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jeudi 23 mai 2024

Histoire à lire d'un trait

 Gaston et sa Douce

 




Il était une fois, au temps lointain d'avant la machine à vapeur, un homme, Gaston le Bienheureux qui avait deux passions dans la vie : musarder et admirer. Follement épris de liberté, il aimait tailler la route, marcher sur les chemins de Loire avec sa fidèle compagne, une belle et puissante percheronne, animal de trait et de grand attrait qui répondait au fier nom de La Douce. Il vouait plus grande dévotion encore à cette rivière majestueuse qu'il n'avait de cesse de parcourir dans les deux sens.

Son bonheur était de baguenauder sur les berges, toujours accompagné de sa musette remplie - il ne faut pas se laisser surprendre - de quelques bonnes bouteilles de vin du pays et de quoi casser la croûte si la faim venait à le surprendre. Il avait aussi, de quoi se fabriquer bien vite une ligne pour taquiner le goujon ou alors l’ablette en trouvant sur la berge un scion à sa convenance ou bien tendre une ligne de fond pour tirer une anguille à moins que ce ne fut une carpe, si l'envie d'une bonne sieste lui prenait !

Homme de peu d'inquiétude, amoureux de la nature et de tout ce qui y traîne alentour, il prenait la vie par le bon bout, celui qui ne vous fait jamais de tracas mais ne remplit guère le bas de laine. La Douce, la brave bête, se contentait des herbes sauvages des bords de levées, pour remplir sa grande carcasse. Son maître n'avait pas souvent le sou pour lui offrir un bon seau d'avoine ou bien d'orge et rares étaient les nuits qu'ils ne passaient pas à la belle étoile !


 

Heureusement, en ces temps de grande circulation sur la Loire, notre couple bienheureux trouva de quoi mettre du beurre ou des céréales dans leurs épinards. Lorsque survenait un jour sans vent de galerne, ce zéphyr puissant qui pousse les bateaux à contre-courant, les hommes d'alors mettaient la bricole autour du buste et tiraient leur misère et toute la cargaison. Les bords du fleuve étaient en ce temps-là dégagés de toute végétation pour laisser passer les haleurs et leur grande corde de chanvre.

Gaston, un jour qu'il avait plus faim que les autres fois pensa qu'il pourrait continuer à vivre de ses rêveries en compagnie de La Douce tout en tirant partie de la chose. Il proposa, aux hommes exténués par le halage, quelques heures de répit en attelant le chaland aux reins surpuissants de son cheval de trait. La bonne nouvelle se répand toujours comme une traînée de poudre, en peu de temps, il fut connu le long de la rivière et dès qu'ils le voyaient, les équipages remontaient à bord pour s'offrir quelques verres et un peu de repos tandis que La Douce et Gaston prenaient le relais.

Gaston tira profit de sa petite pratique. Il gagnait quelques sous, vivait au hasard de ses errances et ne rentrait chez lui que lorsque l'occasion finissait par se présenter. Il était devenu le hâleur de la Loire. La Douce assurait bien des convoyages qui sans elle eurent mis plus de temps encore. La remonte se faisait à son pas majestueux à près de cinq kilomètres à l'heure. La bête avait maintenant toute l'herbe qu'elle voulait et même du grain plus qu'elle n'en pouvait manger. Les mariniers s'étaient donné le mot, ils avaient toujours un sac de céréales sur leurs bateaux pour solliciter cette si reposante traction animale.

Bien vite, d'autres gars du pays découvrirent qu'il y avait là, une belle occasion de remplir sa bourse. De partout il y eût sur les rives des attelages qui attendaient le chaland. Bientôt sur les bateaux on réduisit l'équipage ! L'habitude fut prise de supprimer la bricole, ce harnais de forçat qui transformait les mariniers à pieds en galériens du quotidien. Des entrepreneurs virent le jour, tout le halage ne se fit bien plus qu'à la traction chevaline. Sur les berges il y avait désormais une longue ribambelle de crottes, des chapelets odorants qui jonchait tout le parcours !

