait. Désormais ce fut ainsi qu'on le désigna partout sur la Loire. Il fut vite adopté grâce à ses pitreries et sa connaissance sans pareil des secrets de la rivière. Bien vite cependant, sa popularité à la fois sur le chaland mais plus encore dans les tavernes et sur les quais, posa problème au capitaine, qui n’aimait guère qu’on lui fasse de l’ombre.


Progressivement Noé fut de plus en plus en butte aux griefs du patron. Quoi qu’il fasse, il recevait remontrances et propos peu amènes d’un homme aussi imprévisible que renfrogné. Les autres marins ne comprenaient pas pourquoi Noé ne changeait pas d’embarquement tant la vie à bord devenait un véritable calvaire pour lui. Toujours en but aux réprimandes, il était systématiquement sollicité pour les manœuvres les plus risquées. Par exemple il était le seul à devoir coincer le bâton de marine dans les arronçoires, un exercice au cours duquel il n’était pas rare de perdre un doigt.


C’est un jour de gros temps, de fortes eaux tandis qu’à la remonte notre chaland allait franchir un pont à la volée, une pratique encore plus risquée que toutes les autres manœuvres, que l’accident que tous pressentaient survint. Le capitaine n’avait eu de cesse de hurler après son souffre douleur, exigeant bien plus de lui que des autres. Le pauvre garçon exaspéré, à bout de nerfs se vit confier une manœuvre particulièrement délicate et fort étrange : grimper dans la mature pour descendre le girouet en plein passage sous le pont.


Personne n’avait compris cet ordre aussi absurde qu’inutile dans un tel moment et par dessus tout, mettant grandement en danger la vie de ce matelot. Celui-ci, habitué aux caprices d’un capitaine impitoyable tout autant que dangereux, s'exécuta sans broncher. Ce qui devait arriver, ce que sans aucun doute ce diable de mauvais homme espérait, arriva leur camarade tomba dans les flots tourmentés et fut emporté par un courant impétueux.


Dans pareille circonstance, en ce temps-là, la manœuvre primait sur la vie d’un homme. Le bateau devait franchir l’arche marinière et nulle autre occupation devait perturber l’équipage. En dépit des ordres l’un des hommes se précipita à la poupe et jeta dans la Loire ce qui pouvait lui venir en aide : un tonneau vide, une planche de rive, la cage dans laquelle avait été enfermé un cochon qui n’avait pas terminé le voyage. Tout cela dans l’espoir que Noé puisse se saisir de l’un de ces objets flottants pour échapper à la noyade. Malgré les protestations, le pont franchi, le capitaine poursuivit sa route. Tout juste permit-il à ses hommes de prévenir les bateaux avalants qu'ils croisèrent ,du sort de leur malheureux camarade. Pour ses collègues, il ne faisait aucun doute qu’il n’avait pas survécu tant la rivière était en colère et l’endroit inhospitalier.


Durant de longs mois, plus personne n’entendit quoi que se soit à propos du disparu. Aucun corps n’avait été retrouvé en aval ce qui n’était pas surprenant en cette période de hautes eaux. Puis à l’étiage, plus surprenant, le mystère demeura tandis que personne n’avait entendu parler d’un bateau recueillant un éventuel naufragé. Pour tous, Noé avait rejoint la grande cohorte des nombreux disparus en Loire et bien des mariniers de Loire l'avaient pleuré à l’exception de ce maudit capitaine.


C’est bien des mois plus tard qu’un soir de grand brouillard, alors que le chaland était amarré sur le quai de Recouvrance, juste sous le pont où s’était déroulé un drame que personne n’avait oublié que se passa une bien étrange aventure qui semblera improbable à qui garde les pieds sur terre…


Comme souvent, l'équipage avait beaucoup trop bu. L’inactivité provoquée par les conditions météorologiques poussait les hommes à s'activer dans les tavernes nombreuses en cette cité. Le souvenir du drame passé jouait encore sur l'humeur de ceux qui revenaient pour la première fois sur les lieux du drame. Ceci explique cela sans naturellement le justifier ou l'excuser. Tous buvaient bien plus que de raison, le capitaine n’échappant pas aux excès bachiques.


Un calfat qui traînait encore sur le pierré fut le premier témoin d’une incroyable apparition. Du coracle, cette coque de noix en osier sur laquelle autrefois naviguait le défunt, un individu vêtu de blanc dans des vêtements amples et vagues naviguait à proximité du chaland. L'homme, dans un état de sidération que vous devinez aisément crut reconnaître le disparu. Aussitôt il vint avertir l'équipage qui à la description de l'apparition dégrisa soudainement. L’équipage accompagné d'une grande partie de la compagnie de l'endroit se précipita sur le quai. Là, chacun put ou crut apercevoir un revenant, surgi de la purée de poix et tournant autour du grand bateau.


De la Loire toujours couverte de brouillard, un murmure s'éleva de ce que tous prirent pour un revenant. Était-ce le bruit du vent, les échos lointains de ville, le chant des mouettes ? Toujours est-il que beaucoup pensèrent identifier un message intelligible. C'est le capitaine du Chaland qui était mandé par ce qui ne pouvait être qu'un spectre. Après s'être concertée, la troupe s'empressa de regagner le débit de boisson pour quérir celui qui était convoqué par un fantôme.


Le capitaine fort occupé en compagnie de quelques chopines, devant l'instance de cette troupe aux propos incohérents se douta qu'il se passait quelque chose d’anormal sur son chaland. Il se leva et dans un silence de mort, quitta l'établissement tandis que nul n'osa le suivre.


