En chamboulant le temps
En bousculant l'histoire
En martyrisant la chronologie
En travestissant la vérité
En défiant la logique
Et en grimant les personnages
Le bonimenteur vous invite à le suivre
Lorsqu'il vous déclare avec gravité :
« Il advint une bonne fois pour toute !
Qu'il vous faudra bien accroire »
Bien
des légendes celtes furent mises au goût du jour pour les besoins
de la foi catholique. Nombreux sont les personnages mythologiques qui
sont devenus des saints pour rassembler le grand troupeau des
fidèles. Curieusement, celle que je vais vous livrer ici a échappé
à cette appropriation fort commode par les pères de l'église. À
bien y regarder de près, elle ne devait pas être en odeur de
sainteté …
Pourtant,
je n'ai rien inventé : on retrouve le scénario de ce récit
sur les rives de nos rivières mais aussi bien plus loin, en Grèce
et en Mésopotamie, sans qu'il n'ait subi de grandes modifications.
Pour plus de clarté, je vais m'émanciper des sources et des noms
pour vous livrer cette histoire qui n'est pas à mettre dans toutes
les oreilles. Je sais que certains se pinceront le nez, je ne puis
leur en vouloir : notre éducation a depuis longtemps mis dans
l'ombre certains aspects de notre vie quotidienne.
Il
était une fois un brave homme que nous appellerons Suculos Il avait
pris Bellissama pour femme. La dame était volage ; ce qui passe
pour un titre de gloire quand c'est un homme qui pratique cette
fantaisie et devient un monstrueux défaut quand c'est une femme qui
s'accorde quelques entorses au contrat initial. Ainsi va la
ségrégation de tous temps ; celui-ci ne faisait pas exception.
Suculos
ignorait tout des frasques de Bellissama même si parfois quelques
sourires en coin accompagnaient son passage. Les mauvaises langues
sont toujours mieux informées que le principal intéressé ;
c'est un fait à ne pas discuter. Le ragot va bon train dès qu'il y
a coucherie malhonnête ; c'est plus la jalousie que la morale
qui alimente les langues de vipère.
Bellissama
aimait à retrouver un galant : un certain Esus, homme séduisant
s'il en était et toujours prompt à caresser les dames d'un
compliment enjôleur. Bellissama avait trouvé en lui un compagnon
idéal pour assouvir ce que Suculos ne parvenait guère à lui
offrir. Comment pourrait-on le lui reprocher ? Hélas, ce n'est pas
ainsi que l'opinion publique voyait la chose …
Les
frasques de Bellissama et Esus finirent pas échauffer les oreilles
de Suculos. Le doute, ce terrible mal qui ronge l'esprit, s'était
installé en lui. Il en avait perdu le sommeil et l'appétit ;
il échafaudait bien des stratagèmes pour surprendre sa femme, même
si, en ce temps lointain, le constat d'adultère n'était pas
reconnu. Bellissama et son Esus étaient désormais sur leurs
gardes : ils usaient de subterfuges de plus en plus adroits
pour pouvoir se retrouver et Suculos faisait toujours chou blanc.
N'y
tenant plus, Suculos décida d'employer des moyens que je réprouve.
Il utilisa la force, prenant sa femme pour cible. Les hommes ont
souvent profité de leur supériorité physique pour tirer les vers
du nez de leurs épouses. Bellissama passa ce qu'on appelle
pudiquement « un sale quart d'heure » ; le
lendemain elle aurait porté des lunettes de soleil si cet objet
avait été inventé …
La
volée de bois vert qu'elle reçut ne lui délia pas la langue.
Bellissama aimait son Esus et ne voulait pas trahir leur secret.
Suculos, au comble de la fureur, faisait pleuvoir les coups sur la
pauvre femme ; la lâcheté s'exprime ainsi de tous temps. N'y
pouvant plus, il lui demanda de jurer sa fidélité. Bellissama qui
n'accordait pas assez d'importance au parjure s'exécuta. Elle leva
la main droite et proclama sa bonne foi à son homme !