Gaston et la Douce comprirent opinément que leur petit commerce artisanal avait attiré des plus gourmands, des mieux équipés et des bien plus travailleurs qu'eux. Ils ne s'en offusquèrent guère. Épicurien avant toute chose, le gars Gaston prenait ce qu'il trouvait et encore s'il n'avait rien à faire de mieux. Nonobstant ce que d'aucun aurait vécu comme une injustice, notre homme qui avait plus d'un tour dans son sac à malice, observant tous ces peineux et traîne-misère qui avaient pris sa place, eut une fois encore belle et grande idée !

Sa chère pouliche, jamais plus ne peinerait sous une charge qui pouvait pour les plus grands navires aller jusqu'à quatre-vingt tonnes. Il lui prépara une petite remorque à sa façon qu'il conçut de manière astucieuse. La Douce continua d'aller sur les chemins de Loire mais dès que se présentait belle fiente chevaline, un système astucieux de leviers et de poulies faisait qu'immédiatement le bon fumier de cheval trouvait réceptacle plus convenable. Les marcheurs et les flâneurs y trouvèrent bien plus de confort eux-aussi !

Gaston avait inventé le cheval-crotte, l'idée mit bien du temps à faire d'autres chemins. Ce n'est que bien plus tard, en ce siècle qui précéda l'actuel, que dans nos villes, des plagiaires de Gaston reprirent opportunément son brevet non déposé pour d'autres déjections. Ceci est pratique courante, les grandes inventions restent souvent secrètes et nos vrais génies demeurent dans l'ombre quand de plus opportunistes font fortune à leur place. L'argent on le sait n'ayant pas d'odeur ...

Mais revenons à l'ami Gaston Il récoltait du bon fumier de cheval, le meilleur qui soit et le vendait aux maraîchers du coin. C'est ainsi que grâce à ce petit commerce, les terres de notre Val devinrent bien vite riches et grasses. Souvent les esprits malins prétendent qu'elles le doivent à nos limons de Loire. Que nenni, il me faut, une fois encore, rétablir la vérité vraie en pays de menterie. C'est du bon fumier des chevaux halant nos bateaux de bois qui engraissa toutes nos belles terres du Val.

Gaston et la Douce coulèrent ainsi des jours heureux sans trop se tuer à la tâche. Cette histoire, et c'est injuste, ne resta pas dans les annales, on se demande bien pourquoi !


 


 

lundi 11 décembre 2023

Le halage à la bricole.

Extrait :

 « Le temps des Canalous » 

de Roger Semet





À trois heures, tout l'équipage était rassemblé. Savoir le François Labergère et le René Nicolas Rageaud. Il faisait absolument noir.


« On peut pas tirer à deux pour le moment, dit le François, à caus' de la largueur du P'tit Bassin. T'vas tirer tout seul jusqu'à l'écluse. Faut ben qu'te commences ! Attends, bouge pas : j'm'en vas t'fair' voir à t'harnacher. Passe d'abord le lâ autour de ton ventre. Ser'pas trop ! Maint'nant, t'vas t'empiller dans la bricole … comme ça … bien à plat sur ton épaule. Te sens qu'ça va ? … a pu qu'à accrocher la bricole au verdon du batiau … t'as vu ? … j'va t'donner un coup de main pour saquer jusqu'à c'qu'on soyer sortis d'l'écluse ! »


Ils éclusèrent d'eux-mêmes ; l'éclusier n'était pas tenu d'officier avant le lever du soleil.


« À c't'heure, dit le François, t'vas passer sul chemin de contr'halage. Moi, j'ai l'habitude de tirer à droite. »


Un toueur de chaque côté du plan d'eau, jarrets tendus, échines plongées à quarante cinq degrés, mains rasants le sol, les deux verdons de chanvre formant un large V dont la proue du bâtard constituait la pointe, lentement, centimètres par centimètres, l'énorme masse s'arracha à son inertie et commença de charruer l'eau inerte du « Vieux Canal »


Le bateau lancé, c'est surtout pour les haleurs, une question de rythme à maintenir


Une pesée de l'épaule, un temps mort … pesée de l'épaule, temps mort, … pesée, temps mort, … pesée, temps mort, … de loin en loin, un petit pas en arrière pour décoincer ses vertèbres et avaler une copieuse goulée d'air.


