En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Nous
sommes dans le Berry mystérieux, contrée riche en légendes et en
superstitions pour les incrédules tandis que les autres, les gens du
pays savent qu'à tout moment il est possible d'y rencontrer une
birette ou un jeteux de sorts, un loup garou ou bien un sabbat
diabolique. Il est du reste préférable de ne jamais s'aventurer
seul dans la campagne, une nuit sans Lune.
C'est
donc dans ce cœur de France qui bat de la semelle ou du sabot au son
de la vielle à roue et de la cabrette que se passa notre histoire
que beaucoup tiennent pour véridique. Quant aux autres, qu'ils
aillent au diable, j’aurais grande envie de leur clouer une
chouette à leur porte d'entrée si la chose n'était pas cruelle
pour la pauvre bête.
Nous
sommes à la fin du XIX° siècle dans une ferme isolée à proximité
d'une grande gentilhommière que les gens de l'endroit appellent
pompeusement un château. La rivière des forges coule non loin avant
que d'aller grossir le Cher. La terre n'est pas fameuse pour la
culture, la forêt toute proche est fort giboyeuse même si les
métayers se voient interdits d'y chasser. La vie n'est pas facile
pour ces braves gens, un couple et leur petite fille.
Ce
jour-là, l'homme s'est rendu à Vierzon pour y faire des achats. Il
a pris la carriole tirée par un âne ; un grand noir du Berry :
une bête solide, obéissante, très attachée à ses maîtres et
rude au labeur. La journée tire à sa fin, Jacquenote et la petite
Louison sont seules à la ferme, tandis qu'on ne sait trop pourquoi
Azor le chien a suivi Gaston sans que celui-ci ne le renvoie à la
maison.
Jacquenote
n'aime guère cette absence de ce brave compagnon qui l'aurait
rassérénée d'autant qu'il faut mener la chèvre qui est grosse,
paître dans le pré en lisière du bois. Les femmes avaient tant
d'ouvrage de couture et de tissage qu'elles en avaient oublié la
bonne bête. Il faut se résoudre avant que tombe vraiment la nuit.
Le crépuscule ne tardera guère, ce moment où il se passe tant de
choses, prétend-on par ici !
Louison
aime à conduire la chèvre au pré, surtout qu'elle ne craint
vraiment rien quand Azor l'accompagne, ce qui ne manque jamais
d'habitude. Entre l'enfant et l'animal du reste, il y a une relation
particulière, un lien de lait qui reste graver à jamais dans leurs
cœurs. Jacquenote n'avait pu nourrir sa fille et c'est Blanquette
qui fut sa nourrice. De cet instant, un lien indéfectible unit ces
deux-là.
La
gamine, avec l'insouciance de son âge est partante, elle n'est pas
touchée par l'inquiétude qui serre le cœur de sa mère. Cette fin
de journée ne lui dit rien qui vaille, elle a un sourd pressentiment
si bien qu'elle refuse que sa fille parte à la pâture sans elle.
Elle n'a pas préparé le souper mais qu'importe. Son Gaston a sans
doute fait halte dans une taverne pour y retrouver des connaissances,
jouer à la manille, boire des chopines de Quincy ou de Reuilly et
s'échauffer quelque peu l'esprit. La chose est assez rare pour
qu'elle ne lui en tienne par rigueur. Il saura de son côté
patienter s'il rentre avant elles, ce qui est peu probable.
Mère
et fille partent donc de concert flanquées de la chèvre qui avait
grand faim et qui trouvait le temps bien long. La pauvre bête se
demandait ce qu'elle avait bien pu faire pour jeûner ainsi alors que
nulle fête religieuse ne pointait le bout de son museau. Décidément
la compagnie des humains réserve parfois des surprises qui toutes ne
sont pas agréables et la reconnaissance n'est pas leur fort.
Blanquette était même contrariée de l'indifférence de sa petite
Louison.
En
chemin, la brave Blanquette gambadait joyeusement, ravie de se
dégourdir enfin les jambes après une longue journée d'une
claustration infondée. Elle connaissait le chemin, savait où elle
se rendait et avait grande hâte de sauter le fossé pour aller
brouter l'herbe grasse à contre la rivière des forges. Louison de
son côté sautillait, allant d'une jambe à l'autre en chantonnant
tout en suivant à peu de distance la chèvre. La mère forçait le
pas, le regard aux aguets et la mine des mauvais jours.
