En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Il advint qu'une
fois, une gardienne d'Oies trouva que ses bêtes aimaient tout
particulièrement un pré à l'écart des quelques maisons d'un bourg
de Sologne. La gentille demoiselle se douta que les cacardeuses
avaient une bonne raison de préférer l'herbe en cet endroit. Elle
se mit en quête de découvrir le motif de ce penchant
particulièrement marqué.
L'herbe n'était
pas différente de celle des autres prés
quoique fut peut-être plus touffue et plus grasse. C'est du moins ce
qui semblait
à la belle Aphrodite car tel était le prénom que des parents
bienveillants lui avait octroyé. Elle était d'une beauté sublime,
méritant ainsi ce patronyme dont elle ignorait qu'il avait lien
étroit avec le troupeau qui était sous sa garde.
Aphrodite,
déesse de l'amour est en effet associée à l'oie. Son nom signifie
qui sort de l'écume, un peu comme notre fée Houlippe quand elle
surgit du fond de la Loire pour s'élever dans les airs, tirée par
deux cygnes noirs, animaux en grande parenté avec l'oie au point que
les celtes les réunissaient dans une même vénération.
Elle remarqua
que cette prairie était le refuge d'une colonie d'escargots des
haies, espèce à la coquille jaune qui avait trouvé tout
naturellement sa place en Sologne. La
belle supposa un temps que ses oies étaient gourmandes des
céphalopodes pour leur coquille
afin d'enrichir leur alimentation du calcium de la coquille
pour renforcer leurs œufs. Mais après bien des heures de
surveillance, elle dut renoncer à cette piste. Ses oies boudaient
les carcalodes qu'on nomme aussi cagouilles.
Elle pencha
alors pour une appétence toute particulière pour l'herbe de ce pré.
Elle en examina attentivement la composition. Elle finit par
supposer que les bêtes avaient un penchant pour la fleur de
pissenlits qui comme chacun sait est un excellent diurétique. Elle
ne fut pas surprise de l'aspect caca d'oie de la fiente de ses
belles. Mais là encore, elle faisait fausse route car c'était les
racines de cette fleur qui avaient leur préférence ce qui explique
sans doute qu'elles accompagnent les défunts dans leur dernier
voyage dans la symbolique celte.
Puis elle
chercha à comprendre leur langage pour en savoir un peu plus. Elle
avait appris que les traces des pattes d'oie sur le sol argileux
étaient les prémisses d'une langue que les initiés qualifiaient de
langue des oisons que des moins instruits attribuèrent à tous les
oiseaux. Elle chercha à décrypter ces traces qui se confondaient
parfois avec la coquille Saint-Jacques dans ce jeu de
mère aille(je
ne comprends pas) qui menait les
pèlerins sur le chemin. Elle se perdait dans ce langage trop
ésotérique pour une humble gardienne d'oies.
À force de
creuser le problème, elle perçut dans sa quête qu'il y avait là
un message qu'elle devait absolument résoudre. Elle se savait sur la
voie, une voie sacrée pour la bergère. Se sentant dépassée
par cette mission, elle trouva le courage de solliciter un sage, un
homme à la réputation étrange. On le disait meneur de loup et
parfois loup-garou. Lui pourrait décrypter cette énigme.
La gardienne
d'oie comprenait qu'elle se trouvait face à un mystère comme on les
aime dans ce pays. La Malnoue devait une fois de plus être
responsable de ce phénomène. Cette mystérieuse créature des
profondeurs, reine des eaux souterraines avait depuis toujours hanté
l'imaginaire solognot. Pour en avoir le cœur net, elle était
certaine que seul son ami Norbert sourcier tout autant que sorcier
allait tirer cette affaire au clair. Cet homme d'une immense sagesse
et possesseur
de pouvoirs occultes trouverait la clef de l'énigme.