Et l'on recommençait … pesée, temps mort, … un, j'appuie, deux : je relâche … ne jamais perdre un iota de la bonne vitesse acquise ! …


Bien que taillée dans une forte toile de vingt centimètres de largeur, bien que matelassée, la brocile finissait par exercer sur la clavicule une pression intolérable. Alors, on la désembouclait, on la laissait tomber autour de la taille et marchant à reculons, on tirait avec les reins, bras ballants, les talons des sabots s'appliquant à mordre le sable de la berge … L'épaule reposée, on se rempillait dans la sangle et l'on recommençait à touer, le nez dans le prolongement de celui du bateau.


Hormis un arrêt d'une heure aux environs de midi, ils halèrent toute la journée. N'amarrant le trente « trente mètres » qu'à l'approche de la nuit, dans le petit port de Pierrefite-sur-Loire.


Ils avaient fait une quinzaine de kilomètres.

 


 


Roger Semet

Un journaliste romancier sur le canal latéral 

 

 

 

Roger Semet vouait un profond amour au terroir où il était né, alors que le XXe siècle n’avait que dix ans. Il débute sa carrière dans l’enseignement comme directeur d’école à Viré-en-Mâconnais, non loin de son cher Digoin. C’est dans ce village qu’il va s’établir et écrire pratiquement toute son existence. Il commet un premier roman « La chasse aux coquecigrues » en 1959, livre qui aura un succès d’estime comme on dit. Puis « Le corsage à Brandebourgs », a les honneur des éditions Calmann-Lévy. Ce roman teinté d’autobiographie reçoit le Prix Alphonse Allais en 1965. Deux ans plus tard il publie « La Buite ». Il aura écrit 7 romans dont « Le Temps des Canalous ».


C’est le journalisme qui va l’attirer tout en demeurant ancré dans son pays bourguignon. C’est naturellement qu’il entre au Progrès. Il joue les hommes du terroir en écrivant une chronique patoisante savoureuse : « Propos bourguignons ». Elle est attendue des lecteurs qui dix années durant, de 1959 à 1969, ne voudront la manquer. Il couvre aussi l’actualité télévisée avec un regard décalé.


En 1960, les portes de la gloire s’ouvre à lui, il devient collaborateur du redoutable Canard enchaîné. Dix ans de petits récits caustiques : « Contes du Canard » lui donneront un nom dans le Landerneau. Roger Semet, merveilleux touche à tout, écrit des paroles de chansons dont la truculente « Chanson de Viré » que nous vous proposons ici :


« Vignerons, mes chers frères

Réjouissons-nous vidons nos verres

Nos cœurs de joie sont chavirés

Quand nous dégustons le bon vin de Viré. »


Sans faire un appel à concours, il invente le patronyme de « Saôné-Loirien » pour qualifier les gens de son pays. À Viré, où il réside en compagnie de son épouse Françoise, il est secrétaire à la mairie. Il décède à l’âge de 65 ans. Pour les habitants de la commune, c’est une grande perte, ils ne le verront plus parcourir les collines du coin en compagnie de son inséparable chien Jerry, beau et bon briard. Il laisse à tous un magnifique souvenir tant sa bonne humeur était communicative. Il aimait d’ailleurs à dire :


« Puisque la plupart du temps, on ne peut changer ni l’homme,

ni les événements, mieux vaut en rire. »


En 1993, la ville de Digoin lui octroie une sorte de consécration posthume : le collège de l’endroit est baptisé « Collège Roger-Semet. »


Reprenons un petit portrait de lui écrit par Henri Nicolas lors de la remise du prix de l’Humour qui lui a été décerné par l’académie de navigation :