Ce qui se passa sur le bateau, personne ne le sut jamais. Bien des gens ont essayé de reconstituer la scène d’après ouïe dire et propos de tavernes. Quant à ce pauvre Noé, jamais on ne le revit, ce qui entretint les supputations et les croyances. L'histoire n'eut de cesse de se répéter de port en port, comme si les matelots entendaient ainsi convaincre les capitaines d'user d'un comportement acceptable à leur égard. Une menace pesait sur les têtes de ceux qui se conduisaient mal durant la manœuvre...


Quant au méchant capitaine de ces faits troublants, il abandonna le métier sans la moindre explication. Il avait changé d'apparence, l'espace de cette nuit qui le vit se rendre sur son chaland dans une véritable purée de pois. Le brouillard avait dû se fixer à jamais sur sa chevelure qui dès le lendemain était toute blanche. Le mauvais marin qui parlait si mal à ses matelots abandonna son bateau et le métier pour aller garder des chèvres en Berry, le plus loin possible du quai de Recouvrance.


Des esprits retors affirmèrent que lorsque ce personnage de sinistre mémoire tirait le lait de ses chèvres, par un étrange phénomène, il caillait dans l'instant sans avoir besoin de présure. Son fromage n'était pas mauvais même s’il vous revenait souvent en bouche une curieuse impression. Je ne sais s’il faut accorder foi à cette rumeur et encore moins à cette histoire.


Il est des nuits sur la Loire où le brouillard est si épais qu'il est permis d'imaginer bien des choses, pour peu qu'on se laisse influencer par le mystère des lieux.


 

lundi 21 novembre 2022

Oh Hisse

 

Oh Hisse

et haut







Oh hisse et haut

Les gars du bateau

Chantons la chanson

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Levons le torchon


Oh hisse et haut

La toile en drapeau

Glisse sur les flots

À rebrouss' courant

Porté par le vent

Toujours vers l’avant


Oh hisse et haut

Les gars du bateau

La Loire est afflot

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Le vent dans le dos


Oh hisse et haut

Vogue le bateau

Crisse le bachot

La drisse se tend

D'un souffle puissant

File sous le vent


Oh hisse et haut

Les gars du bateau

À contre-courant

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Allons de l'avant


Oh hisse et haut

Bien mieux que l'eau

L’excellent pinot

Glisse gouleyant

Ce nectar charmant

Plaisir de gourmand


Oh hisse et haut

Les gars du bateau

Buvons du pinard

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Rien que des soiffards


Oh hisse et haut

Le jupon d’Margot

La fille du bordeau

Délice de caresses

Désir et tendresse

Pour c’te diablesse


Oh hisse et haut

Les gars du bateau

Reluquent ses seins

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Aiment la catin


Oh hisse et haut

Jette ton chapeau

Dessus le tonneau

La tête à l'envers

Mœurs marinières

Dont tu es si fier


Oh hisse et haut

Les gars du bateau

Le vent dans le dos

••

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Aimons la Margot

••

Oh hisse et haut

Les gars du bateau

Buvons du pinot

••

Oh hisse et haut

Joyeux matelots

Sur notre fûtreau

••

Oh hisse et haut

Les gars du bateau

La Loire est afflot 

••


 

jeudi 20 octobre 2022

La fille du voiturier

 

La fille du voiturier





Je suis née sur la rivière

Moi fille d'un grand voiturier

J'ai grandi sur la charrière

Avant de partir naviguer

La mère m'a confiée au père

Alors que j'étais écolière

Je suis devenue son compère

Quand j'ai ôté ma brassière

 



Ainsi devenue son garçon

Un gamin, un tout petit mousse

M'activant partout sur le pont

Je voulais oublier mes frousses

Gabier souple et attentif

Poussé par le vent de Galerne

Ou à la bourde toujours actif

Lorsque les voiles tombent en berne

Les années allant l'une l'autre

À mon tour j'ai tenu la piautre

Devenant le second du père

Ce garçon dont il était fier

Quoique sa fille bien-aimée

Nous seuls conservions le secret

Car sur tous les bateaux d'alors

Nulle femme n'était à bord

 



Puis un jour maudit entre tous

Mon père se noya sans rescousse

Un sournois passage de pont

Un choc violent le mit au fond

Nous étions tous si affairés

Nul ne put alors le sauver

Car c'est la règle à notre bord

La manœuvre passe avant la mort

A mon tour j'avais pris sa suite

Devenant facteur émérite

L'équipage me croyait homme

Tenais bien la barre en somme

Me pliant à cette comédie

Pour naviguer sans soucis

Jusqu'à ce que sans le vouloir

Je me retrouvai dans la Loire




Mes formes me trahirent soudain

Femme se cachait en ce marin

Qui conduisait son équipage

Sans jamais risquer le naufrage

Sachant désormais ma valeur

Mes hommes me firent l'honneur

De me conserver à leur tête

Ma victoire fut cette conquête !

J'ai grandi au fil du courant

Moi fille d'un grand voiturier

Capitaine de ce beau Chaland

Sur la Loire j'ai navigué

Première femme à ce bord

Sans plus faire de manières

On respecte en tous les ports

La première des marinières

 


 

Je suis née sur la rivière

Moi fille d'un grand voiturier

J'ai grandi sur la charrière

Avant de partir naviguer


 

 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

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