Norbert
n'agissait pas comme ses collègues avec une baguette de coudrier. Il
avait un pendule car il prétendait qu'il pouvait ainsi distinguer
les courants telluriques des noues souterraines. Il aimait à creuser
à l'intersection de ces deux puissants réseaux, plaçant ainsi ses
puits sous la protection des forces terrestres.
C'est ainsi que
répondant à la demande d'Aphrodite à laquelle il avait accordé
toute l'importance qu'il convenait de donner à l'observation qu'elle
avait faite, il constata que
son pendule s'affolait littéralement en un endroit particulier de ce
pré aux oies. Norbert saisit dans l'instant l'importance de la
découverte : il y avait là une source qui devait disposer de
vertus miraculeuses.
Il n'eut certes
pas beaucoup à creuser. L'eau affleurait, elle ne demandait qu'à
jaillir, ce dont les oies avaient eu l'intuition. Il est possible au
demeurant qu'elles auraient fini par mettre à jour cette source pour
peu qu'on leur en laisse le temps. Il est fort probable qu'alors, la
chose passât inaperçue, ce qui eut changé
la face de l'histoire.
Norbert et
Aphrodite avaient quant à eux perçu
l'importance de leur découverte qui eut lieu le 4 juillet en cette
année 1 371 sous le règne de Charles V le sage, mille ans jour pour
jour après qu'une oie par son incessant cacardement venait de trahir
un certain Martin qui voulait échapper à la lourde charge d'évêque
de Tours. C'est donc tout naturellement que la Fontaine prit le nom
du grand Saint.
L'eau se montra
bien vite capable de lutter efficacement contre les symptômes de
l'influenza aviaire maladie qui chez l'humain provoque
des troubles similaires à ceux de la grippe courante ; à
savoir une fièvre, une toux, des douleurs musculaires, un mal de
gorge, des infections oculaires et des infections respiratoires
graves, y compris une pneumonie. Il y eut
bien vite des processions pour venir profiter des bienfaits de la
Fontaine Saint Martin tandis que l'oie fut rapidement farcie de
pommes et grillée,
accompagnée
de choux rouges, pour devenir un plat de fête. La suite trouva son
expression dans la naissance d'une fête des oies, bien après que
Aphrodite et Norbert ne soient plus que des souvenirs effacés de la
mémoire locale.
Quant au
charmant bourg de Souvigny en Sologne, quand il se dota d'une église,
elle fut naturellement dédiée
au grand saint tourangeau que l'on montre souvent accompagné de son
âne. L'oie fait elle aussi parti de son panthéon, vous saurez
maintenant pourquoi.
Il advint une fort
curieuse histoire dans une de ces nombreuses gentilhommières de
briques qui ont poussé comme des champignons en Sologne au XIX°
siècle. L’opulence et le confort ne préserve pourtant pas des
malheurs d'un XX° siècle qui débute dans l'effroi. Ceux
qui ont échappé à l'affreuse guerre qui a mis l'Europe à feu et à
sang, durent encore affronter un autre redoutable fléau.
Florent,
un fils d'une famille de nobliaux n'échappa pas aux malheurs de
l'époque. Lui qui n'avait pas l'âge de rejoindre les tranchées,
avait eu le malheur de perdre ses deux frères dans les grandes
offensives de Nivelle. Puis, la paix enfin advenue, ce furent ses
deux sœurs qui périrent de l' effroyable grippe espagnole ! Comment
avoir le cœur en joie dans de telles circonstances ?
Le
garçon a trouvé exutoire dans la musique. Il a bénéficié
d'excellents professeurs, débuta très jeune le piano et le violon.
Pendant les terribles années de guerre il s'est préservé du
désespoir dans sa bulle musicale, un espace protecteur qui lui
permet de supporter l'effroi d'une période de deuil et de souffrance
chez lui comme dans tous le pays. Puis quand la maladie survient,
quand la mort frappe à nouveau dans le château de Sologne, il se
donne l'illusion d'échapper à la folie en composant des mélodies
tourmentées et magnifiques.
