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jeudi 11 juillet 2024

Victoire !

 

Le loup et le castor.




Un loup venu de l'arctique

Posa ses valises à Cerdon

Trouva le pays sympathique

Avec cinq de ses compagnons


Ignorait alors le projet

Qui justifiait sa venue

Une stupidité sans objet

Proposée par un parvenu


Pour édifier des compères

De jeunes loups ambitieux

Afin qu'ils devinssent des experts

Des prédateurs consciencieux


Pour cette noble ambition

La malheureux fut opéré

Une bonne castration

Afin de mieux collaborer


Un castor témoin oculaire

De cet odieux crime sanglant

Songea que par un froid polaire

C'était un attentat cinglant


Comment dire qu'il se les gèle

Dans pareille situation

Privé de ses animelles

Honteuse énucléation


Le castor redouta soudain

De subir sort analogue

Sa queue ce n'est pas anodin

Attire les éthologues


Il fit alors grand barrage

Sur son impavide Beuvron

Voulant respecter l'adage

« Sans tarder, noyons ce poison ! »


Les flots submergèrent la zone

De sorte qu'à la queue leu-leu

On puisse évacuer la faune

À l'exception des fielleux


Les séminaristes périrent

Sans que nul ne les regrette

Rien n'est décidément pire

Que des cadres en goguette

•••

Victoire



dimanche 7 avril 2024

La fontaine miraculeuse de Souvigny en Sologne.

 

Il n'est pas que l'âne qui se nomme Martin.






Il advint qu'une fois, une gardienne d'Oies trouva que ses bêtes aimaient tout particulièrement un pré à l'écart des quelques maisons d'un bourg de Sologne. La gentille demoiselle se douta que les cacardeuses avaient une bonne raison de préférer l'herbe en cet endroit. Elle se mit en quête de découvrir le motif de ce penchant particulièrement marqué.


L'herbe n'était pas différente de celle des autres prés quoique fut peut-être plus touffue et plus grasse. C'est du moins ce qui semblait à la belle Aphrodite car tel était le prénom que des parents bienveillants lui avait octroyé. Elle était d'une beauté sublime, méritant ainsi ce patronyme dont elle ignorait qu'il avait lien étroit avec le troupeau qui était sous sa garde.


Aphrodite, déesse de l'amour est en effet associée à l'oie. Son nom signifie qui sort de l'écume, un peu comme notre fée Houlippe quand elle surgit du fond de la Loire pour s'élever dans les airs, tirée par deux cygnes noirs, animaux en grande parenté avec l'oie au point que les celtes les réunissaient dans une même vénération.



Elle remarqua que cette prairie était le refuge d'une colonie d'escargots des haies, espèce à la coquille jaune qui avait trouvé tout naturellement sa place en Sologne. La belle supposa un temps que ses oies étaient gourmandes des céphalopodes pour leur coquille afin d'enrichir leur alimentation du calcium de la coquille pour renforcer leurs œufs. Mais après bien des heures de surveillance, elle dut renoncer à cette piste. Ses oies boudaient les carcalodes qu'on nomme aussi cagouilles.


Elle pencha alors pour une appétence toute particulière pour l'herbe de ce pré. Elle en examina attentivement la composition. Elle finit par supposer que les bêtes avaient un penchant pour la fleur de pissenlits qui comme chacun sait est un excellent diurétique. Elle ne fut pas surprise de l'aspect caca d'oie de la fiente de ses belles. Mais là encore, elle faisait fausse route car c'était les racines de cette fleur qui avaient leur préférence ce qui explique sans doute qu'elles accompagnent les défunts dans leur dernier voyage dans la symbolique celte.



Puis elle chercha à comprendre leur langage pour en savoir un peu plus. Elle avait appris que les traces des pattes d'oie sur le sol argileux étaient les prémisses d'une langue que les initiés qualifiaient de langue des oisons que des moins instruits attribuèrent à tous les oiseaux. Elle chercha à décrypter ces traces qui se confondaient parfois avec la coquille Saint-Jacques dans ce jeu de mère aille (je ne comprends pas) qui menait les pèlerins sur le chemin. Elle se perdait dans ce langage trop ésotérique pour une humble gardienne d'oies.


