En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Il
était une fois un monde hostile dans lequel la survie était un défi
périlleux. Des hordes de guerriers déferlaient sur la contrée,
n’hésitaient jamais à trancher les têtes des vaincus afin de
boire dans leur crâne et s’accaparer ainsi leurs forces. Pour
survivre, les gens du pays étaient contraints de se réfugier loin
de la rivière d’où arrivaient invariablement ces monstres, dans
les forêts profondes ou les collines escarpées.
C’est
dans la plus sombre des forêts que j’ai grandi, nourri au sein
d’une laie qui m’avait trouvé sur un lit de fougères. De ceux
qui me donnèrent la vie, je n’ai jamais rien su, ma mère fut
toujours cette femelle sanglier qui m’accorda sa protection et sa
chaleur. C’est elle qui m’enseigna comment survivre dans un
milieu hostile, qui m’apprit à me méfier de ceux, qui comme moi,
vont debout sur leurs jambes arrières.
Puis
l’âge venant, ma mère nourricière me poussa à sortir du bois, à
oser m’aventurer à la rencontre de mes semblables. Les invasions
avaient cessé, le sang ne coulait plus au bord de l’eau, il était
temps pour moi de revenir vers ceux qui me ressemblaient. Ce retour
ne fut du reste pas chose facile, il me fallut apprivoiser ce langage
qu’ils utilisaient entre eux pour se transmettre des informations
ou échanger des émotions.
J’ai
dû les observer longtemps, tapi dans des bosquets à la lisière de
ma forêt protectrice pour comprendre leur langage, apprendre
patiemment à maîtriser ma langue et ma gorge pour à mon tour
imiter leur manière de s’exprimer. Ma mère me poussait à
approfondir toujours plus ce qui constituait pour elle un mystère.
Elle se contentait de grognements, de tendres caresses, de délicats
frottements pour me dire combien elle m’aimait mais aussi pour me
faire comprendre qu’un jour, il me faudrait la quitter.
J’appris
donc la langue ceux qui se nommaient humains et qui nous désignaient
comme des bêtes. Je devais me méfier d’eux car ils chassaient mes
frères de lait pour les manger. J’en avais peur, incapable alors
de percevoir que j’aurais été certainement pour eux monstre à
abattre et à jeter dans une marmite.
Enfin
vint le temps où je fus en mesure de faire illusion, de me montrer à
eux, de communiquer avec eux sans qu’ils ne s’effraient de mon
apparence ni qu’ils me prennent pour cible. Il m’avait fallu me
couvrir le corps à leur manière, j’avais compris que me montrer
nu aurait été pour eux le signal d’un traitement sans pitié.
Quand
je fus enfin prêt à véritablement me mêler à eux, ma mère de
lait, de plus en plus affaiblie me poussa du groin vers la lisière
de la forêt. D’un dernier grognement elle me fit comprendre
qu’elle allait quitter ce monde. Désormais ma place serait avec
les miens, le temps était venu d’assumer ma véritable nature. Je
tins à rester auprès d’elle jusqu’à son dernier soupir puis
quand ce fut fini pour elle, des larmes plein les yeux, j’allai
vers mon nouveau destin.
Ce
ne fut pas chose aisée de me faire adopter. On m’appela l’étranger
et bien des années plus tard, ce nom me resta collé à la peau.
L’hostilité initiale avait fait place à de la méfiance puis une
forme de circonspection qui resta toujours attachée à mes pas.
J’avais beau rendre des services, me montrer utile à la communauté
par ma connaissance de la forêt, ma capacité à trouver de la
pitance quand la saison était rude et les ressources mauvaises,
j’étais toujours ce solitaire, tout juste toléré à la
périphérie de la tribu.
Je
vécu seul, ne trouvant personne pour partager ma tanière qui
ressemblait étrangement à celle où j’avais grandi. Nulle
compagne, la nuit pour partager ma couche, bien peu de contacts avec
les autres, juste le minimum pour que ma place au sein de leur
communauté fut simplement accepté en marge du clan.
Puis
tout bascula. Un mal sournois vint faucher les plus faibles d’abord
puis s’en prit rapidement aux plus robustes des hommes du clan. Les
femmes elles aussi succombaient comme leurs compagnons dans d’atroces
souffrances. La tribu se réduisait comme peau de chagrin.