Florent
ne supporte plus de vivre au château. Trop de souvenirs douloureux
lui rappellent ceux qui sont partis. Ses vieux parents murés
désormais dans le silence, ces pièces vides, habitées par la
présence de ceux qui sont partis, les portraits accrochés aux
murs : autant de raison de fuir la belle demeure de briques aux
multiples pièces.
Né
une cuillère dorée dans la bouche, il ne connaît pas les affres du
manque et des difficultés matérielles. Pour lui, les soucis
financiers ne se posent pas. Ses parents lui ont aménagé le relais
de chasse, au fond de la vaste propriété, juste en bordure du plus
grand des étangs. Là, il peut recevoir sans gêner quiconque, ses
amis musiciens, les seuls qui lui permettent d'oublier
l'insupportable.
Le
jeune homme joue toute la journée, passe du piano au violon et,
quand il veut se reposer un peu, compose ou bien chante de sa
merveilleuse voix de ténor. Ayant tous les talents, il s'accorde
même quelques escapades du côté du répertoire des contre-ténors.
Il fait l'admiration de ses pairs, d'autres privilégiés qui
occupent leur oisiveté parmi les notes et les instruments. La
curieuse troupe passe des nuits entières à jouer et boire avant que
de tomber de fatigue et d'alcool au petit matin …
Une
nuit, dans les bois environnants, une femme mystérieuse
s'avance. Elle est jeune ; sa longue chevelure flamboyante
flotte au vent. La belle se meut d'un pas sûr ; ses yeux
brillent dans l'obscurité. Elle est enveloppée des brumes de
l'étang tout proche quand elle s'approche du pavillon de chasse.
Elle est vêtue d'une longue cape noire et d'une grande robe rouge,
brillante et ornée de dentelles. Amanita, puisque tel est son nom,
passe tout à la fois pour une diablesse, une sorcière ou bien une
courtisane égarée dans les bois. Elle attire tout autant qu'elle
inquiète …
Amanita
aimantée par les vocalises de Florent, désire cet inconnu dont la
voix la met en transe. Il sera sa nouvelle proie, sa gourmandise
aussi. Elle veut le séduire, en faire son esclave, son jouet, comme
elle a l'habitude d'agir avec les hommes avant de disparaître et de
les laisser à leur triste sort. C'est une fée maléfique,
envoûteuse, une créature de chair, de volupté et de luxure.
Malheur à qui croise son chemin !
Quand
la beauté vénéneuse pénètre dans le pavillon de chasse, le
silence se fait. Son allure impressionne tous les amis de Florent.
Ceux qui jouaient d'un instrument se figent, ceux qui chantaient se
taisent. Dans le regard de tous ces jeunes gens, le désir est
immédiat. La nouvelle venue dispose d'un charme instantané :
elle les a tous envoûtés. Une fois encore, elle a tous les hommes à
ses pieds …
Tous
? Non, Florent continue de chanter ; indifférent à la beauté,
insensible à l'ensorceleuse ; il ne s'est pas interrompu. Mieux
même, jamais il n'a chanté si bien, si profondément, de manière
si troublante. La voix du chanteur est de cristal, son visage d'une
pâleur sublime. Sa voix touche l'âme de la Messaline ; c'est
elle qui tombe en pâmoison devant ce chanteur céleste.
Dans
la pièce, on devine le trouble de chacun. Les amis de Florent se
bousculent pour s'approcher de la sublime Amanita. Celle-ci, tout au
contraire, a perdu la froideur et la distance qu'elle s'est toujours
plu à prendre pour charmer les hommes. Florent chante, indifférent
à ce qui se déroule autour lui, il est comme porté par une
inspiration céleste, son chant bouleverse, impose le silence et
l'admiration.
Soudain,
rompant le charme de la mélodie, Amanita se jette aux genoux du
chanteur, le supplie de la regarder, de la prendre dans ses bras.
Elle s'offre, impudique et conquise, à celui qui a su toucher son
cœur. Son comportement est indécent , elle frappe son sein ,
déchire sa robe pour finir par découvrir une poitrine offerte à
son amour.