À force de creuser le problème, elle perçut dans sa quête qu'il y avait là un message qu'elle devait absolument résoudre. Elle se savait sur la voie, une voie sacrée pour la bergère. Se sentant dépassée par cette mission, elle trouva le courage de solliciter un sage, un homme à la réputation étrange. On le disait meneur de loup et parfois loup-garou. Lui pourrait décrypter cette énigme.

 



La gardienne d'oie comprenait qu'elle se trouvait face à un mystère comme on les aime dans ce pays. La Malnoue devait une fois de plus être responsable de ce phénomène. Cette mystérieuse créature des profondeurs, reine des eaux souterraines avait depuis toujours hanté l'imaginaire solognot. Pour en avoir le cœur net, elle était certaine que seul son ami Norbert sourcier tout autant que sorcier allait tirer cette affaire au clair. Cet homme d'une immense sagesse et possesseur de pouvoirs occultes trouverait la clef de l'énigme.


Norbert n'agissait pas comme ses collègues avec une baguette de coudrier. Il avait un pendule car il prétendait qu'il pouvait ainsi distinguer les courants telluriques des noues souterraines. Il aimait à creuser à l'intersection de ces deux puissants réseaux, plaçant ainsi ses puits sous la protection des forces terrestres.



C'est ainsi que répondant à la demande d'Aphrodite à laquelle il avait accordé toute l'importance qu'il convenait de donner à l'observation qu'elle avait faite, il constata que son pendule s'affolait littéralement en un endroit particulier de ce pré aux oies. Norbert saisit dans l'instant l'importance de la découverte : il y avait là une source qui devait disposer de vertus miraculeuses.


Il n'eut certes pas beaucoup à creuser. L'eau affleurait, elle ne demandait qu'à jaillir, ce dont les oies avaient eu l'intuition. Il est possible au demeurant qu'elles auraient fini par mettre à jour cette source pour peu qu'on leur en laisse le temps. Il est fort probable qu'alors, la chose passât inaperçue, ce qui eut changé la face de l'histoire.



Norbert et Aphrodite avaient quant à eux perçu l'importance de leur découverte qui eut lieu le 4 juillet en cette année 1 371 sous le règne de Charles V le sage, mille ans jour pour jour après qu'une oie par son incessant cacardement venait de trahir un certain Martin qui voulait échapper à la lourde charge d'évêque de Tours. C'est donc tout naturellement que la Fontaine prit le nom du grand Saint.



L'eau se montra bien vite capable de lutter efficacement contre les symptômes de l'influenza aviaire maladie qui chez l'humain provoque des troubles similaires à ceux de la grippe courante ; à savoir une fièvre, une toux, des douleurs musculaires, un mal de gorge, des infections oculaires et des infections respiratoires graves, y compris une pneumonie. Il y eut bien vite des processions pour venir profiter des bienfaits de la Fontaine Saint Martin tandis que l'oie fut rapidement farcie de pommes et grillée, accompagnée de choux rouges, pour devenir un plat de fête. La suite trouva son expression dans la naissance d'une fête des oies, bien après que Aphrodite et Norbert ne soient plus que des souvenirs effacés de la mémoire locale.


Quant au charmant bourg de Souvigny en Sologne, quand il se dota d'une église, elle fut naturellement dédiée au grand saint tourangeau que l'on montre souvent accompagné de son âne. L'oie fait elle aussi parti de son panthéon, vous saurez maintenant pourquoi.


 


dimanche 13 novembre 2022

Le violoniste et la jeune fille

 

La statue de granit.

 

 

Il advint une fort curieuse histoire dans une de ces nombreuses gentilhommières de briques qui ont poussé comme des champignons en Sologne au XIX° siècle. L’opulence et le confort ne préserve pourtant pas des malheurs d'un XX° siècle qui débute dans l'effroi. Ceux qui ont échappé à l'affreuse guerre qui a mis l'Europe à feu et à sang, durent encore affronter un autre redoutable fléau.


