mardi 24 décembre 2019

Le Bœuf de la crèche.



Légende de Touraine.



Il se murmure dans notre belle Touraine que, la nuit de Noël, certaines bêtes à cornes avaient la faculté de parler. Bœufs, vaches et taureaux conversaient joyeusement tandis que les hommes se massaient dans l’église pour célébrer la naissance de l’enfant Jésus. L’âne devait tenir sa langue : il ne bénéficiait pas de ce miracle annuel et en était fort meurtri. C’est certainement cette injustice qui explique ses sautes d’humeur le reste de l’année.

Du côté des bêtes « aumailles », on se régalait de cette aubaine : il y avait tant à dire sur le comportement des uns et des autres dans la ferme, d’autant plus que l’étable dissimulait souvent des comportements qu’il convenait de ne pas ébruiter. La vache, contrairement à sa réputation, est bonne dame et a le pardon facile, ce n’est pas elle qui irait médire de ses fermiers. C’est le bœuf qui a la langue la plus leste : il a gardé un chien de sa chienne à ceux qui l’ont privé du bonheur d’être taureau. C’est de lui qu’il convient de se méfier si on a des choses à se reprocher.

L’aventure que je vais nous narrer s’est déroulée un soir de la nativité à Saint Berdolin sur Loire . Le curé de l’église mettait la dernière main à sa crèche vivante ; on attendait le dernier moment pour mettre le personnage principal : le dernier-né de la commune, de manière qu’il ne prenne pas froid. C’était pour ce prêtre un moment de grande tension ; son église allait faire salle comble, ce serait la meilleure recette de l’année. Il ne devait rien négliger pour que ses ouailles rentrent chez elles , heureuses et remplies d’espoir.

Soudain, le brave curé, le père La Malice, se rendit compte avec stupeur qu’il avait oublié le bœuf. L’âne du père Gérard était propre comme un sou neuf ; son maître ne manquait jamais de le brosser avec application pour honorer la soirée et sa ferme. Mais le bœuf des Amiront avait « passé » cette année et le pauvre curé n’avait pas songé à réclamer un remplaçant. Quelle bourde impardonnable !

Il était trop tard pour courir la campagne. Les bœufs n’étaient pas si nombreux qu’autrefois. Il y avait bien celui des Lessage, mais ceux-là était de drôles de paroissiens, il se pouvait même qu’ils ne viennent pas à l’office. Décidément, le curé devrait en rabattre un peu pour aller leur demander ce service. Il n’y a qu’une messe de minuit par an : l’effort valait la peine et il n’y avait pas d’autre solution.

La Malice remonta sa soutane, enfourcha sa bécane et se rendit dans la ferme des Lessage. Il fut, à sa grande surprise, fort bien accueilli. Pour mécréants qu’ils fussent, ces gens avaient le sens de l’hospitalité. Le père s’empressa de déboucher une bouteille de Bourgueil, le vin préféré de Rabelais. Le curé remercia ces braves gens et leur expliqua, tout en buvant, sans en laisser une goutte, ce vin rouge qu’il préférait au vin de messe, la raison de sa visite.

Le fermier s’empressa de rassurer le curé. Il allait lui prêter son bœuf pour la messe car il n’avait pas l’intention de l’atteler ni cette soirée ni le jour de Noël. Mais hélas, il y avait un petit souci : l’animal paissait sur la grande île juste devant le village. Il fallait trouver un passe-cheval : un bateau spécialisé dans le transport des animaux, pour aller quérir le brave Pompon.

Le curé et le fermier se mirent en route pour aller trouver le passeur. L’homme était déjà en habit du dimanche. Il comprit la gravité de l’instant et, sans se soucier de se crotter, alla jusqu’à la cale pour libérer son bateau. Le trio embarqua à la nuit déjà bien avancée, pour traverser le bras de Loire et accoster à la pâture à Pompon. Fort heureusement, le passeur connaissait la rivière mieux que quiconque et la traversée se passa sans encombre.

Pompon, quant à lui, goûta très modérément d’être ainsi privé du grand palabre de Noël. Il avait tant à dire ! Une année tout entière qu’il était contraint de faire silence et on le privait de ce plaisir unique de dire du mal de tous ceux qui lui avaient manqué de respect ! Pompon était le préposé au corbillard du village. Et à maintes reprises, il avait eu à se plaindre de coups de badines immérités donnés par des bouviers d’occasion particulièrement indélicats.