Devant
la beauté sculpturale de ses attraits, les autres garçons
s'exclament ; ils se bousculent pour voir ce corps parfait
tandis que Florent est horrifié. Jamais, non jamais, il ne pourra
accepter cette diablesse, elle lui répugne : elle est pour lui
l'incarnation du mal. Il devine le danger, il prend son violon pour
jouer un requiem, une musique divine pour chasser les forces de
Satan, incarnées par cette Amanita mortelle.
La
jeune femme se lève et à son tour se met à chanter pour
accompagner le violoniste. Tous les témoins se souviennent d'un
moment unique, d'un étrange contrepoint entre une mélodie céleste
et une chanson sortie des ténèbres. La voix de la femme en rouge
est caverneuse, étrangement grave, profonde et menaçante.
Tous
les amis de Florent sont pétrifiés. Le contraste musical est
saisissant : ils sont incapables du moindre mouvement. Ils
ressentent en ces instants un trouble inquiétant, pressentant un
cataclysme, une menace sourde qui électrise l'assemblée. L'un deux,
manquant d'air, décide d'ouvrir la fenêtre, il pense qu'ainsi
chacun retrouvera ses esprits. Mal lui en prend.
Dans
l'instant une boule de feu surgit on ne sait d'où. La foudre s'abat
sur le violoniste qui se fige pour l'éternité. il n'est plus qu'un
bloc de granit : une statue si réaliste que chacun retrouve les
traits de celui qui fut leur camarade. Le temps de se remettre de
leur frayeur, tous les amis de Florent cherchent du regard la
créature qui a provoqué le drame. Nulle trace de la diablesse :
elle s'est volatilisée dans le fracas du tonnerre.
La
nuit s'achève, petit à petit les jeunes gens sortent de leur
torpeur. Ils se concertent, cherchent à retrouver leurs esprits, à
proposer une explication rationnelle à ce qui s'est déroulé devant
eux. Ils en sont incapables, d'autant qu'il leur faudrait servir une
explication aux parents de Florent déjà si accablés par
l'existence. Que leur dire ?
C'est
l'un deux qui propose de leur servir une fable, un mensonge
acceptable pour atténuer la douleur et expliquer l'inexplicable. Les
jeunes gens installent sur un promontoire qui surplombe
l'étang, la statue de granit puis ils partent annoncer aux vieux
parents que leur Florent a décidé de quitter le pays. Il a depuis
longtemps préparé sa fuite et, pour qu'ils se souviennent de lui, a
réalisé cette sculpture …
Les
parents sont effondrés. Leur dernier enfant les a quittés mais la
beauté si mystérieuse de l'éphèbe sculpté apaise au fil du
temps leur chagrin. C'est comme si leur cher Florent était présent
au cœur de cette œuvre d'art. Ils viennent ainsi chaque jour
s'asseoir longuement devant la statue. Il leur semble entendre le
violon et le chant de leur cher enfant.
La
douleur avait été si vive toutefois qu'ils chassèrent les amis de
Florent. Ils eurent même l'idée de raser le pavillon de chasse sans
pour autant aller jusqu'au bout de cette action. Ils se persuadèrent
que la statue les a suppliés de garder la maison et même de la
confier à Jacquenote, une gamine du village, née la même année
que Florent.
La
petite était de condition modeste et de santé fragile. Fille des
jardiniers, elle avait toujours grandi ici, à l'écart des autres.
Elle ne parlait pas ; elle n'était pourtant pas muette.
Souvent, quand Florent jouait de la musique, elle s'approchait à
distance et fredonnait de si belle manière que le garçon appréciait
ses visites discrètes.
Ce
fut une évidence pour les parents que c'était cette pauvre fille
qui devait garder la mémoire de leur enfant. Jacquenote
entretiendrait le pavillon dans l'espoir, qu'un jour, leur garçon
revienne. La jeune fille fit tant et si bien que jamais le relais de
chasse ne fut aussi agréable. Elle en fit une sorte de musée en
l'honneur de celui qui était parti ; elle planta des fleurs
tout autour de la maison et plus encore autour de la statue.