Soudain
Blanquette s'arrête tandis que Louison poursuit sa petite danse
sautillante, doublant une bête qui semble tétanisée. La gamine ne
perçoit ni l'angoisse de la bête ni la frayeur de sa mère qui voit
là ses craintes se matérialiser. Arrivée à hauteur de l'animal,
la femme tente de la rassurer d'une voix qui trahissait bien plus
l'angoisse que la confiance.
L'enfant
entre dans le pré après avoir sauté d'un bond la « boucheture »
pleine d'eau en cet endroit. À cinquante pas en arrière, Blanquette
et Jacquenote ne bougent pas d'un pas. Plus la brebis tremble plus la
femme est incapable de la moindre réaction, ne serait-ce que
rappeler sa fille. Cette dernière ne se rend compte de rien, elle
s'enfonce dans ce pré et se rapproche de la lisière du bois quand
un cri terrifiant déchire le silence.
Jacquenote
voit surgir du bois celui qu'elle redoute tant ! Elle en a eu
prescience depuis qu'elles ont quitté la métairie. Il était là, à
quelques mètres de la prunelle de ses yeux, de ce qu'elle avait de
plus cher au monde … Louison tourne le dos au danger qui la menace.
Sa mère, incapable d'articuler la moindre phrase intelligible pour
la mettre en garde, parvient au prix d'un effort surhumain à se
mettre en mouvement. Elle accourt vers sa fille pour faire obstacle
de son corps face au péril qui la guette.
Tandis
que Blanquette lance des bêlements déchirants, la femme se
précipite dans une course aussi folle que désordonnée. Elle tente
d'enjamber le fossé d'un bond qui n'est pas aussi aérien que celui
de sa fille. C'est le pas de trop, elle glisse sur le rebord du
fossé, ressent une violente douleur à la cheville et se retrouve
les fesses dans l'eau, dans l'impossibilité de se relever. Sa tête
dépasse assez pour voir avec effroi le loup qui s'approche de son
enfant.
Blanquette
qui avait senti le danger, la sournoise présence du carnassier,
vient de saisir ce qui se trame sous ses yeux. Pour la courageuse
chèvre, c'est soudain l'instinct maternel qui prend le pas sur la
peur ancestrale du loup. Tête baissée, elle fonce au secours de sa
chère Louison. L'enfant, alerté par les cris de sa mère fait
désormais face à ce monstre dont elle a si souvent entendu raconter
les horribles méfaits lors des veillées. À son tour elle est
paralysée par l'effroi.
Blanquette
a sauté le fossé sans difficulté. Elle se précipite vers la bête
qui pour l'heure, ne semble pas avoir de si mauvaises intentions. Il
regarde éberlué le curieux comportement des humains et celui plus
surprenant de cet animal à cornes qui fonce sur lui. Un simple
hurlement suffit du reste à arrêter la charge de la chèvre, qui
malgré tout, s'est interposée entre sa chère Louison et la bête
fauve.
Les
deux animaux se font face, la chèvre tente vainement d'influencer
celui qui se demande bien pourquoi il déclenche tant de réactions.
Le loup, et c'est bien regrettable, n'est jamais convié aux
racontées durant lesquelles il joue systématiquement le mauvais
rôle. Il aurait pu défendre sa cause et se justifier un peu. Mais
voilà, il ne fait jamais bon avoir mauvaise réputation, c'est
toujours derrière votre dos que les mauvaises langues disent du mal.
Face
à l'agressivité de la chèvre, le loup va devoir prendre position,
montrer qu'il peut sans problème se montrer plus virulent. Il montre
des dents, grogne pour écarter cet animal qui lui cherche noise.
C'est sans effet. Il se dit alors que l'occasion pourrait faire le
larron et qu'il pourrait bien améliorer l'ordinaire. L'instinct lui
dicte d'agir …
Quand
sur le chemin arrive Pierrelot, le gentil voisin qui s'en retourne
chez lui en empruntant le chemin. Le jeune garçon aperçoit tout
d'abord la mère de Louison dans le fossé, ce qui lui fait hâter le
pas. Puis s'approchant encore, il comprend ce qui a provoqué sa
chute. Sa camarade est sur le pré, immobile, avec sa chèvre qui
défie un loup que reconnaît l'enfant.