Pour
sceller la déclaration, Suculos lui demanda de mettre cette main
tendue dans une fontaine. Bellissama obéit pour son malheur. L'eau
y sortait de la terre aussi bouillante que si elle venait des enfers.
Elle hurla de douleur ; les dieux avaient dénoncé son mensonge
! Suculos prit un poignard et trancha la main scélérate qu'il
enveloppa dans une peau de vache pour la jeter à la rivière
voisine.
Bellissama,
ainsi privé d'une main, goûtait désormais un peu moins aux charmes
des tendresses partagées. Pourtant, elle retourna, après le temps
nécessaire à la cicatrisation, auprès de son Esus. Le plaisir
était pour elle supérieur au risque ; il n'était pas question
pour elle de passer la main. C'est son amant qui, cette fois,
craignant pour sa vie, franchit le Rubicon.
Le
poignard avait mutilé celle qu'il chérissait, c'est par lui que
Suculos expierait et leur laisserait place nette. Le meurtre était
la seule issue en un temps où le divorce n'était pas toléré. Le
crime passionnel a toujours obtenu la mansuétude des juges. L'enjeu
en valait la chandelle. Esus fourbit son arme, il allait planter son
braquemart dans le dos du pauvre cocu.
Une
nuit, le futur criminel s'introduisit dans le domicile conjugal.
Bellissama était prévenue, elle se leva pour ne pas être présente
lors de ce terrible forfait. Suculos dormait, Esus s'avançait l'arme
au poing. Il avait décidé d'égorger le gêneur pour masquer en
crime rituel son geste. C'est juste au moment où il allait porter le
coup fatal que, dans son sommeil, Suculos s'agita, alerté par un
cauchemar prémonitoire.
La
lame manqua sa cible mais se ficha quand même dans le dos de la
victime qui hurla de douleur sous cette odieuse traîtrise. Le sang
coulait à flot ; les deux amants, effrayés, s'échappèrent
bien vite, désertant le lieu du drame et laissant le malheureux
Suculos agonisant sur sa couche. Ils fuirent précipitamment la
région ; ceux qui les virent passer se demandaient pourquoi ils
avaient ainsi la courante !
Ils
ne pensaient pas si bien dire. Les remords tortillaient l'ignominieux
Esus. Ses entailles étaient en feu; se précipitant dans des
latrines, il les y vida tant et si bien qu'il déféqua tripes et
boyaux, laissant échapper aussi sa vie. C'est ainsi qu'il expira
dans la plus honteuse des postures et que ses malheurs édifièrent
longtemps les hommes de cette époque. Il fut jeté dans la fosse
commune tandis que Suculos, martyr, devint un dieu et fut honoré
très longtemps.
Quant
à dame Bellisssama, elle resta fidèle à son Esus dans les
effroyables tourments qui lui furent accordés par la colère des
dieux. Elle qui avait parjuré, fut privée de la parole et hérita
en contrepartie d'une expression que nul ne supporterait. Désormais
la pauvre femme lâchait des pets tonitruants. Elle disparut sous les
moqueries de ses contemporains, cherchant à s'isoler dans le secret
des berges. Plus personne ne revit la dame aux flatulences célestes.
Depuis
ce jour, il se dit que lorsque les dieux se mettent en colère, que
Zeus illumine la terre de ses éclairs, Bellissama n'est jamais très
loin pour accompagner la zébrure du ciel d'un grondement intime. Le
Tonnerre était né : signal bruyant pour rappeler à tous qu'il
ne fait pas bon trahir. Il punissait sans doute les deux amants qui
avaient fauté en empruntant une voie qui se dit contre-nature pour
éviter l'enfantement. L'affaire avait fait grand bruit mais la
légende ne plut guère aux pères de l'Eglise qui la passèrent sous
silence.