Florent, un fils d'une famille de nobliaux n'échappa pas aux malheurs de l'époque. Lui qui n'avait pas l'âge de rejoindre les tranchées, avait eu le malheur de perdre ses deux frères dans les grandes offensives de Nivelle. Puis, la paix enfin advenue, ce furent ses deux sœurs qui périrent de l' effroyable grippe espagnole ! Comment avoir le cœur en joie dans de telles circonstances ?


Le garçon a trouvé exutoire dans la musique. Il a bénéficié d'excellents professeurs, débuta très jeune le piano et le violon. Pendant les terribles années de guerre il s'est préservé du désespoir dans sa bulle musicale, un espace protecteur qui lui permet de supporter l'effroi d'une période de deuil et de souffrance chez lui comme dans tous le pays. Puis quand la maladie survient, quand la mort frappe à nouveau dans le château de Sologne, il se donne l'illusion d'échapper à la folie en composant des mélodies tourmentées et magnifiques.


Florent ne supporte plus de vivre au château. Trop de souvenirs douloureux lui rappellent ceux qui sont partis. Ses vieux parents murés désormais dans le silence, ces pièces vides, habitées par la présence de ceux qui sont partis, les portraits accrochés aux murs : autant de raison de fuir la belle demeure de briques aux multiples pièces.


Né une cuillère dorée dans la bouche, il ne connaît pas les affres du manque et des difficultés matérielles. Pour lui, les soucis financiers ne se posent pas. Ses parents lui ont aménagé le relais de chasse, au fond de la vaste propriété, juste en bordure du plus grand des étangs. Là, il peut recevoir sans gêner quiconque, ses amis musiciens, les seuls qui lui permettent d'oublier l'insupportable.


Le jeune homme joue toute la journée, passe du piano au violon et, quand il veut se reposer un peu, compose ou bien chante de sa merveilleuse voix de ténor. Ayant tous les talents, il s'accorde même quelques escapades du côté du répertoire des contre-ténors. Il fait l'admiration de ses pairs, d'autres privilégiés qui occupent leur oisiveté parmi les notes et les instruments. La curieuse troupe passe des nuits entières à jouer et boire avant que de tomber de fatigue et d'alcool au petit matin …


Une nuit, dans les bois environnants, une femme mystérieuse s'avance. Elle est jeune ; sa longue chevelure flamboyante flotte au vent. La belle se meut d'un pas sûr ; ses yeux brillent dans l'obscurité. Elle est enveloppée des brumes de l'étang tout proche quand elle s'approche du pavillon de chasse. Elle est vêtue d'une longue cape noire et d'une grande robe rouge, brillante et ornée de dentelles. Amanita, puisque tel est son nom, passe tout à la fois pour une diablesse, une sorcière ou bien une courtisane égarée dans les bois. Elle attire tout autant qu'elle inquiète …


Amanita aimantée par les vocalises de Florent, désire cet inconnu dont la voix la met en transe. Il sera sa nouvelle proie, sa gourmandise aussi. Elle veut le séduire, en faire son esclave, son jouet, comme elle a l'habitude d'agir avec les hommes avant de disparaître et de les laisser à leur triste sort. C'est une fée maléfique, envoûteuse, une créature de chair, de volupté et de luxure. Malheur à qui croise son chemin !

Quand la beauté vénéneuse pénètre dans le pavillon de chasse, le silence se fait. Son allure impressionne tous les amis de Florent. Ceux qui jouaient d'un instrument se figent, ceux qui chantaient se taisent. Dans le regard de tous ces jeunes gens, le désir est immédiat. La nouvelle venue dispose d'un charme instantané : elle les a tous envoûtés. Une fois encore, elle a tous les hommes à ses pieds …


Tous ? Non, Florent continue de chanter ; indifférent à la beauté, insensible à l'ensorceleuse ; il ne s'est pas interrompu. Mieux même, jamais il n'a chanté si bien, si profondément, de manière si troublante. La voix du chanteur est de cristal, son visage d'une pâleur sublime. Sa voix touche l'âme de la Messaline ; c'est elle qui tombe en pâmoison devant ce chanteur céleste.