Sans
panique, il sort sa vielle à roue de son coffret, et sans plus
tarder se lance dans un rondeau endiablé. L'animal dresse l'oreille,
détourne la tête et se dirige tranquillement vers son ami
Pierrelot. Depuis longtemps, entre le loup et le petit musicien
s'était établi une relation de confiance, l'animal ayant l'oreille
musicale tandis que le gamin aimait à s'isoler dans les bois pour
parfaire son jeu, sans entendre les récriminations des adultes
lassés par sa musique.
Le
loup et Pierrelot continuèrent leur chemin de concert si j'ose dire,
laissant là nos trois protagonistes éberlués par la scène. Tandis
que l'enfant et la bête sauvage s'enfonçaient dans le bois, Louison
se porta au secours de sa mère, l'aida à rentrer à la ferme.
Blanquette fit maigre ce soir-là, ne s'attardant pas elle non plus,
sur le pré.
Quand
elles rentrèrent, Azor leur fit la fête tandis que Gaston dormait
du sommeil de celui qui est tombé dans l'excès. Toute cette
histoire aurait pu prêter à sourire au final puisque rien de très
sérieux ne s'était passé. Hélas, la mère et sa fille, sans y
voir malice narrèrent la scène à qui voulait bien les écouter.
Bien vite, l'histoire fit le tour du bourg, de la contrée et bientôt
du tout le Berry.
Les
langues allèrent bon train, transformant à plaisir le récit,
l'amplifiant et lui donnant une dimension bien plus tragique. De ce
jour, partout alentour et même au-delà, Pierrelot devint le meneur
de loups, celui dont il convenait de fuir la présence quand on le
croisait dans la nature.
Il
ne s'en soucia guère. Il était devenu virtuose dans l'art complexe
de la vielle à roue pour faire le monde danser. Bien qu'on se méfiât
de lui dans la vie quotidienne, il était malgré tout très courtisé
pour animer les bals et les fêtes de village. Il acceptait ce
paradoxe sans sourciller, conscient qu'il ne sert à rien d'expliquer
aux braves gens que la rumeur aime à donner des étiquettes
désolantes à ceux qui sortent du cadre. Le bal terminé, il prenait
son dû et allait retrouver Louison, qui avait su faire la part des
choses. Du reste, dans le pays, il se murmurait que la fillette qui
avait bien grandi depuis, avait vu le loup avec Pierrelot.
Là
encore, il y avait fallacieuse interprétation. Mais à quoi bon
lutter contre la médisance ? Comme disait souvent Blanquette à
sa chère enfant de lait : « Il n'y a pas de quoi en faire
tout un fromage et puis du reste, il n'est pas garçon plus charmant
que Pierrelot. Tu pourrais bien marier ta destinée avec lui et me
faire de beaux petits enfants ! » Jacquenote partageait ce
sage conseil et Gaston, ne se souvenant de rien, n'y voyait aucune
objection.
Loup,
renard et chien finiront par donner leur langue au chat
Il
advint que ce jour-là, un loup, un renard et un chien se tenaient
conjointement le crachoir en passant du coq à l'âne. La
conversation allait bon train, ces trois-là avaient autant de gueule
que de prétentions à occuper le devant de la scène littéraire. Il
est vrai que la nature les a pourvus d'une formidable capacité à
trouver grâce auprès des auteurs en mal d''inspiration.
C'est
le loup, à tout seigneur tout honneur qui tira gloriole d'avoir le
plus d'expressions à son nom. Dans une bibliothèque, ce diable
d'animal ne marchait certes pas sur les pas de lui-même. Partout et
en tout temps, les humains crièrent ses turpitudes tant et si bien
qu'en dépit de la couleur de son pelage, il n'était pas sujet à la
page blanche.
Le
loup avait grand faim de métaphores même au cœur de l'hiver par un
froid digne de sa réputation. Jamais il hurlait avec ses
contempteurs, tous gens prompts à lui mettre dans les pattes
louvetiers et autres traqueurs. Même jeune, il avait la dent longue
et la langue bien pendue, s'offrant de multiples références
langagières.
Solitaire
ou bien en horde, il peuplait les récits d'aventures et s'offrait
même le luxe de prendre la mer même si jamais il ne mettait le nez
sur un bateau. À défaut de jeter l'ancre, il noircissait des pages
et des pages sans que les petits et les grands ne se lassent de ses
aventures. Qu'importe qu'il y tint le plus souvent le mauvais rôle,
c'est lui qui avait la primauté sur ses cousins canins.