Chaque
jour, elle aussi passait de longues heures près du violoniste en
granit. Mais ce qui en advenait alors était de plus en plus
incroyable. Jacquenote faisait des gammes, travaillait sa voix,
chantait de plus en plus merveilleusement. Bientôt, celle qui ne
parlait pas, qui fuyait la présence des humains, celle-là qui
n'était jamais allée à l'école et qui n'avait jamais appris la
musique, cette pauvrette atteignit au sublime. Elle chantait comme
personne jusque là n'avait chanté, si ce n'est peut-être Florent.
Un
matin d'automne, la propriété se trouva couverte d'un curieux
champignon rouge avec des points blancs. Ce même jour, Jacquenote et
la statue avaient disparu. Que s'était-il passé ? Nul ne sut
le dire. Les parents du violoniste
furent retrouvés morts sur le banc là où se dressait jusqu'alors,
la statue de granit. Ils avaient un curieux sourire au coin de la
bouche ; ils se tenaient tendrement enlacés, apaisés dans la
mort qui les avait saisis tous les deux dans le même instant.
Les
champignons furent baptisés Amanite. Certains prétendaient que leur
poussée avait brisé la malédiction de Florent. La diablesse
s'était faite champignon vénéneux et le jeune homme était parti
avec celle qu'il avait toujours aimée. De Jacquenote et de Florent,
nul n'eut jamais de nouvelles, il se murmure qu'il y a parfois des
soirées magiques en Sologne où des promeneurs prétendent entendre
un violon accompagnant la voix sublime d'une chanteuse invisible.
Beaucoup
se moquent et affirment alors qu'ils ont dû faire abus de
champignons hallucinogènes. Les gens sont si méchants et surtout
réfractaires aux mystères qui échappent à la raison. Prenez donc
la peine de venir à votre tour vous promener dans notre belle
Sologne. Vous aurez peut-être le bonheur d'entendre Jacquenote et
Florent. Si c'est le cas, gardez ce plaisir pour vous et n'en dites
rien à personne.
Il
advint que dans ce village de
Sologne, une femme repoussée par tous, tant pour sa saleté que pour
le mystère qu’elle dégageait, vécu une curieuse rédemption. Les
uns la disaient sorcière en se signant à son approche, les autres
se prétendant moins superstitieux se contentaient de la fuir comme
la peste. Tous en tout cas, passaient leur chemin à son approche. Il
est vrai que l’ostracisme dont elle était victime l’avait
poussée à se négliger si parfaitement qu’une odeur repoussante
exhalait de sa personne.
Bien
sûr, cette pauvre femme vivait à l’écart du village, entretenant
un jardin et quelques chèvres, des poules et des lapins afin de
n’avoir rien à solliciter des autres, ceux-là même qui pinçaient
le nez et tournaient le dos à son approche. Elle en avait pris son
parti, s’enfermant sans doute elle-même dans un comportement qui
la mettait consciemment en marge de sa communauté villageoise.
Pourtant,
parfois, elle recevait des visites clandestines. C’était toujours
à la tombée de la nuit, après bien des détours que des personnes
venaient frapper à sa porte. C’est qu’il leur fallait une bonne
raison pour affronter ainsi l’odeur de la dame. À chaque fois,
c’était pour ses dons inhabituels que cette visite avait lieu,
subrepticement, rapidement, le plus discrètement possible. Personne
d’ailleurs ne se vantait jamais d’avoir eu recours à ses
étranges services.
Ils
étaient de nature clandestines, si mystérieuse d’ailleurs que
monsieur le curé en personne, un jour, en chaire, avait fustigé
cette diablesse qui en une autre époque aurait fini sur le bûcher
de l’inquisition. Paroles prémonitoires d’un être aussi borné
qu’intolérant ou bien menace à peine voilée ? Chacun de
médire en public de cette sorcière, donnant ainsi raison à ce
triste ministre d’un Dieu qui avait laissé la miséricorde en
cours de route.
