En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Tout avait commencé de manière
insidieuse dans la boîte aux lettres. La période était encore à
la cueillette des derniers champignons, la douceur de l'automne ne
laissait pas supposer que l'hiver réclamait déjà toute votre
attention. Plus tôt encore que l'année précédente, des
catalogues, pleins de promesses, étaient arrivés pour tenter tous
les petits diables qui sommeillent dans chaque enfant.
Un
bon gamin sans doute mais un démon quand même, un enfant qui n'en
fait qu'à sa tête, un être de colère et de caprices, tyran
domestique et monstre d'exigence reçu ces messages aguicheurs. Dès
qu'il consulta ces maudits prospectus de la tentation, il n'y eut
plus moyen de le tenir. Il allait d'une page à l'autre en
s'exclamant, en cochant tout ce qui lui faisait envie, en découpant
ce qu'il désirait avidement.
Il n'était pas fou, il avait compris
que l'empressement des grands à satisfaire ses désirs passait par
une sélection exhaustive de ces mirages merveilleux. Il voulait
tout, réclamait tout dans une fièvre gourmande d'appropriation. Il
savait que pour être aimé, il était indispensable d'être gâté.
C'était un enfant modèle, un spécimen parfaitement adapté à la
société de consommation.
Il distribuait les rôles à qui
voulait bien lui accorder un peu d'estime. Père, mère, beau-père,
belle-mère, oncles et tantes, grands-parents et voisins, amis et
connaissances ; tous avaient droit à une petite requête, une
demande précise, référencée, cataloguée. Il y avait de quoi
satisfaire ses envies les plus extravagantes : la profusion des
cadeaux possibles lui assurait un pouvoir redoutable sur tous ces
adultes pris au piège.
Ce pouvoir, il le connaissait
parfaitement. Il réclamait sans honte ni modération. L'enfant est
roi en ce monde mercantile ; il est désormais impossible de lui
refuser quoi que ce soit et point ne sert de prétexter un quelconque
argument pour se défiler. Le cadeau de Noël est un passage obligé,
une imposition sociétale, la seule marque d'affection qui ait un
prix à ses yeux. L'enfant l'avait compris et, de son trône,
organisait sa prochaine remise des récompenses.
Pour plus de sûreté, il établit une
liste précise et détaillée qu'il expédia par la poste à un
mystérieux entremetteur, livreur nocturne des colis espérés,
bagagiste de ses envies. Il précisa, pour plus de clarté, le nom de
chaque personne sollicitée. Le bon vieillard n'avait plus qu'à
faire l'interface. Comme c'était un enfant de son époque, il eut la
prudence de doubler la lettre d'un message électronique, ainsi
était-il certain de son fait. Il serait comblé le moment tant
attendu venu.
Il croisa durant tout le mois de
décembre, de curieux personnages grimés dans les magasins et les
centres commerciaux, sur les marchés de Noël et les places
publiques. Quoique qu'il n’eût jamais affaire aux mêmes, tous ces
pauvres comédiens misérables à la barbe postiche lui affirmèrent,
tous en chœur, qu'ils avaient bien reçu sa commande et qu'il n'y
avait aucune raison qu'elle ne soit pas satisfaite. Devant le pouvoir
d'ubiquité de sa quémande, il jubilait qu'un tel pouvoir lui fut
accordé !
Quelques atrabilaires rabat-joie
venaient bien lui réclamer de petits efforts en contrepartie. Un peu
de sagesse, une petite dose de politesse et de bonnes notes à
l'école. Les pauvres, ils ignoraient sans doute qu'il y a belle
lurette qu'on ne note plus les élèves. Quant aux autres conditions,
l'enfant en riait d'avance. Qui oserait le priver de ce dont il avait
droit ? Il n'est plus question d'exiger des contreparties à l'enfant
roi ou alors il appellerait le 119.
Et le jour tant attendu, il comprit sa
toute-puissance, sa force de persuasion et son importance dans la
cité. Sous le sapin de Noël, une avalanche de paquets aux mille et
une couleurs, enlacés de rubans dorés ou bien argentés. Il y avait
là des monceaux de paquets-cadeaux, des colis tous plus gros les uns
que les autres. Il était bien le roi de la fête, le prince de la
nuit.
