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vendredi 29 décembre 2023

La dinde et le chapon

 

L'embûche des fêtes





En Bresse, une dinde se prit d'amour pour un chapon dans une basse-cour. L'aventure n'est pas banale, la liste des amours impossibles est, hélas, sans fin. Partager une émotion est un don du ciel ; il est bien rare que deux cœurs battent à l'unisson de leurs corps. Ici, le chapon toisait la dinde énamourée, la regardait d'un œil froid et distant.


La dinde qui avait des ressources prit sa plus belle plume pour lui écrire un billet doux. Hélas, mille fois hélas, pour les mots d'amour, rien ne vaut la plume d'oie. La pauvrette fit tant de pâtés que son message en perdit toute lisibilité. Le chapon se gaussa de la dame et de ses pattes de mouche. Il lui tourna le dos sans autre forme de procès.


La dinde ne voulut pas rester sur cet échec cuisant. Elle quémanda auprès de l'oie, sa voisine, ce calame qui fit jadis sa réputation. Avec une calligraphie soignée, les mots d'amours touchent plus souvent leur cible que lorsqu'ils sont entachés de fautes et de ratures. L'oie n'est hélas pas prêteuse : elle aime à jouer la prétentieuse et refusa tout net la quémande de notre dinde.


Les deux volatiles se prirent de bec. La seconde vola dans les plumes de la première qui résista bec et ongles à cette odieuse agression. Le duvet voltigea un peu partout, la bataille fit rage, les coups et les insultes volèrent si bas que le chapon, flatté qu'on se batte ainsi pour lui, se fit spectateur admiratif de la rixe.


Quelques pintades se mêlèrent de la querelle en arrosant nos belligérantes d'œufs qui avaient été abandonnés en cours de couvaison. La scène prit des allures de tragédie ; le poulailler en fut si bouleversé qu'une poule n'y aurait pas retrouvé ses petits. Le coq voulut sonner la fin des combats. Son chant resta sans effet ; dindes, oies et pintades ne lui reconnaissant aucune légitimité, le fier gallinacé alla se percher sur le toit d'une église voisine pour y bouder tout à son aise.


Ce fut l'intervention de la fermière qui vint mettre à terme à l'algarade. Il était temps : les demoiselles étaient en piteux état. La dinde boitait bas : elle eut recours à une cane pour s'appuyer sur elle et regagner son logis. Le chapon vaquait à nouveau à ses occupations, indifférent à ces dames qui lui avaient montré pourtant tant d'intérêt.


Il ne se doutait pas, le bougre, que son heure allait sonner. Si la fermière était venue ici, ce n'était certes pas pour s'interposer dans une querelle de clocher mais pour quérir l'animal qui était gras à point. La femme voulait remplir sa bourse au moment des fêtes en vendant celui qui n'en avait plus. L'ironie de la situation échappait totalement à la dinde qui voyait son galant menacé de meurtre.


Fort heureusement la fermière était fort malhabile et incapable de tuer avec un couteau la moindre poule, et, à plus forte raison, un chapon. Elle voulut user d'un expédient peu usité dans nos élevages. Sous prétexte que le chapon était destiné à être farci de marrons, la brave femme lui appliqua des électrodes sur le dos, espérant qu'une bonne châtaigne électrique l'enverrait de vie à trépas.


Le choc fut violent mais non point mortel. Le chapon, ébranlé sur ses bases, subit en l'instant un contrecoup qui lui redonna force et vigueur. Il s'évada de l'emprise de la fermière et trouva refuge auprès de cette dinde qui, jusqu'alors, n'avait reçu de sa part que dédain et mépris. La demoiselle en fut si honorée qu'elle fit barrage de son corps devant la tueuse maladroite.


Bien mal lui en prit. Furieuse, la méchante femme, aveuglée par la colère, étrangla la dinde qu'elle prit pour le chapon. Elle s'en retourna chez elle plumer celle qui avait perdu la vie par amour . Le chapon n'en fut pas troublé plus que ça. À l'instar de ceux de son sexe, et même s'il en était dépourvu des attributs d'icelui, il se tourna vers l'oie qui lui fit une petite place sous son aile protectrice.


Ainsi va la vie dans les basses-cours en cette période de Noël. Il y a grand péril à se mettre en évidence ; l'avenir n'appartient qu'à ceux qui vivent cachés. La dinde, pour son plus grand malheur, avait fait preuve de trop d'exubérance au lieu de se faire discrète et de fuir ses congénères. Elle eut certes une belle fin, de celle qui justifie les moyens. Mais quant à elle, avouons qu'elle resta sur sa faim et ne sut jamais que son chapon n'était pas galant à la satisfaire.