« Sur le mur d'entrée de sa maison, tout à côté de la sonnette, une plaque attirait l'attention du visiteur : Chien gentil. Ces deux mots révélaient une partie de sa personnalité : imagination, humour, bonté. Car il était bon, d'une bonté foncière qui, jamais, ne le faisait désespérer des hommes, même lorsqu'il pourfendait la sottise étalée sous nos yeux dans les mille domaines de la vie quotidienne. Sa verve, sa malice, son bon sens paysan, avaient fait de lui un observateur lucide des mœurs de son temps. À sa manière, il fut un moraliste. »


C’est parce qu’il est né en bord de Loire et qu'il a écrit le fameux « Le Temps des Canalous » que nous lui faisons grande place ici. Dans ce roman, il fait revivre les mariniers qui parcourent les canaux du centre de la France, au début du siècle, tirant à la bricole des " flûtes berrichonnes", des péniches de trente mètres. C’est le temps d’avant le moteur, d’avant également la traction par mulets ou chevaux. Ce sont les hommes qui sont « bêtes de somme ». Roger Semet aime à décrire l’existence insolite que mène ces marins de terre, poussés par l'amour et les beuveries. Il rend parfaitement compte du quotidien des gars quand ils sont sur l’eau, pour des journées interminables d’un dur labeur.


Livre étonnant et savoureux, son auteur provoque le rire par les aventures truculentes de ces bateliers français. Il présente des figures particulièrement pittoresques comme le haleur Canéné, un colosse ombrageux, la charmante petite marinière Drienne, l’incroyable tribu des Rageaud, qui fabriquent des allumettes frauduleuses.


Retrouvez le journaliste, écrivain sur ce cite : =>   http://www.roger-semet.com




Le temps des Canalous


Il leur fallut quatre jours, plus la moitié d’un pour arriver à Decize où la Loire et le canal latéral et le canal du nivernais se rencontrent. Et où, sur deux mille mètres du fleuve, les bateaux sont halés par un toueur à vapeur, à chaîne noyée.


« Avant c’te toueur, dit le François, y avait des charretiers qu’tiraient les bateaux avec des chevaux et même des bœufs. Tu parles d’un métier … Entre les écluses de Châtillon et des Combes, du même et du pareil avant qu’y construis’ le grand pont-canal de Briare. P’t’èt qu’un jour y aura des mécaniqu’ pour remplacer les zhaleurs tout l’long du canal ... »


 


Le tronçon de la Loire navigable traversé, ils reprirent la bricole pendant quelques centaines de mètres, jusqu’au port de saint Thibault où les attendaient le chargement de moulée à transporter à Saint-Mammès. Moulée venue du Morvan tout proche par le canal du nivernais.


Saint-Thibault expédiait quatre sortes de bois : les traverses pour le chemin de fer, le bois de mine, la charbonnette coupée à soixante-sept centimètres et la moulée, coupée elle, à un mètre quatorze. La moulée de bois tendre, tremble ou bouleau, était destinée surtout aux boulangers parisiens, celle du bois dur, chêne ou foytad, aux papeteries.


À l’aide d’une brouette à hautes-ridelles, François et Canéné empilèrent leurs cent quatre-vingt tonnes de moulée dans le Péguinadigoin en deux jours. Et le grand voyage commença.


Croiser une autre bateau constituait une manœuvre toujours sujette à vicissitudes. Bien que les règlements de la navigation intérieure fussent clairs et impératifs :

  • Si l’un des bateaux est vide, il se range du côté du halage

  • Si les deux bateaux sont pleins ou vides, le bateau montant se tire du côté du halage.



Cela, c’était la théorie. La pratique se relevait d’un maniement plus délicat ; les exigences de la priorité s’accordant malaisément avec celles, épouvantablement sourcilleuses, de la fierté canalous. Des conflits de préséance éclataient qui se traduisaient par des échanges d’insultes et des menaces d’une si admirable efficacité qu’il arrivait à l’un des pèlerins de traverser le canal à la brasse pour aller se colleter sur la rive opposée avec l’autre.


