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samedi 13 juillet 2024

Le prix de la culture.

 

Au chapeau.






De plus en plus de lieux, initialement destinés à tout autre chose, proposent en catimini des spectacles l’information circulant le plus souvent de bouche à oreille ou par la magie des courriels afin d’échapper à l’hydre Sacem. La musique se meurt de ce monstre avide qui réclame sa part pour servir les plus grands et ignorer les petits artisans locaux de la chanson. Beaucoup s’efforcent de contourner ce Racket en agissant ainsi et tendent ensuite un chapeau pour dédommager les artistes.


Nous n’ignorons pas que pour le fisc, cela s’apparente à du travail au noir. C’est un affreux crime contre le Trésor Public, une odieuse dissimulation de revenus, colossaux à n’en point douter. Il est préférable d’en rire avant que de plonger la main dans ledit chapeau pour en compter les pièces. Certains n’ont pas oublié le temps lointain où ils se rendaient à la messe et leur reconnaissance se mesure à l’aulne de quelques piécettes …


Il se joue là, non pas la farce de la pingrerie, je ne me permettrais pas de pointer du doigt cet affreux travers, mais bien la considération que ces gens peuvent avoir pour ceux qui viennent les distraire. Ils ne se rendent nullement compte de la somme de travail et d’investissement humain et financier qui se cache derrière un spectacle, fut-il modeste. Des heures de création, de réflexion, répétition, de mise au point ainsi que l’achat d’un matériel toujours plus onéreux et sophistiqué.


C’est certes pour nombre de ces amateurs éclairés, un plaisir tout autant qu’un loisir. Ils ne désirent ni fortune ni d’en faire un métier, ils souhaitent simplement qu’on reconnaisse à sa juste valeur ce qu’ils font du mieux de leur possible. Il est certain que souvent ils souffrent de la comparaison avec les vedettes exposées sur les écrans, mais de là à penser que ce qu’ils proposent ne vaut que des roupies de sansonnet, il y a un monde.


J’ai eu le déplaisir de découvrir dans un chapeau une somme si considérablement ridicule que j’en tirai deux conclusions diamétralement opposées. Ma prestation était d’une insignifiance et d’une médiocrité rares, ce qui m’interroge alors sur la résistance de ces gens qui sont restés jusqu’à son terme, supportant plus de 90 minutes d’inepties abracadabrantes sans même songer à partir alors qu’il n’avait rien déboursé pour être là ou bien ces braves gens n’avaient strictement aucune idée de la somme à débourser pour un spectacle.


Je penche, sans doute par orgueil et vanité pour la seconde hypothèse. Mettre ainsi dans le chapeau en moyenne un tout petit peu plus de deux euros par personne, cela relève du denier de l’inculte. La somme récoltée ne couvrant même pas les frais de déplacement, la mesure était bien plus pleine que la bourse.


Vous pouvez penser à juste raison que ces spectateurs se sont en agissant ainsi honorés d’une obligation avant que de s’enfuir à toutes jambes. Ce serait légitime tant leur geste semble exprimer un mécontentement profond. Mais il n’en est rien, ils sont restés pour discuter, dire leur satisfaction et le bon moment qu’ils avaient passé en ma compagnie. C’est donc qu’il n’avait aucune conscience de la signification exacte de ce chapeau qui circula dans la salle…


C’était pour l’essentiel un public qui n’avait sans doute pas l’habitude de se rendre dans une salle de spectacle. Dans un petit bistrot très rural, ils étaient venus passer un bon moment, se divertir et prendre une ou deux consommations. Leur geste atteste simplement du peu de crédit qu’ils accordent au spectacle vivant, de l’absence totale de repères qu’ils ont en ce domaine et non d’un mépris ou d’une indifférence désolante. Ironie du sort, le soir-même, j’étais à mon tour spectateur d’un spectacle au chapeau. Il fut formidable et je glissai dans ce réceptacle à obole autant que ce que j’avais laissé à mon partenaire quelques heures auparavant ce qui fit sourire un ami averti de mes déboires et qui m’en fit la remarque.


Qu’en conclure ? J’avoue ne pas trop savoir même si j’ai la ferme intention de ne pas renoncer à me rendre à de tels rendez-vous, fusse au prix de quelques désagréments pécuniaires. Je suis convaincu de la nécessité de me produire là où le conte habituellement ne vient jamais, loin d’un public averti et habitué. Si le risque est de recevoir de tels chapeaux, j’en accepte le prix à payer. À votre bon cœur messieurs dames.