Le
renard à ce propos faisait grise mine. Si sa fourberie et son art
consommé de tromper les autres faisaient flores, il n'avait guère
trouvé sa place au royaume des idiomes. Le langage familier fait
preuve en la circonstance d'une ingratitude sans nom. Le malheureux
goupil ne pouvait se hasarder à réclamer la part du lion, devant
largement s'incliner devant ses deux comparses.
Le
chien au demeurant, quoique le seul à parfois porter muselière pour
lui clouer le bec n'avait rien à envier à compère loup. Qu'il
fasse froid ou qu'il pleuve des cordes, le temps était son apanage
mais si parfois cela le rendait malade.Tout comme l'éléphant il
aimait à fréquenter les faïenceries ou bien à s'égosiller dans
les campings, là où il passait son temps à jouer aux quilles.
Seules ses relations avec les chats lui causaient quelques tracas
surtout à la tombée de la nuit, quand ces derniers sont gris, le
loup aimant du reste partager avec lui ce moment de la journée
propice aux histoires.
C'est
justement le sujet des fables qui redonna un peu de poil de la bête
à notre ami le renard qui pensait être sur la goulotte d'une
fontaine généreuse. Il prétendit que pas moins de 19 fables de
monsieur Jean le mettaient à l'honneur, ce que ne pourrait
revendiquer ses camarades. Bien mal lui en prit puisque le loup
réagit de manière véhémente croquant à pleines dents le bonheur
de figurer dans 26 d'entre-elles, étant ainsi l'animal le plus
honoré par le grand maître des eaux et forêts.
Le
chien, la queue basse et la truffe sèche dut admettre qu'en ce
domaine, il ne faisait pas le poids avec ses deux complices. Sa
domesticité lui jouant sans doute mauvais tour puisqu'il n'était à
la fête que six fois. Voilà qui lui apprendra de se montrer affable
tout autant que servile avec ces diables d'humains.
Dans
une tentative désespérée de tirer la couverture médiatique à
lui, le pauvre chien prétendit que celle du Loup et du Chien était
la plus célèbre de toutes. Le renard s'empressa de lui en faire
rabattre en citant le Corbeau et le Renard comme la plus connue de
tous. Quant au loup, il ne put s’empêcher de ramener sa fraise en
déclarant présomptueusement que le Loup et l'Agneau tenait
largement la corde de ce classement de la notoriété.
Une
tortue qui passait par là se garda bien de se lancer à corps perdu
dans la controverse tandis qu'une grenouille se dit par devers elle
qu'une querelle finirait par éclater entre eux. Un rat de
bibliothèque se garda bien de se mêler à la conversation,
préférant filer à la campagne pour se mettre aux vers. Il devait
retrouver une cigale flanquée d'une fourmi qui donnaient encore de
la voix en ce changement de saison.
Le
lion sur son trône regarda à distance tout cela. Sa majesté
n'avait que faire de ces discussions stériles. La crinière au vent
de l'histoire, il se dit que ma foi, son cousin le chat s'octroyait
en la matière la part du lion. En vieux sage il voulut conclure ce
récit sans queue ni tête d'une morale empruntée à leur maître à
tous :
Messieurs
les courtisans, cessez de vous détruire :
Faites,
si vous pouvez, votre cour sans vous nuire.
Le
mal se rend chez vous au quadruple du bien.
Les
daubeurs ont leur tour, d'une ou d'autre manière :
Il
n'y a pas d'erreur zoologique : tous les canidés peuvent copuler
ensemble : loup + chien, chacal+loup ou encore en Amérique (Canada et
USA) chien + coyote+ loup ! . On appelle cela des wolfdogs ou des
coysloups.
Un loup
vénérable, ayant traversé les épreuves du temps et de
l'existence, voulut au crépuscule de son parcours confier sa longue
expérience aux jeunes générations. Dans sa horde, les plus jeunes
sont souvent avides de connaissances et de conseils. Il est vrai,
qu'ayant à subir les affres de l'espèce dominante et prédatrice
tout ce qui permet d'en savoir plus pour adapter son comportement aux
excès en tous genres de ces drôles d'animaux impérialistes est bon
à prendre. Pour les humains, seul un insupportable sentiment de
supériorité rend caduque la transmission de l'expérience d'une
génération à l'autre.