Dans la pièce, on devine le trouble de chacun. Les amis de Florent se bousculent pour s'approcher de la sublime Amanita. Celle-ci, tout au contraire, a perdu la froideur et la distance qu'elle s'est toujours plu à prendre pour charmer les hommes. Florent chante, indifférent à ce qui se déroule autour lui, il est comme porté par une inspiration céleste, son chant bouleverse, impose le silence et l'admiration.


Soudain, rompant le charme de la mélodie, Amanita se jette aux genoux du chanteur, le supplie de la regarder, de la prendre dans ses bras. Elle s'offre, impudique et conquise, à celui qui a su toucher son cœur. Son comportement est indécent , elle frappe son sein , déchire sa robe pour finir par découvrir une poitrine offerte à son amour.


Devant la beauté sculpturale de ses attraits, les autres garçons s'exclament ; ils se bousculent pour voir ce corps parfait tandis que Florent est horrifié. Jamais, non jamais, il ne pourra accepter cette diablesse, elle lui répugne : elle est pour lui l'incarnation du mal. Il devine le danger, il prend son violon pour jouer un requiem, une musique divine pour chasser les forces de Satan, incarnées par cette Amanita mortelle.


La jeune femme se lève et à son tour se met à chanter pour accompagner le violoniste. Tous les témoins se souviennent d'un moment unique, d'un étrange contrepoint entre une mélodie céleste et une chanson sortie des ténèbres. La voix de la femme en rouge est caverneuse, étrangement grave, profonde et menaçante.


Tous les amis de Florent sont pétrifiés. Le contraste musical est saisissant : ils sont incapables du moindre mouvement. Ils ressentent en ces instants un trouble inquiétant, pressentant un cataclysme, une menace sourde qui électrise l'assemblée. L'un deux, manquant d'air, décide d'ouvrir la fenêtre, il pense qu'ainsi chacun retrouvera ses esprits. Mal lui en prend.


Dans l'instant une boule de feu surgit on ne sait d'où. La foudre s'abat sur le violoniste qui se fige pour l'éternité. il n'est plus qu'un bloc de granit : une statue si réaliste que chacun retrouve les traits de celui qui fut leur camarade. Le temps de se remettre de leur frayeur, tous les amis de Florent cherchent du regard la créature qui a provoqué le drame. Nulle trace de la diablesse : elle s'est volatilisée dans le fracas du tonnerre.


La nuit s'achève, petit à petit les jeunes gens sortent de leur torpeur. Ils se concertent, cherchent à retrouver leurs esprits, à proposer une explication rationnelle à ce qui s'est déroulé devant eux. Ils en sont incapables, d'autant qu'il leur faudrait servir une explication aux parents de Florent déjà si accablés par l'existence. Que leur dire ?


C'est l'un deux qui propose de leur servir une fable, un mensonge acceptable pour atténuer la douleur et expliquer l'inexplicable. Les jeunes gens installent sur un promontoire qui surplombe l'étang, la statue de granit puis ils partent annoncer aux vieux parents que leur Florent a décidé de quitter le pays. Il a depuis longtemps préparé sa fuite et, pour qu'ils se souviennent de lui, a réalisé cette sculpture …


Les parents sont effondrés. Leur dernier enfant les a quittés mais la beauté si mystérieuse de l'éphèbe sculpté apaise au fil du temps leur chagrin. C'est comme si leur cher Florent était présent au cœur de cette œuvre d'art. Ils viennent ainsi chaque jour s'asseoir longuement devant la statue. Il leur semble entendre le violon et le chant de leur cher enfant.


La douleur avait été si vive toutefois qu'ils chassèrent les amis de Florent. Ils eurent même l'idée de raser le pavillon de chasse sans pour autant aller jusqu'au bout de cette action. Ils se persuadèrent que la statue les a suppliés de garder la maison et même de la confier à Jacquenote, une gamine du village, née la même année que Florent.