 

dimanche 15 octobre 2023

Les quarante haleurs.

 

Ali Gros Bras et les quarante haleurs.






Il est parfois amusant de puiser dans la tradition pour trouver une nouvelle source d’inspiration, je vais vous en administrer la preuve tout en évoquant un aspect de la marine de Loire du temps où les hommes tiraient les bateaux de la berge pour remonter le courant.


Il était une fois, une troupe de gaillards qui faisait métier de haleurs. Ils tiraient des trains de bateaux lourdement chargés quand le vent venait à manquer. C’était un travail difficile, pénible et fort mal payé. Ils marchaient avec un harnais autour du buste auquel était attaché une corde en chanvre, ils remplaçaient les chevaux qui ne pouvaient être utiliser sur une rive trop irrégulière. C’étaient eux les bêtes de somme en somme


Ali est le chef de cette redoutable bande de gredins, connue sur toute la rivière et même au delà. Ses gros muscles lui valurent le sobriquet d'Ali Gros Bras ! C'est sans doute ce qui lui mit la puce à l'oreille et lui permit de monter son plan machiavélique d'autant que sa méchante troupe, par une curieuse coïncidence, était composée de quarante costauds, des hommes disposé à tous les mauvais coups avec leur chef.


Ali déplorait amèrement que les haleurs soient si mal considérés. Ils eurent intérêt, sous sa houlette, à se regrouper pour être un peu mieux considérés lors des négociations pour le prix de la course. Ali obtient de ses camarades la responsabilité de traiter en leur nom, le prix de la course avec les marchands. Il était dur en affaires. Des dix huit livres, le prix habituel donné aux haleurs, la bande obtint rapidement vingt livres et beaucoup plus pour le voyage et bien des avantages lors des escales.


La bande se fit un point d'honneur à terroriser les braves gens. Ils dissuadaient les mariniers des sapines : ces bateaux qui font le voyage uniquement dans le sens du courant avant d’être déchirés à Nantes de se louer à la bricole pour leur retour à pied. Pour conserver leur monopole sur le marché du halage, il n'est pas rare de croiser sur le chemin des malheureux affublés d'une grosse bosse sur la tête ou bien un œil au beurre noir.


Ali et sa bande voulurent profiter de leur avantage pour augmenter les bénéficies. Ils montèrent un stratagème pour se faire plus d’argent encore. Qu’importe s’ils devinrent ainsi des bandits de grand chemin, y comprit sur les flots, l’argent justifie bien souvent les procédés les plus discutables. Ce travers se retrouvent dans toutes les activités humaines.


La méchante troupe organisea un commerce plus lucratif que leur activité de façade . Comme il ne fallait qu’une trentaine d’hommes pour remonter un train de bateaux leur ingénieux chef occupait les bras inutiles à une besogne beaucoup plus lucrative et totalement clandestine.


Quand le train de bateaux que la bande tirait transportait de quoi attiser les convoitises, la troupe s'arrangeait pour être là au bon moment. Grâce à des arguments frappants et d'opportunes menaces, elle emportait alors le contrat faute de rivaux et préparait tranquillement son larcin avec une minutie digne des princes de la rapine. Les haleurs inoccupés prennent les devants pour planter dans la Loire des « rotrous » ; ces bâtons de marine ou bourdes, cassés en « bournayant » fichés solidement dans le sable. Bien sûr, ils cassaient eux-même de jolis bâtons bien solides et les plantaient au milieu du chenal pour servir d’écueils discrets. Ces pieux dépassaient à peine de l'eau, ils étaient adroitement aiguisés pour faire grands dégâts dans une coque de chaland.