C’est
la Malnoue qui faisait preuve de charité chrétienne, en dépit de
la détestable réputation qui lui était faite. Jamais elle ne
refusait jamais de porter assistance à qui venait réclamer son
aide, le rouge de la honte aux joues. Elle savait bien des secrets de
la nature, préparait des décoctions dont elle avait le secret pour
soulager là où le médecin avait échoué. Elle rendait également
des menus services avec des aiguilles à tricoter qui évitaient
d’autres layettes. Elle barrait le feu et faisait disparaître les
verrues en apposant ses mains sur la partie en souffrance.
Les
villageois avaient tous remarqué du reste qu’en dépit d’une
crasse innommable, la Malnoue avait toujours les mains propres, les
ongles curés, la peau douce en cet endroit précis. Une délicatesse
de sa part, le souci sans doute de ne pas perdre ses pouvoirs
magnétiques et la preuve qu’elle aurait été capable de ne pas
tant se négliger par ailleurs si elle avait reçu un peu plus de
considération.
Car,
une fois son office effectué, une fois son œuvre accomplie, elle
recevait certes quelques récompenses pécuniaires, à la seule
appréciation de ses clients d’occasion, sans doute davantage pour
le paiement de son silence que pour ce qu’elle avait pourtant fait
avec une efficacité jamais démentie. Elle n’était pas dupe et
n’entendait jamais le plus petit remerciement. Les gens sont si
ingrats !
Elle
en avait soulagé des peines, elle en avait repoussé des mauvaises
surprises, des maux insupportables, des souffrances sans que
quiconque ne se soucie ensuite de ses douleurs à elle, qui, certes,
n’étaient pas physiques ! Elle en avait pris son parti,
n’attendait plus rien d’eux. La mauvaise réputation vous colle à
la peau et rien ne permet de décoller les yeux de ceux qui montrent
du doigt qui vit à rebours de la masse bêlante.
C’est
curieusement en odeur de sainteté que la Malnoue acheva son parcours
dans cette vallée de larmes. Un soir, le tocsin résonna dans la
petite bourgade, le feu avait pris dans une chaumière, rendant vite
impossible toute approche dans la fournaise. Pourtant, il y avait là,
trois enfants coincés à l’étage dont on entendait les cris de
frayeur sans que personne ne puisse venir à leur secours. Les
habitants étaient là, devant ce terrible spectacle, hébétés et
impuissants. Leurs pauvres seaux d’eau étaient de peu de recours
devant une telle tragédie.
La
Malnoue s’approcha, elle pénétra dans les flammes sans un regard
pour ceux qui étaient restés les bras ballants devant la scène.
Elle monta l’escalier encore praticable. Protégée par sa gangue
de crasse, elle supportait vaillamment les assauts du feu. Elle
revint une première fois, portant les deux plus jeunes, qu’elle
avait enveloppés dans une couverture pour leur permettre de
supporter le trajet.
Sans
un mot, elle retourna dans l’enfer. Ces cheveux étaient brûlés,
ses joues montraient déjà les stigmates de l’horreur. Ses mains
avaient été les premières naturellement à souffrir des
meurtrissures du feu. Elles n’étaient plus que plaies et charpies.
Nonobstant des souffrances insupportables, elle retourna dans la
fournaise et revint, à bout de force et de vie, porteuse de l’aîné.
Elle
n’eut que le temps de déposer l’enfant dans les bras de monsieur
le curé, ironie du sort, celui-là la même qui lui avait promis les
flammes de l’enfer, avant que de rendre son dernier souffle dans un
étrange silence. L’instant d’après, un vacarme épouvantable
accompagna l’effondrement de la maison.