 


lundi 3 juin 2024

Certains savonnent la planche

 

Savonner la planche




Certains savonnent la planche

D'autres coupent l'herbe sous le pied

Pour lui, même un dimanche

Le risque existe du contre-pied


Celui qui entend décoller

Prendra une course d'élan

Une scène comme marche-pied

Une grange c'est épatant


Un parterre bien disposé

Sans poulailler pour faire le coq

Une date obtenu d'arrache-pied

Dans cette vieille bicoque


Une scène ouverte pour commencer

Le plaisir du partage, vraiment

La poésie, de plain-pied

Ouvre la séance, c'est charmant


Le tremplin pour continuer

Un habitué venu de loin

Une sorte de comique troupier

À qui l'on offre un « rabicoin »


Le succès paiera sa tournée

Les spectateurs rient aux éclats

Lorsque arrive à cloche pied

Celui qui met fin aux débats


Maintenant ferme ton clapet

Et cesse ici de faire l'âne

Un bien vilain coup de pied

Pour cet artiste qu'on profane


Tu n'es ici qu'un hors-d'œuvre

Préambule ridicule

Pour celle qui a pied-d'œuvre

Offre un numéro majuscule


Place à la grande vedette

Son tour de chant doit débuter

Car c'est au pied de la lettre

Que s'achèvent tes simagrées


Et sans même se retourner

Range ses cliques et sa claque

Met alors le pied au plancher

Pour sortir de ce cloaque

•••

 

vendredi 12 janvier 2024

Voilà que fera date dans le Landerneau culturel

 

Dattes et Data





Voilà qui fera date

Dans le petit monde culturel

On s'y goinfrera de dattes

Lors des entractes éventuels


Celle qui fera la une

Engorgera tous les datas

C'est à sa bonne fortune

Que le trouvère trinquera


Quand elle brûlera le parquet

Ce ne sera que justice

Elle s'invitera aux banquets

Pour trinquer à son calice


Superbe coup de théâtre

Par cette distribution

Réservée aux idolâtres

La vedette fait sensation


Qu'importe ses états de service

Ni son parcours discutable

Toujours fera les délices

De nos chaînes du câble


Héritière de la palme d'Or

Pour le meilleur second rôle

Elle assurera le décor

En y perdant tout contrôle


Première des figurantes

Avec ce metteur en scène

Les actrices sont des plantes

Dans sa vision obscène


Les rôles titres aux favoris

Sémillants jeunes premiers

Pour une piteuse comédie

De ce pouvoir bananier


Simple mesure indolore

N'en faites pas une tragédie

Le rideau tombera alors

Sur la sympathique Dati


Pour les malheureux artistes

La réalité est tragique

Seul le précieux perchiste

Fera les jeux olympiques



 





jeudi 14 décembre 2023

Lire à haute voix.

La célébration de l’écrit.

 

 




Vous avez dans les mains un livre qui résonne en vous d’une étrange manière. Vous sentez qu’entre lui et vous, se noue une belle amitié, un bonheur qui ne se satisfait pas du silence habituel de vos lectures. Celui-ci réclame un engagement plus fort, une promesse de tendresse, une envie de communion. Vous désirez l’honorer comme il le mérite, lui accorder ce privilège rare d’une lecture à haute voix.


Vous avez néanmoins quelques scrupules. La pratique n’est pas habituelle. Les vôtres s’interrogeraient sur cette folie soudaine. Lire depuis Saint Augustin se fait au plus profond de soi, dans le recueillement presque. Il y a bien longtemps, vous vous souvenez que le grand-père lisait le journal à haute voix d’un ton monocorde. Vous ne goûtiez guère cette curieuse manie qui voulait sans doute donner de la solennité aux informations, ainsi dévoilées à la connaissance de toute la maisonnée.


Vous vous revoyez encore, enfant, en phase d’apprivoisement des lettres, déchiffrant à haute voix le livre d’initiation posé sur la table de la cuisine. La « pie » passait sa vie dans le « nid » ; vous étiez en souffrance devant un exercice alors périlleux. Vous avez eu la chance de dompter cet apprentissage : vous êtes devenu un lecteur quand tant d’autres sont restés sur le bord de la route, lecteurs incertains, malhabiles ou pire encore, sans plaisir.