Il allait pouvoir commencer son
cinéma, sa grande scène si souvent répétée. Il allait se montrer
injuste, égoïste, capricieux et difficile. Il se savait observé,
admiré, scruté. Il allait leur jouer le grand numéro de celui qui
reçoit bien trop de cadeaux. Les caméras étaient braquées sur sa
personne, la foule admirative n'attendait plus que lui.
Il prit son temps, feignant
l'indifférence devant ce tas entièrement dédié à sa gloire. Il
tourna autour, cherchant du regard le paquet le plus volumineux.
L'amour se mesure en mètres cubes ; il avait compris la
nouvelle mesure de la démesure. Il ouvrit ce gros, cet immense
paquet. Il l'éventra plutôt, le déchira, martyrisa le carton
d'emballage, s'en prit même au contenu qui reçut quelques coups.
Autour de lui, on s'exclamait d'une telle énergie. Lui, il brisait
pour le simple bonheur d'asseoir son autorité sur cet aréopage de
courtisans.
Il abandonna bien vite le premier
cadeau sans même remercier ceux qui avaient répondu à sa requête.
Il le laissa dans un coin, l'abandonnant à son triste sort, présent
inutile et encombrant qui achèverait sa vie éphémère dans une
déchetterie quelconque. Seul le plaisir du déballage lui importait.
Jouer ? Mais pourquoi diantre s'encombrer de pauvres objets quand
l'espace virtuel s'offrait à lui ?
Il se décida à porter son dévolu
sur un autre paquet. Il subirait le même sort. Les flashes
crépitaient tandis qu'il détruisait méthodiquement cette grosse
peluche ridicule. Puis ce serait le tour d'un camion de pompier, une
drôle d'idée qu'il n'avait même pas eue. Ainsi, une grande partie
de la soirée, il allait ouvrir et abandonner des cadeaux dérisoires,
des épaves déjà, sans amour ni désir.
Les adultes boudent maintenant cette
cérémonie fastidieuse. Ils se pressent devant le buffet, ils ont
payé leur écot en apportant un cadeau pour ce vilain garnement. Ils
n'espéraient aucun remerciement ; ça tombe bien, ils n'en
auront pas. Ils ont rempli leur devoir de grande personne ; ils
ont acheté une babiole, c'est tout ce qu'on leur demandait.
Au pied du sapin, un capharnaüm sans
nom, monticule de papiers éventrés, de rubans déchirés, de
cartons émiettés, de cadeaux démembrés, d'objets à jamais
oubliés. L'enfant est retourné à ses écrans ; il a abandonné
ce champ de bataille qui l'a distrait quelques minutes de son monde
virtuel. Il est retourné à ses aventures sanguinolentes, ses
monstres et ses vies magnifiques.
Pourtant, au pied du sapin, un paquet
minuscule, ridicule, reste encore emballé. Celui qui l'a offert,
garde le regard dans le vague. Il souffre de la négligence du petit
monstre, de son indifférence à ce qui est si précieux à ses yeux.
Il ne comprend pas la réaction des autres adultes, il n'admet pas le
spectacle auquel il vient d'assister, il réprouve les exclamations
de ceux qui ont été piétinés à l'instar de leur offrande.
L'homme reste seul au pied du sapin,
là où gisent les reliefs de Noël. Dans son modeste paquet, il
avait glissé un livre. Oui, un étrange objet, le grand oublié de
la fête, un petit recueil de contes et de fables, un présent qui
n'est pas rutilant, un cadeau qui réclame effort et temps,
concentration et passion. Il n'a pas compris que les temps ne sont
plus à ce genre de présent.
L'enfant n'ouvrirait pas ce cadeau
mais le garderait inexplicablement sur une étagère. Des mois
durant, il resterait en l'état. Mais un jour, bien plus tard, par
ennui et inadvertance, il délivra ce petit ouvrage. Pourquoi
avait-t-il fait ça ? Lui-même ne le savait pas. Pire encore, ce
jour mémorable, il essaya de déchiffrer quelques mots. Jusqu'au
soir, il abandonna ses écrans et ses colères. Il venait de
découvrir un monde plus merveilleux encore que ceux, factices, qui
occupaient alors ses journées entières.