À proximité de la zone piégée par leurs collègues, les haleurs accéléraient le pas pour donner vitesse et force au convoi. Quand tout se déroulait suivant leur plan, le bateau de tête venait se déchirer sur le piège tendu. Le naufrage était inévitable. Les haleurs se faisaient alors sauveteurs, assomment maladroitement l'équipage et emportant tout ce qui pouvait se revendre même après un bref passage dans l'eau.

La bande avait organisé tout un circuit à l'écart des grandes routes avec des charriots pour transporter son butin dans une grotte creusée à même le tuffeau de Touraine . Les canailles conservaient les objets volés quelque temps à l'abri avant que d'en faire commerce discrètement. Il y avait en cet endroit un vrai trésor.


Hélas pour Ali Gros-Bras et les siens, il y avait en ce temps-là une marchandise qui demandait une surveillance particulièrement sévère. Ils mirent la main sur des cargaisons de sel. Ce fut dans le même temps ce qui les enrichit et les perdit. On ne touche pas impunément à ce qui profite au roi ! Ils en firent amèrement l'expérience. Tous les gabelous de la rivière étaient sur les dents afin de prendre en flagrant délit cette bande qu'ils soupçonnaient depuis longtemps. Ils laissèrent se perpétuer une attaque, organisèrent une filature et finirent par découvrir leur cachette.


Un guet-apens fut organisé conjointement par les gabelous et les dragons du roi. Ali Gros-Bras et tous les membres de sa troupe tombèrent dans la souricière. La faute était trop grande et la colère des mariniers tout comme celle de la justice était si forte, que la vilaine bande ne devait pas en réchapper. C'est au bout d'une corde de chanvre qu'ils achevèrent leur ultime voyage ; ils furent pendus et exposés pour l'édification de tous.


Ali Gros et ses quarante haleurs avaient terrorisé durant une brève époque les bords de Loire. L'histoire fit le tour du pays et vogua même vers l'Orient. Mais ceci est une autre histoire. La Loire débarrassée de ces malfrats, la paix put revenir sur notre belle rivière. De cette triste épisode de l'épopée de ma marine fluviale, on doit se souvenir que désormais par superstition, marins et mariniers cessèrent de faire des nœuds de pendus et passèrent maîtres dans l’art de des nœuds marins. D'autres plus sérieux affirment qu'un nœud coulant serait de mauvais présage sur un bateau. Je vous laisse juger de la version qui vous agrée. Quant à moi, je vais de ce pas me cacher dans une grotte de tuffeau, de mauvaises esprit m'accusent d'avoir la langue trop bien pendue et de ne raconter que des sornettes.

 




samedi 3 juin 2023

Tirez tirez sur la bricole

 

À la bricole ...




Pour encourager tout l'équipage

Capitaine hurle son message


Tirez tirez sur la bricole

Et poussez sur vos guiboles

Tirez tirez sur la bricole

Et poussez sur vos guiboles



Ton stupide message nous déplait

Toi qui n'utilises pas tes mollets


Tes mollets immobiles sur le pont

Mériteraient une pluie de jurons

 



Ces jurons nous donneraient de l'ardeur

Pour accepter ce pénible labeur


Un labeur réservé à des hommes

Que l'on prend pour des bêtes de somme




C'est en somme le misérable destin

Des haleurs au service du marin


Le marin qui reste à la manœuvre

Se fait plus cossard qu'une couleuvre

 



La couleuvre se prélasse dessus l'eau

Tandis que nous propulsons son bateau


Bateau chargé de tant de barriques

Qui font de nous de pauvres bourriques

 



Une bourrique au bout de la chicane

Lui donnera le coup de pied l'âne 


Une âne qui finira dans le bouillon

 

À force d'nous prendre pour des couillons



Les couillons renverseront le salaud

Puis dégusteront ses tonneaux


Tous ses tonneaux, c'est pas de veine

À la santé d'notre capitaine 

 



Du capitaine en plein naufrage

Pour s'être gaussé de l'équipage


Tirez tirez sur la bricole

Et poussez sur vos guiboles

Tirez tirez sur la bricole

Et poussez sur vos guiboles

 


 

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...