Mais revenons à
notre loup qui tenait grand palabre dans une forêt sombre et
inhospitalière, au relief tourmenté ainsi qu'au sol peu propice à
la déambulation ou une quelconque manière de se mouvoir propre à
ces maudits bipèdes. La quadrupédie en un tel environnement est un
avantage considérable sur ces tristes voisins car même juchés
sur des engins prétendument tous
terrains ils ne parviendraient qu'à saccager le sol avant que de s'y
enliser lamentablement.
« Mes
chers enfants, avant de quitter ce monde j'aimerais vous faire part
de ma longue fréquentation de ces maudits animaux qui hantent les
récits de notre espèce. Jamais il n'y eut
sur Terre plus exécrable engeance, tout
à la fois sanguinaire, impitoyable et toujours plus inventive pour
nous martyriser et nous détruire sans nulle
autre raison que son appétit
inextinguible de domination. Je vous invite à la plus extrême
prudence et pourquoi ne pas le reconnaître, à la nécessité
absolue d'éviter leur fréquentation.
Si
en des temps immémoriaux, ils surent
attirer par la flatterie et la fourberie quelques-uns de nos
ancêtres, ils en firent des êtres fourbes et serviles, capables de
s'associer à eux pour nous tourmenter davantage.
Force est de reconnaître qu'ils ont fait
de ces abominables traitres
à la racine lupine des supplétifs sans
vergogne, des animaux sans foi ni loi. C'est d'abord de ses affreux
collaborateurs qu'il vous faudra vous méfier. Ils ont su transcender
les vertus de notre race pour se mettre au service de ceux qui
veulent nous détruire. L'histoire jugera un jour ces monstrueux
renégats »
Dans
l'assistance, de jeunes louveteaux qui n'avaient jamais aperçu un
chien, se demandaient bien de qui parlait ainsi leur vénérable
ancien. D'autres, issus de génération ayant plus de vécu, se
souvenaient vaguement d'avoir croisé des presque frères au
comportement équivoque. C'est alors qu'un douze cors, un cerf qui
depuis belle lurette avait sympathisé avec son ami le vieux loup,
passant par-là, voulut édifier les jeunes présents et y allant de
son petit couplet :
« Votre maître
a raison les enfants. J'ai moi aussi eu maille à partie avec ces
animaux fêlons. Pour tourmenter mon espèce, ils évoluent en meute
pour nous pourchasser lors d'interminables course poursuite tandis
que leurs employeurs, jugés sur d'autres animaux, tout aussi fourbes
que les premiers, jouent d'une étrange musique pour sonner notre
fin. J'ai fort heureusement su échapper à plusieurs reprises à ce
curieux loisir même
si j'ai eu au cours de ma longue vie à déplorer la fin tragique de
nombreux amis. Oui vraiment ces quadrupèdes aboyeurs ne valent pas
mieux que ceux qui les commandent ! »
L'assistance fut
particulièrement frappée par ce qu'elle venait d'entendre. Ainsi
donc tous les animaux ne se donnaient pas la patte et certains même
se rangeaient ouvertement dans le camp de l'ennemi héréditaire.
C'était la pire abjection qu'il soit possible d'imaginer et ce récit
atteste que leurs cousins germains n'étaient pas les seuls à trahir
de la sorte le règne animal. Chacun se promettait alors d'agir à
l'avenir avec plus de circonspection en ce domaine. Tous les animaux
n'étaient pas bons de nature. Des murmures de déception
parcouraient les rangs, le vieux loup dut attendre le retour du
silence pour poursuivre sa conférence …
« Si vous
saviez l’ingéniosité dont font preuves ces bipèdes pour nous
tourmenter, vous renonceriez à battre la campagne, je peux vous
l'assurer. Ils sont capables de toutes les vilénies pour nous
réduire à néant. Avant que d'user de cette fameuse arme à feu
dont vous entendez parfois les détonations, ils n'ont eu de cesse
d'imaginer des pièges pour nous réduire au silence. Des trous, des
fosses honteusement dissimulés jusqu'aux effroyables mâchoires
métalliques pour nous tuer d'en d'horribles souffrances. Filets,
pièges, incendies, poissons, battues : la liste de leurs
techniques est sans fin tout comme sans limite est leur plaisir à
faire souffrir les autres.