La petite était de condition modeste et de santé fragile. Fille des jardiniers, elle avait toujours grandi ici, à l'écart des autres. Elle ne parlait pas ; elle n'était pourtant pas muette. Souvent, quand Florent jouait de la musique, elle s'approchait à distance et fredonnait de si belle manière que le garçon appréciait ses visites discrètes.


Ce fut une évidence pour les parents que c'était cette pauvre fille qui devait garder la mémoire de leur enfant. Jacquenote entretiendrait le pavillon dans l'espoir, qu'un jour, leur garçon revienne. La jeune fille fit tant et si bien que jamais le relais de chasse ne fut aussi agréable. Elle en fit une sorte de musée en l'honneur de celui qui était parti ; elle planta des fleurs tout autour de la maison et plus encore autour de la statue.


Chaque jour, elle aussi passait de longues heures près du violoniste en granit. Mais ce qui en advenait alors était de plus en plus incroyable. Jacquenote faisait des gammes, travaillait sa voix, chantait de plus en plus merveilleusement. Bientôt, celle qui ne parlait pas, qui fuyait la présence des humains, celle-là qui n'était jamais allée à l'école et qui n'avait jamais appris la musique, cette pauvrette atteignit au sublime. Elle chantait comme personne jusque là n'avait chanté, si ce n'est peut-être Florent.


Un matin d'automne, la propriété se trouva couverte d'un curieux champignon rouge avec des points blancs. Ce même jour, Jacquenote et la statue avaient disparu. Que s'était-il passé ? Nul ne sut le dire. Les parents du violoniste furent retrouvés morts sur le banc là où se dressait jusqu'alors, la statue de granit. Ils avaient un curieux sourire au coin de la bouche ; ils se tenaient tendrement enlacés, apaisés dans la mort qui les avait saisis tous les deux dans le même instant.


Les champignons furent baptisés Amanite. Certains prétendaient que leur poussée avait brisé la malédiction de Florent. La diablesse s'était faite champignon vénéneux et le jeune homme était parti avec celle qu'il avait toujours aimée. De Jacquenote et de Florent, nul n'eut jamais de nouvelles, il se murmure qu'il y a parfois des soirées magiques en Sologne où des promeneurs prétendent entendre un violon accompagnant la voix sublime d'une chanteuse invisible.


Beaucoup se moquent et affirment alors qu'ils ont dû faire abus de champignons hallucinogènes. Les gens sont si méchants et surtout réfractaires aux mystères qui échappent à la raison. Prenez donc la peine de venir à votre tour vous promener dans notre belle Sologne. Vous aurez peut-être le bonheur d'entendre Jacquenote et Florent. Si c'est le cas, gardez ce plaisir pour vous et n'en dites rien à personne.





jeudi 3 novembre 2022

La Malnoue finira en odeur de sainteté.

 

La mauvaise réputation.






Il advint que dans ce village de Sologne, une femme repoussée par tous, tant pour sa saleté que pour le mystère qu’elle dégageait, vécu une curieuse rédemption. Les uns la disaient sorcière en se signant à son approche, les autres se prétendant moins superstitieux se contentaient de la fuir comme la peste. Tous en tout cas, passaient leur chemin à son approche. Il est vrai que l’ostracisme dont elle était victime l’avait poussée à se négliger si parfaitement qu’une odeur repoussante exhalait de sa personne.


Bien sûr, cette pauvre femme vivait à l’écart du village, entretenant un jardin et quelques chèvres, des poules et des lapins afin de n’avoir rien à solliciter des autres, ceux-là même qui pinçaient le nez et tournaient le dos à son approche. Elle en avait pris son parti, s’enfermant sans doute elle-même dans un comportement qui la mettait consciemment en marge de sa communauté villageoise.