Progressivement mon statut changea, certaines femmes, devenues seules
après la disparition de leur compagnon tentèrent de m’amadouer.
Je repoussais leurs avances, soucieux moi aussi que j’étais de
d’abord survivre à cette hécatombe dont personne ne savait donner
un nom.
Beaucoup
moururent, certains choisirent de quitter le clan, cherchant dans la
fuite, l’espoir de la survie. Ils étaient fauchés sur le chemin,
mourant eux aussi dans les mêmes convulsions que ceux qui avaient
renoncé à lutter. Bientôt nous ne fûmes plus que
deux, une jeune femme qui avait vu disparaître son époux et
ses deux enfants et moi, l’étranger, le proscrit, le marginal.
La
femme était robuste, elle avait été enlevée quand elle était
bébé, avait servi de servante avant que de trouver grâce auprès
d’un pêcheur de la tribu séduit par la délicatesse de ses
traits. Il l’avait prise pour épouse, lui avait donné deux
enfants et une place moins pénible dans le groupe. Tout cela n’avait
plus de sens aujourd’hui puisque de cette tribu autrefois si forte,
il ne restait que les deux pièces rapportées.
Nous
partageâmes d’abord nos histoires. Épona puisque tel était son
nom et moi nous apprîmes les secrets que nous avions gardés
précieusement dans nos cœurs. Elle sut comment j’avais grandi, je
découvris comment elle avait été traitée. L’amour vint
naturellement sceller ces confessions sincères et sans tabou. Le
mal mystérieux nous épargna, nous pûmes espérer en un avenir
qu’il s’agissait de reconstruire.
C’est
un premier enfant, une petite fille qui redonna le signal du
renouveau. Je me mis à l’ouvrage pour redresser le village, hutte
après hutte, dans l’espoir insensé que de nouveaux survivants
viendraient se joindre à nous. Un second enfant arriva, un garçon
cette fois, nous étions alors quatreseulement dans ce qui avait été un village important.
C’est
alors qu’ils sont arrivés par la rivière. Un bateau, tiré par
des hommes qui remontaient le courant. Ils étaient plusieurs
familles sur cette grande embarcation. Ils s’étaient réfugiés au
milieu de l’eau durant la malédiction qui avait anéanti tous ceux
qui étaient restés à terre. Par quel miracle l’un d’eux
avait-il songé à se protéger ainsi ? Personne ne peut vraiment
expliquer les intuitions. Celle-ci leur avait permis de survivre en
vivant longtemps de la pêche, leur bateau ancré longtemps au milieu
des flots pour échapper au mal qui sévissait à terre.
Puis
ils s’aventurèrent sur la berge pour n’y trouver que mort et
désolation. Ils se dirent qu’en remontant la rivière, en allant
vers les hauteurs, ils trouveraient peut-être d’autres survivants.
Ils nous ouvrirent leur bras, le village avait été reconstruit par
mes soins, toutes les dépouilles enterrées n’avaient pas infesté
l’endroit. Ils nous demandèrent la permission de partager notre
existence alors qu’il leur eut été si facile de nous éliminer.
Chaque
famille trouva un abri à sa convenance. Épona, nos deuxenfants et moi trouvâmes notre place comme si nous avions
toujours vécu avec eux. J’héritai même d’un nom, ce qui ne
m’était jamais arrivé. Je fus Lugus, celui qui avait apporté la
lumière à ceux qui erraient sur les flots. Ils me choisirent pour
chef afin que nous fondions ici même au bord de la rivière une
nouvelle tribu.
Je
choisis le sanglier comme totem. Personne ne me demanda jamais
pourquoi j’avais fait ce choix alors que j’avais édicté un seul
interdit : la chasse du sanglier. Dans le groupe, il se trouva un
habile forgeron pour en sculpter en bronze. De très nombreuses
années ont passé, nous sommes tous retournés à la poussière mais
subsiste de notre passage dans la vallée ce fabuleux témoignage de
nos existences. Ce fut à Neuvy-en-Sullias que surgit de terre la
mémoire de notre histoire ainsi que la statuette de ma belle Épona
qui aimait tant danser..