Quelques
jours plus tard, toute la communauté sans exception se retrouvait
entassée dans une église pleine à craquer, pour honorer la mémoire
de l’héroïne. Monsieur le Recteur dans ses habits sacerdotaux
n’avait pas lésiné sur le décorum, la maison de Dieu était
couverte de cierges pour célébrer la gloire de celle qui était
morte en martyre .
Il
monta en chaire pour lire une épître, là même où il avait voué
la malheureuse à son destin futur. Les fidèles, oublieux alors des
mauvaises paroles qu’ils tenaient tous contre celle qui un jour ou
l’autre leur avait rendu service, avaient la mine confite,
agenouillés, en train sans doute de confesser au très grand leurs
fautes passées dans le secret de leur cœur.
Soudain,
les portes de l’église s’ouvrirent en grand, un énorme coup de
vent fit frissonner tous les participants. Au loin, le cri d’une
chouette glaça les sangs de ces braves gens. Le curé se signa par
trois fois. C’était trop tard, le malin était passé par là,
tous les cierges avaient été soufflés dans le même instant.
On
se dépêcha de mettre en terre la malheureuse, la Malnoue ne dut de
pénétrer dans l’enceinte sacrée que par l’acte de bravoure qui
fut le sien. Point de pierre tombale, personne n’avait songé à la
remercier même après ce sacrifice magnifique. Elle reposait dans le
carré des indigents, la honte n’étouffe pas ces drôles de
paroissiens.
Le
temps passa, le printemps revint. Là où la Malnoue reposait pour
l’éternité, des plantes poussaient sans que personne n’ait
songé à fleurir sa tombe. C’était des aloès, plantes réputées
pour soigner les brûlures. Chacun comprit enfin que ce message
venait du ciel et non des flammes de l’enfer. C’était sans doute
un peu tard, mais c’est souvent ainsi. Ne blâmons pas ces braves
gens, les jugements sont souvent hâtifs, les mauvaises réputations
ne se défont pas en un jour !
Irène,
la Malnoue de Sologne, pour passer le temps, à moins que ce ne soit
pour penser à de nouveaux sortilèges, se promenait tranquillement
au bord d’un étang quand un héron attrapa dans son bec un petit
crapaud qui passait à proximité de l’oiseau aux aguets. Ce
spectacle propre à la loi immuable de la nature eut cependant l'heur
de déplaire à la vieille sorcière. Il faut bien admettre qu'elle
avait une préférence affirmée pour le crapaud qui en bien des
aspects avait de nombreuses similitudes avec elle dans l'esprit des
gens du pays.
Le
pauvre batracien se trouva pris au piège de l’oiseau qui,
importuné par la présence de la sorcière dont il devinait les
pouvoirs maléfiques, s’envola pour déguster sa prise plus loin.
Le héron, hasard ou intervention diabolique, trouva sur son chemin
une corneille agressive qui l’attaqua en plein vol. La corneille,
j'espère que vous garderez ce secret, venait précisément de
s'envoler de l'épaule de dame Irène.
Pour se défendre de ce charognard redoutable, l'échassier qui n'est
pas des plus à l'aise en vol, lâcha le crapaud pour prendre la
fuite. Tandis que la corneille, sa mission accomplie revint se
percher sur sa maîtresse, le batracien qui venait de vivre son
baptême de l'air, tomba mollement sur un tapis de bruyère, au pied
de La Malnoue.
La
bonne sorcière de Sologne croyait aux signes du destin même quand,
comme dans le cas présent, elle lui avait donné un petit coup de
main. Irène prit le crapaud dans sa menotte, l’observa
attentivement. Elle savait qu’elle était trop vieille pour
profiter d’un époux ; le temps était passé de batifoler
dans la forêt et de mener grand sabbat. Cependant, elle se sentait
seule. La présence des vipères, de sa corneille et de quelques
chouettes et hiboux ne pouvait combler sa terrible solitude.