Pourtant, parfois, elle recevait des visites clandestines. C’était toujours à la tombée de la nuit, après bien des détours que des personnes venaient frapper à sa porte. C’est qu’il leur fallait une bonne raison pour affronter ainsi l’odeur de la dame. À chaque fois, c’était pour ses dons inhabituels que cette visite avait lieu, subrepticement, rapidement, le plus discrètement possible. Personne d’ailleurs ne se vantait jamais d’avoir eu recours à ses étranges services.


Ils étaient de nature clandestines, si mystérieuse d’ailleurs que monsieur le curé en personne, un jour, en chaire, avait fustigé cette diablesse qui en une autre époque aurait fini sur le bûcher de l’inquisition. Paroles prémonitoires d’un être aussi borné qu’intolérant ou bien menace à peine voilée ? Chacun de médire en public de cette sorcière, donnant ainsi raison à ce triste ministre d’un Dieu qui avait laissé la miséricorde en cours de route.


C’est la Malnoue qui faisait preuve de charité chrétienne, en dépit de la détestable réputation qui lui était faite. Jamais elle ne refusait jamais de porter assistance à qui venait réclamer son aide, le rouge de la honte aux joues. Elle savait bien des secrets de la nature, préparait des décoctions dont elle avait le secret pour soulager là où le médecin avait échoué. Elle rendait également des menus services avec des aiguilles à tricoter qui évitaient d’autres layettes. Elle barrait le feu et faisait disparaître les verrues en apposant ses mains sur la partie en souffrance.


Les villageois avaient tous remarqué du reste qu’en dépit d’une crasse innommable, la Malnoue avait toujours les mains propres, les ongles curés, la peau douce en cet endroit précis. Une délicatesse de sa part, le souci sans doute de ne pas perdre ses pouvoirs magnétiques et la preuve qu’elle aurait été capable de ne pas tant se négliger par ailleurs si elle avait reçu un peu plus de considération.


Car, une fois son office effectué, une fois son œuvre accomplie, elle recevait certes quelques récompenses pécuniaires, à la seule appréciation de ses clients d’occasion, sans doute davantage pour le paiement de son silence que pour ce qu’elle avait pourtant fait avec une efficacité jamais démentie. Elle n’était pas dupe et n’entendait jamais le plus petit remerciement. Les gens sont si ingrats !


Elle en avait soulagé des peines, elle en avait repoussé des mauvaises surprises, des maux insupportables, des souffrances sans que quiconque ne se soucie ensuite de ses douleurs à elle, qui, certes, n’étaient pas physiques ! Elle en avait pris son parti, n’attendait plus rien d’eux. La mauvaise réputation vous colle à la peau et rien ne permet de décoller les yeux de ceux qui montrent du doigt qui vit à rebours de la masse bêlante.


C’est curieusement en odeur de sainteté que la Malnoue acheva son parcours dans cette vallée de larmes. Un soir, le tocsin résonna dans la petite bourgade, le feu avait pris dans une chaumière, rendant vite impossible toute approche dans la fournaise. Pourtant, il y avait là, trois enfants coincés à l’étage dont on entendait les cris de frayeur sans que personne ne puisse venir à leur secours. Les habitants étaient là, devant ce terrible spectacle, hébétés et impuissants. Leurs pauvres seaux d’eau étaient de peu de recours devant une telle tragédie.


La Malnoue s’approcha, elle pénétra dans les flammes sans un regard pour ceux qui étaient restés les bras ballants devant la scène. Elle monta l’escalier encore praticable. Protégée par sa gangue de crasse, elle supportait vaillamment les assauts du feu. Elle revint une première fois, portant les deux plus jeunes, qu’elle avait enveloppés dans une couverture pour leur permettre de supporter le trajet.


Sans un mot, elle retourna dans l’enfer. Ces cheveux étaient brûlés, ses joues montraient déjà les stigmates de l’horreur. Ses mains avaient été les premières naturellement à souffrir des meurtrissures du feu. Elles n’étaient plus que plaies et charpies. Nonobstant des souffrances insupportables, elle retourna dans la fournaise et revint, à bout de force et de vie, porteuse de l’aîné.