La lecture vous a accompagné, le livre également. Toujours dans une poche ou bien un sac, il est votre compagnon fidèle et nécessaire. Il vous a suivi en vacances, au travail, dans les transports, durant vos insomnies. Il est surtout le gardien de vos rêves, posé sur la table de chevet, dernier lien avec la vie éveillée avant que vous ne coupiez l’électricité pour vous endormir en fin de chapitre.


Mais cette fois, il vous faut donner de la voix, laisser résonner les mots de l’auteur, les entendre se répandre dans la maison, occupant l’espace comme ils se sont emparés de votre esprit. Alors, profitant d’être seul, vous osez ce que vous n’aviez pas fait depuis l’école : vous lisez à haute voix. Vous êtes envoûté par ces mots qui se répandent insidieusement ...


Au début, vous hésitez un peu : vous murmurez, craignant sans doute que quelqu’un ne vous surprenne et vous juge. Puis, vous prenez de l’assurance, votre voix envahit l’espace, se fait théâtrale, rebondit dans la maisonnée. Vous êtes votre propre auditeur ; vous êtes sous le charme de votre lecture : elle vous grise, vous entraîne vers des contrées lointaines. L’harmonie du style, la petite musique intérieure de l’auteur vous donnent le tempo. Vous êtes son interprète.


Vous aviez oublié que cela était aussi agréable. L’envie vous prend alors de partager ce moment, de l’offrir à celle que vous aimez. Elle trouve étrange cet instant ; elle est un peu jalouse. Cette voix qui susurre des mots qui ne lui sont pas destinés l’intrigue et l’inquiète. Elle ne reconnaît pas votre voix : elle se sent exclue de cette relation par trop intime. Vous vous êtes fourvoyé. Le livre est une autre histoire d’amour ; il ne faut pas éveiller la jalousie de votre compagne.


Vous décidez alors d’inviter des amis à cet incroyable partage. Ils seront plus compréhensifs sans doute, moins impliqués par l’amour que vous vouez à cet écrit. Vous comprenez bien vite que la proposition va surprendre, faire rire ou bien déranger. Les gens ont perdu cette habitude de la veillée et des échanges simples. Il faut du clinquant, du spectaculaire, de l’image et du bruit ; le livre est passé de mode, la lecture plus encore.


Vous repoussez cette idée : elle est trop farfelue. Vous vous promettez alors d’aller lire dans un salon du livre : voilà qui semble plus approprié. N’en faites rien ; je sais par expérience que ces endroits sont peuplés surtout d’auteurs qui désirent vendre et n’ont nulle envie de donner à entendre ce qu’ils ont écrit. Je les soupçonne de ne pas être particulièrement fiers de leur prose. Je les crois aussi incapables de se montrer ainsi : nus devant le lecteur potentiel. Ils me demandent souvent de me taire, lire certes, mais un livre dûment acheté et loin des oreilles curieuses ...


Il ne vous reste plus qu’à vous inscrire dans un atelier de lecture à haute voix, un cercle de doux rêveurs ou bien un club de pauvres nostalgiques des plaisirs d’antan. Vous serez émerveillé des lectures de vos coreligionnaires, emporté par leurs choix puis, à votre tour, vous les entraînerez dans vos secrets frissons. Cela deviendra pour vous une belle et douce assuétude. Le livre ne sera plus un plaisir solitaire. Il se donnera en partage sans aucune pudeur.


Lecture à haute-voix






Ô qu'il est loin le temps du Bé A Ba

Lorsque nous ânonnions à chaque mot

Le déchiffrage prenant alors le pas

Sur la compréhension à fleur de peau


La fierté nous donnait rendez-vous

Avec l'étape ultérieure

Quand, sans hésitation, d'un seul coup

Toute la phrase surgissait par bonheur


Alors, le maître impitoyablement

Reprochait les fautes de liaison

Nous recommencions patiemment

En signalant ces pièges d'un pont


Survenait ensuite la ponctuation

Notre empressement trop souvent fautif

Empêchant de prendre respiration

Nous demeurions approximatifs


L'intonation réclamait son tour

Nous devenions alors des acteurs

Déclamant en de curieux détours

Pour rendre les intentions de l'auteur


Fortes de ces vocalises, nos voix

Nous distrayaient au fil du chemin

Nous égarant loin de la bonne voie

Nous en perdions le sens, c'est pas malin


Il fallut bien des années de labeur

Pour apprivoiser cet art délicat

Qui restitue la magie de l'auteur

Grâce à la lecture à haute-voix


Lorsqu'enfin nous touchions au but

Nous gardâmes en notre fort intérieur

Tous ces sons dans notre seul occiput

Par crainte des moqueries extérieures


La lecture se tut, silencieuse

Pour le seul plaisir de son usager

Oubliant alors que : partageuse,

Elle enchanterait toute l'assemblée !