La
Malnoue éprouva soudain le désir d’avoir un fils à chérir qui
s’occuperait d’elle tendrement. Point n'était besoin pour elle
de recourir à un quelconque inséminateur ou à des procédés que
la science ignore, elle savait comment s'y prendre dans le catalogue
de ses pouvoirs miraculeux. Elle embrassa le crapaud qui se
transforma sur-le-champ en un jeune berger.
Durant
deux années, La Malnoue et son fils adoptif vécurent heureux sans
qu'elle déclarât cette naissance aux services de l'état civil de
sa commune. Elle n'eut d'ailleurs qu'à se féliciter de cette petite
omission. Mais ceci, nous le découvrirons plus tard. Toujours est-il
que cette compagnie modifia singulièrement le comportement de
l’irascible sorcière. Les gens du bourg se félicitèrent d'une
métamorphose dont ils n'avaient pas l'explication, Irène
s’évertuant à tenir au secret son rejeton adoptif.
La
vieille avait cessé de jeter des sorts ; les gens du voisinage
s’en trouvaient fort bien. Elle passait son temps à raconter des
histoires à dormir debout à ce fils tombé du ciel. Est-ce pour ça
que ce pauvre diable, levait souvent les yeux aux cieux quand sa mère
lui racontait des sornettes.
Le
jeune homme du reste commençait à trouver le temps fort long,
d’autant que sa vieille mère radotait de plus en plus
sérieusement. De son côté, la birette s'inquiétait de perdre la
main à se montrer trop gentille depuis tout ce temps. Ce fils
finissait par lui peser grandement et surtout, elle avait grande
crainte de perdre ses pouvoirs maléfiques qu'elle s'était juré de
ne pas mettre en œuvre devant lui.
Un
jour, ça va de soi, elle eut une mauvaise idée derrière la tête.
Irène interrogea son gamin. Elle lui demanda ce qui lui ferait
plaisir si elle avait la possibilité dans l'instant d'exaucer son
vœu. Le gentil garçon en bon ingrat, comme le sont tout
naturellement tous les jeunes gens de son âge réclama une jeune
bergère pour unir sa destinée à la sienne.
Pour
la Malnoue ce n'était qu'une merveilleuse aubaine. Tout en se gratta
la verrue qu’elle avait sur le bout d’un nez aussi aquilin que
possible, elle prétendit à son fils qu'elle était un peu sourde,
manière de justifier le forfait qu'elle allait commettre. Elle avait
déploré que la région était infestée de caquésiaux, ces maudits
moustiques qui la tourmentaient plus que tout autre. Jamais elle
n'avait songé que c'était sans doute la juste récompense d'une
hygiène intime largement défaillante.
Pour satisfaire sur le champ son rejeton et faire d'une prière deux
mauvais coups qui tourneraient tous deux à son avantage, elle cracha
par terre et psalmodia une curieuse mélopée. Aussitôt le berger
redevint crapaud alors qu'une adorable petite femelle crapaud passait
justement par là.
Il
ne fallut qu'un regard pour que les deux animaux se plurent dans
l’instant. Ils partirent en bondissant de joie tout en bénéficiant
de l'expérience passée du garçon. C'est ainsi qu'ils évitèrent
soigneusement de côtoyer les hérons tout comme la dame Irène dont
il était impossible de présager de ses intentions. Tous deux eurent
beaucoup de petits crapauds qui mangèrent énormément de
maringouins. La Malnoue en tira un bénéfice largement supérieur à
la conversation d'un nigaud sans la moindre éducation. Il est vrai
qu'elle ne s'était guère souciée de lui en fournir une.
Retrouvant
sa chère corneille, ses vipères et toute sa ménagerie d'antan,
elle s'empressa de revenir à de bien plus vilaines intentions. Elle
retrouva dans l’instant son humeur exécrable, ses maléfices et la
détestation de toutes les bonnes âmes de Sologne. Il n'est jamais
bon de vouloir forcer sa nature, la Malnoue s'en trouva beaucoup
mieux ainsi. Hélas, elle fut la seule dans ce cas-là.