Elle n’eut que le temps de déposer l’enfant dans les bras de monsieur le curé, ironie du sort, celui-là la même qui lui avait promis les flammes de l’enfer, avant que de rendre son dernier souffle dans un étrange silence. L’instant d’après, un vacarme épouvantable accompagna l’effondrement de la maison.


Quelques jours plus tard, toute la communauté sans exception se retrouvait entassée dans une église pleine à craquer, pour honorer la mémoire de l’héroïne. Monsieur le Recteur dans ses habits sacerdotaux n’avait pas lésiné sur le décorum, la maison de Dieu était couverte de cierges pour célébrer la gloire de celle qui était morte en martyre .


Il monta en chaire pour lire une épître, là même où il avait voué la malheureuse à son destin futur. Les fidèles, oublieux alors des mauvaises paroles qu’ils tenaient tous contre celle qui un jour ou l’autre leur avait rendu service, avaient la mine confite, agenouillés, en train sans doute de confesser au très grand leurs fautes passées dans le secret de leur cœur.


Soudain, les portes de l’église s’ouvrirent en grand, un énorme coup de vent fit frissonner tous les participants. Au loin, le cri d’une chouette glaça les sangs de ces braves gens. Le curé se signa par trois fois. C’était trop tard, le malin était passé par là, tous les cierges avaient été soufflés dans le même instant.


On se dépêcha de mettre en terre la malheureuse, la Malnoue ne dut de pénétrer dans l’enceinte sacrée que par l’acte de bravoure qui fut le sien. Point de pierre tombale, personne n’avait songé à la remercier même après ce sacrifice magnifique. Elle reposait dans le carré des indigents, la honte n’étouffe pas ces drôles de paroissiens.


Le temps passa, le printemps revint. Là où la Malnoue reposait pour l’éternité, des plantes poussaient sans que personne n’ait songé à fleurir sa tombe. C’était des aloès, plantes réputées pour soigner les brûlures. Chacun comprit enfin que ce message venait du ciel et non des flammes de l’enfer. C’était sans doute un peu tard, mais c’est souvent ainsi. Ne blâmons pas ces braves gens, les jugements sont souvent hâtifs, les mauvaises réputations ne se défont pas en un jour !





dimanche 30 octobre 2022

Un compagnon pour la sorcière

 

Irène et le crapaud






Irène, la Malnoue de Sologne, pour passer le temps, à moins que ce ne soit pour penser à de nouveaux sortilèges, se promenait tranquillement au bord d’un étang quand un héron attrapa dans son bec un petit crapaud qui passait à proximité de l’oiseau aux aguets. Ce spectacle propre à la loi immuable de la nature eut cependant l'heur de déplaire à la vieille sorcière. Il faut bien admettre qu'elle avait une préférence affirmée pour le crapaud qui en bien des aspects avait de nombreuses similitudes avec elle dans l'esprit des gens du pays.


Le pauvre batracien se trouva pris au piège de l’oiseau qui, importuné par la présence de la sorcière dont il devinait les pouvoirs maléfiques, s’envola pour déguster sa prise plus loin. Le héron, hasard ou intervention diabolique, trouva sur son chemin une corneille agressive qui l’attaqua en plein vol. La corneille, j'espère que vous garderez ce secret, venait précisément de s'envoler de l'épaule de dame Irène.


Pour se défendre de ce charognard redoutable, l'échassier qui n'est pas des plus à l'aise en vol, lâcha le crapaud pour prendre la fuite. Tandis que la corneille, sa mission accomplie revint se percher sur sa maîtresse, le batracien qui venait de vivre son baptême de l'air, tomba mollement sur un tapis de bruyère, au pied de La Malnoue.

La bonne sorcière de Sologne croyait aux signes du destin même quand, comme dans le cas présent, elle lui avait donné un petit coup de main. Irène prit le crapaud dans sa menotte, l’observa attentivement. Elle savait qu’elle était trop vieille pour profiter d’un époux ; le temps était passé de batifoler dans la forêt et de mener grand sabbat. Cependant, elle se sentait seule. La présence des vipères, de sa corneille et de quelques chouettes et hiboux ne pouvait combler sa terrible solitude.