Mais au-delà de
leurs stratégies à notre encontre, ils sont capables également
d'une barbarie sans limite entre eux, ce qui les distingue à jamais
des autres espèce
vivantes. Ils s'entre-tuent pour un oui et surtout pour un nom :
celui d’un être
qu'ils qualifient de suprême et qui séjournerait aux cieux.
Dans ce cas,
leur férocité décuple plus encore sans que jamais ce ne soit la
faim qui justifie leurs exactions. Nous devrions nous réjouir de ces
hécatombes dans leurs rangs
mais hélas, nous en sommes encore une fois les victimes. Ces
sinistres individus laissent derrière eux des monceaux de cadavres.
La force de l'instinct nous pousse à vouloir rendre service en nous
repaissant de cette viande qui se perd inutilement. Et c'est alors
qu'ils nous insultent, nous qualifient de charognards et nous
dénigrent plus encore. Décidément, il n'est rien à attendre de
bon de ces êtres à la chair fade et aux comportements désastreux. »
Les studieux
auditeurs n'en croyaient pas leurs oreilles. Décidément, il y avait
sur cette planète une espèce qui semait le feu et le sang
simplement par plaisir, férocité ou barbarie. Et ceux-là même qui
déshonoraient le monde vivant qualifiaient de montres les loups qui
ne faisaient qu'assurer la régulation des espèces en éliminant les
faibles et les malades. Oui vraiment, il y avait quelque chose qui
clochait.
Cette fois, les
louveteaux indignés faisait grand tapage. Des envies de rébellions
sourdaient dans l'assistance. Certains voulaient s'en prendre aux
enfants de ces odieux individus, des proies faciles et sans défense
pour leur rendre la monnaie de leur pièce. Le vieux sage entendant
ses propos voulut mettre les choses au clair avant qu'il ne soit trop
tard :
« Mes
chers enfants je comprends votre courroux, je distingue dans votre
désir de vengeance la principale accusation qui fut prononcée
contre notre espèce. La mort de leurs chers enfants provoquerait le
tonnerre et une traque impitoyable pour tous nos semblables à
travers le pays. Le pire dans cette histoire, c'est que des individus
aux desseins diaboliques ont maquillé leurs crimes contre de jeunes
semblables en simulant une attaque sournoise de l'un des nôtres pour
cacher leurs forfaits abjects.
Ne touchez pas à leurs enfants, je vous en conjure ! »
Le silence
revint dans les rangs. Les louveteaux se demandant quel parti
prendre. Le plus raisonnable étant sans nul doute de fuir la
fréquentation de ces êtres haïssables. C'est alors qu'un écureuil
qui n'avait pas perdu une miette de ce qui s'était dit sous ses
pieds (il était perché à hauteur respectable au-dessus de la
grande réunion) tint à apporter sa contribution à la séance :
« Mes
chers amis, je vous ai écouté avec attention. Tout ce que vous ont
dit le loup et le cerf est rigoureusement exact. Je ne peux que vous
adjurer de tout faire pour éviter la fréquentation d'une telle
engeance. Ayant le privilège de prendre assez de hauteur pour qu'ils
ne me cassent pas les noisettes, j'ai parfois le privilège de les
observer dans leur habitat naturel. Ils ne s'y conduisent pas mieux,
je peux vous l'assurer.
Mais le pire,
c'est que souvent je les ai entendus
dire cette phrase sentencieuse qui m’a
toujours hérissé le poil :
« L'homme est un loup pour l'homme ! » Il y a là de
quoi se révolter à l'idée que ces humains
puissent se comparer à vous quand il
s'agit de justifier les monstruosités qui ne relèvent que de leur
seule humanité ! »
Les propos de
l’écureuil ajoutèrent la consternation à l'effroi. Il y avait là
une insulte relevant manifestement de la diffamation. Mais quel
tribunal pourrait leur rendre justice ? Nulle instance ne
permettrait jamais de restituer aux loups leur honneur ainsi souillé.
L'assemblée se dispersa, la colère au cœur ...
Il
était une fois, en bord d'une rivière étrange à la destinée
curieuse, un jeune homme : Edgard et une jeune fille : Isabelle, qui
avaient tout pour vivre heureux et s'aimer tendrement. Mais tout
comme le cours de la Conie, la destinée est capricieuse et doit se
plier à la topographie de l'existence. Il est des barrières
infranchissables que l'homme se plaît à dresser pour séparer les
êtres.