L'enfant avait découvert le livre. Il
renonça, le Noël suivant, à tout ce qui faisait alors son pouvoir
sur les adultes. Il ne voulut que des livres, des albums, des
histoires, des romans. On prétend que bien des donateurs en furent
très contrariés. Ils se sentaient humiliés d'offrir un objet de si
peu de valeur. Qu'allait-on penser d'eux ?
Jamais notre Santé n’aura autant préoccupé ceux dont la principale activité fut jusqu’alors de fermer des lits d’hôpitaux, réduire le nombre de médecins sur le territoire, supprimer les emplois d’infirmières scolaires et de médecins du travail. Soudain, les mêmes ont tellement souci de nous qu’ils nous empêchent de vivre pour que nous puissions survivre sans satisfaire aux statistiques exposées complaisamment chaque jour à longueur d’antennes, absorbant de manière magique toutes les autres formes de décès par maladie.
La médecine en générale a découvert un nombre incroyable de spécialistes capables de consulter sans porter de blouses blanche sur tous les plateaux médiatiques. Compte tenu des carences en praticiens, les différentes chaînes n’ont fait qu’aggraver une situation de pénurie attestée par de très nombreux témoignages.
Une branche de la médecine à ce titre n’a pas été à la fête. Les radiologues n’ont pas eu l’honneur des micros, eux qui en toute logique auraient dû monopoliser la modulation de fréquence. Même les cardiologues ont été boudés en ce domaine, tandis que leurs confrères épidémiologistes devenaient les véritables vedettes des ondes.
D’autres spécialistes furent à l’honneur. Ceux qui émettent des interdits susceptibles de permettre aux réfractaires de retrouver la Santé, non pas la forme mais la prison. Entre le viral et le carcéral, mon cœur balance de manière viscérale. Il y a de quoi y perdre son latin d’apothicaire aurait soufflé Molière s’il avait accepté à cette querelle des Diafoirus et des Carriers même si les personnes en réanimation n’ont malheureusement pas les moyens de jouer les filles de l’air.
Une poule n’y retrouverait pas ses poussins dans ces batailles de basse-cour pharmaceutique où chacun défend non la science mais le commerce international des grands laboratoires. Nous découvrons alors que notre bien-être est parfaitement secondaire, que les enjeux sont ailleurs tandis que les vraies crapules, qui devraient se retrouver à la Santé, touchent des pots de vin pour mentir sous le serment d’Hippocrate.
Dans ce jeu de dupes, les patients doivent faire preuve d’encore plus de patience que les citoyens qui quant à eux ont perdu toutes leurs libertés. Nous découvrons ainsi que la contrainte est la clef de notre bien-être. La prison risque fort d’être le nouvel idéal sanitaire quand soignant et surveillant ne feront plus qu’un. C’est la grande farce de cette crise où le pouvoir confie à la Police le soin de nous soigner à coup d’amendes honorables et de régimes draconiens par de nombreuses ponctions sur notre budget.
Les analyses de mauvais sang se mesurent quant à elles à la terreur qui infuse dans la population à coup d’annonces morbides, de statistiques effrayantes, d’alertes anxiogènes et de faces blêmes ou couvertes. Le mal absolu est devenu le sujet essentiel pour nos journaux, les diffuseurs de mauvaises nouvelles ayant remplacé les chiens écrasés par les vieillards étouffés.
Pauvres bêtes qu’on a enfermées dans des EHPAD pour engraisser des actionnaires indélicats qui eux aussi mériteraient de faire un séjour à La Santé, celle qui n’assure pas à ceux qui les enrichissent honteusement. Si la fièvre monte, c’est uniquement celle des marchés qui préoccupe notre bon gouvernement qui s’entoure d’une cellule de crise, autre forme de l’option carcérale renforcée par ce conseil de défense qui pue la mort.
Je sais que tout ceci n’a ni queue ni tête. Pensez-vous que jusqu’alors, la communication officielle a été plus claire que cet exposé délirant certes mais pas plus absurde que ce qui vous est servi quotidiennement. J’ai simplement voulu vous offrir une petite piqûre de rappel avant que la lumière ne vienne, au bout de ce tunnel de la raison, par un vaccin sans garantie qui enrichira ceux qui arrosent nos élus.