L'oie et le chapon vécurent heureux même s'ils n'eurent jamais d'enfants. Il n'y a pas toujours de morale dans les histoires aviaire. L'oie se spécialisa dans l'œuf de Pâques d'autant plus aisément que, pour l'amour, avec son pauvre compagnon, elle était chocolat ! Je n'ai plus qu'à vous souhaiter un joyeux réveillon. Évitez l'indigestion et n'accordez aucune importance à ce pauvre récit sans queue ni tête.


 

 

lundi 6 novembre 2023

Au pays du bien manger

 

Une Bonimenterie à table





Quand l'ami Jules, après avoir incendié Céno la cité gauloise qui lui avait résisté, s'installa pour quelques temps au bord de la Loire, il décréta que c'était, en ce lieu béni des dieux romains comme des dieux celtes, le pays de la bonne table. Jules, pour bonimenteur de guerre qu'il était, n'en était pas moins un esthète et un gourmet, un gourmand tout autant. Il savait reconnaître ce qui est bon à défaut de toujours savoir ce qui était juste !


Je vois déjà de ci et de là des levers de boucliers contre une assertion que chaque région de France, à juste titre, défend avec acharnement. La table est succulente un peu partout dans notre Gaule et nous le devons aussi à nos amis les Romains qui nous ont apporté l'accompagnement indispensable de notre gastronomie : le vin, don de la nature qu'ils avaient emprunté plus loin encore au levant.



Je ne veux pas rentrer dans une guerre d'oppidum, je sais les dégâts que ferait une bataille de fourneaux. Quand la marmite bout, son cul devient noir et rien ne peut plus l'apaiser. Je veux simplement justifier cet avis impérial alors que je vous invite sur nos quais à une visite gastronomique. En toute objectivité, je compte vous expliquer la qualité d'une cuisine ligérienne supérieure à toutes les autres ...


Cette fois, les hachoirs se dressent au-dessus de têtes « encalottées ». Gardez votre calme, chefs plus capables devant un piano que dans la bataille qui fut perdue, sans coup férir, contre l'envahisseur latin. Il n'est que temps de monter sur vos ergots ; pourquoi ne l'aviez –vous pas fait plutôt ? Bien rares furent les villes à résister à l'ami Jules et à son affreuse soupe à la tortue !



Avant que vous ne perdiez votre latin de cuisine, je reviens bien vite à ce qui fait le sel de ma démonstration. Notre cuisine des bords de Loire est l'une des meilleures (vous pouvez apprécier cette eau du fleuve que je mets dans mon vin de chez nous …) pour la simple et succulente raison qu'elle n'a aucune spécificité propre.


Il est des régions qui ont des couleurs, des parfums, des plats que l'on ne trouve nulle part ailleurs. Ce sont des bastions d'une tradition, des tables de combat qui revendiquent d'avoir le meilleur cassoulet, la plus belle poularde, les agneaux les plus délicats, des choux-fleurs à vous pâmer, des asperges qui ont la plus belle tête …



Point de tout ça sur nos rives. Nous sommes au carrefour de toutes les merveilles culinaires. Notre pays était béni de Dieux de la Cène car il était au centre des victuailles et des mets, des épices et des saveurs qui sillonnaient notre vieille Gaule. Pas de chapelle, pas de chef empanaché, arc-bouté sur son savoir-faire. La cuisine ici, était celle de toutes les influences d'alors.


Les épices si rares arrivaient d'Orient par le comptoir phocéen, remontaient le Rhône, poursuivaient par la Saône pour terminer leur parcours par la Loire. Les poissons de mer faisaient quant à eux le chemin inverse, partaient de l'Océan pour remonter le fleuve sur des bateaux viviers. De plus aventureux encore, remontaient à la nage la Loire pour aller perpétrer l'espèce et venaient se pendre dans les filets des pêcheurs en compagnie de nos délicieuses espèces autochtones.



Les gibiers ne manquaient pas dans la forêt Carnutes, les céréales de Beauce étaient à portée de charrois. L'huile suivait la route des épices, le sel venait de l'Ouest en un temps alors sans Gabelle. Les fruits et les légumes avaient fait leur lit sur notre val, les crues apportant le limon fertile et les cieux furent toujours clément au bord de notre douce Loire. Tout convergeait en notre bonne ville que Jules en personne baptisa Cenabum, la cité de la bonne table.


Alors, fiers de ce passé glorieux, nous perpétrons la tradition d'une cuisine qui n'en a pas. Ouverte à toutes les influences et tous les mets, prête à tous les mélanges et associations, la cuisine de chez nous est une macédoine de tous les plaisirs d'ailleurs. La seule véritable exigence des gourmets des bords de Loire c'est que le produit soit frais et de merveilleuse qualité. C'est inscrit dans l'histoire des lieux et c'est avec dévotion que nous continuons l'art de la table ouverte sur le Monde qui s'offre à notre gourmandise.



À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...