La Malnoue éprouva soudain le désir d’avoir un fils à chérir qui s’occuperait d’elle tendrement. Point n'était besoin pour elle de recourir à un quelconque inséminateur ou à des procédés que la science ignore, elle savait comment s'y prendre dans le catalogue de ses pouvoirs miraculeux. Elle embrassa le crapaud qui se transforma sur-le-champ en un jeune berger.


Durant deux années, La Malnoue et son fils adoptif vécurent heureux sans qu'elle déclarât cette naissance aux services de l'état civil de sa commune. Elle n'eut d'ailleurs qu'à se féliciter de cette petite omission. Mais ceci, nous le découvrirons plus tard. Toujours est-il que cette compagnie modifia singulièrement le comportement de l’irascible sorcière. Les gens du bourg se félicitèrent d'une métamorphose dont ils n'avaient pas l'explication, Irène s’évertuant à tenir au secret son rejeton adoptif.


La vieille avait cessé de jeter des sorts ; les gens du voisinage s’en trouvaient fort bien. Elle passait son temps à raconter des histoires à dormir debout à ce fils tombé du ciel. Est-ce pour ça que ce pauvre diable, levait souvent les yeux aux cieux quand sa mère lui racontait des sornettes.


Le jeune homme du reste commençait à trouver le temps fort long, d’autant que sa vieille mère radotait de plus en plus sérieusement. De son côté, la birette s'inquiétait de perdre la main à se montrer trop gentille depuis tout ce temps. Ce fils finissait par lui peser grandement et surtout, elle avait grande crainte de perdre ses pouvoirs maléfiques qu'elle s'était juré de ne pas mettre en œuvre devant lui.


Un jour, ça va de soi, elle eut une mauvaise idée derrière la tête. Irène interrogea son gamin. Elle lui demanda ce qui lui ferait plaisir si elle avait la possibilité dans l'instant d'exaucer son vœu. Le gentil garçon en bon ingrat, comme le sont tout naturellement tous les jeunes gens de son âge réclama une jeune bergère pour unir sa destinée à la sienne.


Pour la Malnoue ce n'était qu'une merveilleuse aubaine. Tout en se gratta la verrue qu’elle avait sur le bout d’un nez aussi aquilin que possible, elle prétendit à son fils qu'elle était un peu sourde, manière de justifier le forfait qu'elle allait commettre. Elle avait déploré que la région était infestée de caquésiaux, ces maudits moustiques qui la tourmentaient plus que tout autre. Jamais elle n'avait songé que c'était sans doute la juste récompense d'une hygiène intime largement défaillante.


Pour satisfaire sur le champ son rejeton et faire d'une prière deux mauvais coups qui tourneraient tous deux à son avantage, elle cracha par terre et psalmodia une curieuse mélopée. Aussitôt le berger redevint crapaud alors qu'une adorable petite femelle crapaud passait justement par là.


Il ne fallut qu'un regard pour que les deux animaux se plurent dans l’instant. Ils partirent en bondissant de joie tout en bénéficiant de l'expérience passée du garçon. C'est ainsi qu'ils évitèrent soigneusement de côtoyer les hérons tout comme la dame Irène dont il était impossible de présager de ses intentions. Tous deux eurent beaucoup de petits crapauds qui mangèrent énormément de maringouins. La Malnoue en tira un bénéfice largement supérieur à la conversation d'un nigaud sans la moindre éducation. Il est vrai qu'elle ne s'était guère souciée de lui en fournir une.


Retrouvant sa chère corneille, ses vipères et toute sa ménagerie d'antan, elle s'empressa de revenir à de bien plus vilaines intentions. Elle retrouva dans l’instant son humeur exécrable, ses maléfices et la détestation de toutes les bonnes âmes de Sologne. Il n'est jamais bon de vouloir forcer sa nature, la Malnoue s'en trouva beaucoup mieux ainsi. Hélas, elle fut la seule dans ce cas-là.



À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...