La
Conie du reste connaissait pareille subtilité de la géographie. Née
à Patay de la célèbre nappe phréatique de Beauce, la rivière
coulait à la fois vers la Loire et le Loir. C'est une curiosité
bien étrange, comme si elle était incapable de choisir dans les
bras de qui se jeter. Il en était tout à fait autrement pour
Isabelle : mais n'allons pas trop vite en besogne …
Nous
sommes aux environs de l'année 1530. Le baron de Péronville était
d'humeur belliqueuse. La période était propice pour qui aimait
croiser le fer, d'autant que d'affreuses querelles religieuses
portaient la discorde au sein même du royaume. Le baron allait
guerroyer pour son bon plaisir, tout en faisant le malheur d'Edgard
dont le père mourut au service de son suzerain.
Le
baron prit Edgard à son service. Il en fit son écuyer, ne se
doutant pas qu'il plaçait ainsi le loup dans sa bergerie. Car le
méchant homme avait une fille, Isabelle, belle comme le jour et
parée de toutes les qualités qui faisaient défaut à son géniteur.
La loterie de la génétique est tout aussi fantaisiste que celle des
passions …
Quand
ils eurent l'âge de sentir la force violente des hormones, Edgard et
Isabelle se découvrirent un amour inextinguible. Leur condition
respective rendait cette folie impossible : ils en souffraient
d'autant plus que leur proximité avivait la force de la douleur et
de la privation. Isabelle savait que jamais son père ne consentirait
à pareille mésalliance tandis qu'Edgard était toujours à la quête
d'un exploit fabuleux pour renverser cette inacceptable injustice
d'une naissance trop modeste.
C'est
en 1548 que les circonstances lui donnèrent l'occasion de déclarer
sa flamme tout en démontrant sa valeur. En juin de cette année
terrible, s'il en fut, dans la forêt d'Orléans, une horde de bêtes
sauvages et féroces : des loups cerviers, vinrent d'on ne sait
où, semer la désolation par tout le pays. Ils avaient attaqué et
dévoré femmes et enfants, s'en prenant même parfois à des hommes.
Il
fallut se résoudre à armer les paysans-la mauvaise habitude que
voilà- et se lancer dans des battues pour extirper le mal de nos
campagnes. Naturellement, le baron de Péronville y vit belle
occasion de se divertir et de se faire valoir devant tous ces gueux
et vilains à qui il allait en remontrer.
Il
partit, flanqué de sa fille pour la sortir un peu et lui faire
rencontrer de nobles jeunes gens, et de son écuyer dont il ne
pouvait se passer. Amateur de vénerie, le baron allait toujours de
l'avant. Sa fille, voulant briller aux yeux de son cher Edgard,
refusait de rester en arrière. C'est alors que survint l'incident
qui aurait dû les faire basculer dans le conte de fée.
Isabelle,
sur son cheval, allait bon train, quand sa monture se cabra
violemment et désarçonna la belle. Une énorme bête surgit dans
l'instant des fourrés et se rua sur la pauvrette. Seul Edgard eut la
présence d'esprit de se mettre en travers du monstre. Comme son
cheval, en proie à la panique, devenait incontrôlable, le jeune
homme, sans hésiter un seul instant , descendit de sa monture pour
affronter à mains nues le terrible animal.
Il
y eut un tumulte affreux, un corps à corps terrifiant entre un homme
et un monstre écumant. Quand les seigneurs de Péronville, Pontault
, Brandelon et d'autres encore, arrivèrent sur place, une grande
clameur montait des gorges des manants, tous à pied. Edgard, armé
de son seul long couteau de chasse, avait égorgé le fauve sous les
hourras des rabatteurs et les œillades d'Isabelle qui venait d'être
sauvée par son amoureux.
Edgard,
se souciant bien peu de ses blessures, alla relever Isabelle pour la
conduire à son père, lui déclarant qu'il serait toujours disposé
à mettre en péril sa propre vie pour celle de la demoiselle.
N'importe quel père eût compris la remarque ; le baron n'était
pas homme à se laisser émouvoir. L'exploit de son écuyer n'était
qu'un juste retour de sa générosité : l'affaire devait en
rester là.