Enfin, osant rompre le silence,

Pour enchanter tout un auditoire

Nous déclamons devant l'assistance

Ce qui jadis, naquit d'un écritoire

•••


 


vendredi 3 novembre 2023

Sortir du cadre

 

S'exposer





Il y a des paradoxes qui méritent qu’on les décrive à traits grossiers afin d'esquisser les mystères qui régissent cette curieuse volonté de se produire en public. Que ce soit par le truchement d'une création plastique ou par la mise en danger de son propre corps devant des spectateurs toujours prompts à tirer sur tout ce qui bouge, l'artiste s'expose bien plus qu'il n'expose son savoir-faire et son expression artistique.


C'est d'abord lui qu'il place au centre de la lumière, avec ou sans projecteur, c'est lui ou son double qui se trouvent sur le devant de la scène. Devant les regards inquisiteurs des quelques personnes qui lui ont fait l’aumône d'une attention, il risque gros et en premier lieu, non pas les balles perdues mais plus précisément les dos qui se tournent, les passants qui ne s'arrêtent pas, les indifférents pour qui il n'est qu'une toile de fond, les malotrus qui font comme s'il n'existait pas.


L'artiste espère un peu de considération lui qui expose sans pudeur l'arrière-cour d'une âme qui lui en fait voir de toutes les couleurs. Interrogations, doutes, inquiétudes, craintes, peurs sont les sujets qu'il tente de coucher sur la toile ou dans ses œuvres, de mettre en scène afin de partager sa vision du monde sans fard ni retenue.


Cette exposition serait d'une totale vacuité s'il y avait, dans l'assistance, des êtres attentifs qui sont en mesure de traquer sa personnalité, de lire dans ce qu'il propose la profondeur de sa personnalité, la substance même de son discours. Hélas, ou fort heureusement, ces esthètes éclairés sont rares. Le plus souvent, les curieux se contentent simplement d'en rester à la surface des choses, s'en prendre la peine d'aller au-delà du visible afin de pénétrer le sensible.


Exposer suffira, s'exposer n'est certes pas de mise quand le picorage est la règle du côté des invités qui viennent surtout pour un vernissage, quelques petits fours et l'occasion de croiser de nombreux amis. Le bavardage et la déambulation sont préférables à l'arrêt sur image, à l'introspection d'un tableau, à la contemplation d'une sculpture, à l'admiration silencieuse d'une œuvre, au décryptage d'un discours sous quelque forme que ce soit.


L'expression du visiteur ne sera alors constituée que de fadaises aimables, d'un enthousiasme de façade, de propos convenus qui viendront mettre du vernis afin que seul le locuteur de passage brille en société. Il est important pour lui de sortir le mot qui fera date, la formule qui accrochera tous ses comparses, la comparaison qui servira de piédestal à l'artiste.


Puis, on fermera le ban, la foule se retirera et rien de cette chair qui a été mise en avant n'aura été évoquée par les picoreurs de l'instant. L'artiste restera en tête à tête avec lui-même, poursuivant inlassablement cette conversation intérieure dont il livre ici quelques bribes. Il s'est exposé sans avoir été dévoilé ni même compris. Il s'est mis à nu sans que quiconque l'ait remarqué.



D'autres ont compris et se refusent à l'indifférence. Ils franchissent le pas, se mettent en danger, font de leur propre corps l'enjeu de leur création. Ils confondent l'art et le spectacle, faisant alors performance pour attirer les regards, toucher les adeptes de l'enthousiasme convenu. Ils se perdent dans une démarche qui n'a plus rien à dire sur le fond des choses, ils sortent du cadre pour céder à la vacuité de cette société.


S'exposer c'est continuer inlassablement d'espérer qu'un regard, rien qu'un seul, se posera un jour sur sa production en s'exclamant : « Je t'ai compris ! Je t'ai découvert ». Si des artistes attendent simplement la vaine promesse d'une vente, ils s'exposent à bien des désillusions. L'art n'est pas marchand, il prend date avec l'avenir sans jamais exposer son auteur à la renommée, à la richesse, à la gloire. Ces vains espoirs qui deviennent fardeaux tout en exposant ceux qui en bénéficient au risque de n'avoir plus rien à dire.

 

Tableaux de Gérard Aubard 

visibles en cette exposition à la maison de Loire du Loiret 





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