Hélas,
Edgard emporté par les circonstances et l'exaltation générale
déclara devant le baron, stupéfait, l'amour qu'il avait pour sa
belle. C'en fut trop pour ce personnage hautain, d'autant plus qu'il
y avait là le jeune sire de Boissay dont il voulait faire son
gendre. Il se mit dans une colère mémorable : un courroux si
violent que les arbres en tremblèrent.
Il
allait frapper son écuyer du tranchant de son épée quand celui-ci
s'ensauva, protégé par les paysans et les gens d'armes qui avaient
admiré sa bravoure. Il prit la fuite à travers cette forêt qu'il
connaissait si bien pour l'avoir arpentée toute son enfance. Le
baron appela sa fille pour aller l'enfermer dans une tour de son
château. La damoiselle avait, elle aussi, disparu.
Les
deux fugueurs devinrent vite amants ! Ils s'étaient réfugiés en un
endroit de la forêt où l'on aurait cru que les dieux s'étaient
concertés pour y rassembler tous les bienfaits d'une nature
préservée. Ils étaient en bord de la Conie et de son onde pure,
parmi des fleurs grimpantes, des lichens, des églantiers en fleurs,
un tapis de mousse et une petit roche isolée qui surplombait ce
décor magnifique.
Soudain, le ciel se chargea d'électricité, le ciel s'assombrit,
les animaux, effrayés, fuyaient les lieux. Un tumulte lointain,
celui d'une troupe en marche, se fit de plus en plus proche ; le
baron survenait avec ses hommes pour châtier celui qui avait sauvé
sa fille. Mais, un malheur n'arrive jamais seul et, alors que le
tonnerre grondait, que l'orage éclatait dans un vacarme digne des
enfers, la plus effroyable des bêtes bondit du rocher où elle
s'était tapie.
Elle
fondit sur les deux amants encore enlacés dans une troublante
fusion. Ils n'eurent pas le temps de se protéger ; ils étaient
encore épuisés par les ébats qui les avaient laissés sans force,
haletants et comblés. La bête se jeta sur Isabelle et, de sa
formidable gueule, lui brisa la nuque ; dans l'instant suivant
elle égorgea le pauvre Edgard.
La
chronique décrit la bête comme un monstre hideux, un animal aux
dimensions énormes, au poil fauve et hérissé sur l'encolure. Elle
était, d'après certains témoignages, couverte d'écailles à moins
que ce ne fût des taches plus sombres. Sa langue pendait de manière
démesurée ; d'un rouge si vif qu'elle semblait venir des
enfers. Des crocs dépassaient largement de sa gueule béante. Pour
ajouter à l'effroi, ses yeux étaient étincelants. On aurait cru
que des éclairs jaillissaient de leurs orbites.
Le
ciel se déchaîna, la bête disparut dans un hurlement à vous
glacer les sangs à l'instant même où le baron et les siens
surgissaient dans la cachette. La Conie était teintée du sang des
malheureuses victimes, des cataractes tombaient du ciel, le tonnerre
assourdissait les rares témoins de la scène.
Le
baron comprit le drame qui venait de se dérouler. Il tomba à genoux
devant les corps enlacés et leva les mains au ciel, armé de son
épée qu'il voulait vengeresse. Il prononça un juron effroyable, un
cri déchirant de haine et de rage, un long hurlement qui ne
différait guère de celui de la bête criminelle.
Surpris
en cette posture par un éclair qui frappa son épée dressée, il
fut littéralement enveloppé de flammes. Jamais on ne vit plus
terrible châtiment divin : le corps du Baron disparut. Il
n'était plus qu'un vilain tas de cendres et de vêtements
carbonisés. Les hommes de son escorte se signèrent, voyant dans son
trépas la marque du malin, et portèrent la légende à travers tous
le pays.
L'âme
du Baron de Péronville avait rejoint Satan : nul n'en doutait
ici. Pour continuer de torturer le pauvre monde, deux fois par
siècle, tous les cinquante ans, dans la région d'Orléans,
surgissait une bête hideuse et féroce qui venait tourmenter les
braves gens. Elle réclamait son lot de chair fraîche avant de
disparaître mystérieusement. Elle prit le nom de la bête
d'Orléans ; elle était sans doute l'âme damnée du maudit
baron de Péronville.