Pompon opina sous la menace et quelques coups de nerf de bœuf généreusement infligés par monsieur le curé. Le saint homme avait la main leste : les enfants de chœur en savaient quelque chose. Le fermier, jamais n’aurait frappé son bœuf, mais il n’osait s’interposer devant le curé, ce soir-là.

Le passeur hérita de la colère de l’animal. Il reçut une ruade qui le propulsa dans une belle bouse qui ne demandait qu’à le recevoir. Le bel habit du dimanche était souillé. Voilà ce que c’était que de vouloir rendre service. Il n’y eut cependant pas d’autres incidents et Pompon prit place dans la crèche vivante. Il était l’heure de sonner les cloches et de recevoir le petit chérubin.

Pompon rongea son frein durant presque toute la messe. Il attendit le moment-clef de la représentation, quand le curé présente l’hostie de manière solennelle, pour prendre la parole : « Il en fait bien des simagrées cette bourrique. Pour l’enfant Jésus, il se montre d’une grande délicatesse mais pour mon arrière train et la croupe des enfants de chœur, il en va tout autrement ! »

Pompon ne songeait pas à mal. Il évoquait simplement les coups de pied que le curé donnait à sa troupe en aube quand elle était dissipée. Mais il se trouva dans l’assemblée des gens pour penser à mal et la messe prit une étrange tournure. Personne d'ailleurs n'imaginait que cette horreur eût pu être proférée par le bœuf . Déjà des pères s’étaient dressés et quittaient l’office de manière ostentatoire tandis que le curé en laissait tomber son ciboire de dépit.

Les femmes se signaient, n’osant réagir comme les hommes. Il y avait encore en ce temps- là un respect absolu pour celui qui portait la soutane. Mais Pompon, trop heureux de l'aubaine, profita de la confusion pour glisser une nouvelle saillie : « Et regardez-moi le père Auguste, il joue bien de sa badine, lui aussi, pendant les enterrements quand nous allons au champ de naviots ! »

Cette fois, s’en était trop, Auguste était le bedeau et voilà qu'il était sali également par ce mystérieux accusateur. Pompon riait sous cape-pour un bœuf, la chose est jubilatoire- il se prit dans l’instant pour un taureau furieux au milieu de l'arène. Il distilla alors deux ou trois choses à ne pas mettre entre toutes les oreilles. Il avait vu à plusieurs reprises des couples illégitimes jouer la bête à deux dos dans le secret de son étable : il ne pouvait garder ces informations pour lui.

L’église bascula soudainement dans une grande confusion. Les parents du chérubin se précipitèrent vers leur enfant pour le soustraire à cette folie. Dans les travées, on s’indignait, on s’apostrophait, on en vint même à échanger des noms d’oiseaux et des horions. Le curé était au désespoir : la messe de Noël tournait au fiasco et, pire que tout, il n’avait pas encore fait la quête. Il n’y avait d’autre issue que de sonner les cloches et d'annoncer la fin de la cérémonie.

Le passeur était rentré chez lui pour se changer. Quand il revint, l’église était vide. Il n’en croyait pas ses yeux et, plus incroyable encore, Pompon s’adressa à lui de manière fort cavalière : « C’est pas tout, passeur, mais vous allez me ramener immédiatement sur mon île ou je vais rapporter à votre femme ce que vous faites parfois dans les bosquets ! »

L’homme ne se le fit pas dire deux fois. Il ramena un Pompon, pressé d’aller raconter aux autres herbivores du troupeau la belle soirée qu’il venait de passer. Il n’était pas encore minuit : il avait assez de temps pour s’octroyer un joli succès. Quant aux Lessage, ils n’étaient pas venus à la messe en dépit de l’honneur qui leur était fait. Ils ne surent jamais l'esclandre que Pompon avait provoqué. Seul le passeur avait compris que le bovin bavard était la source du scandale mais il se garda bien d’en parler à quiconque.

Quant au curé, le père La Malice, il se murmure qu’il a fui sans laisser d’adresse. La messe de Noël suivante, il n’y eut plus de crèche vivante à Saint Berdolin sur Loire . Le nouveau curé était un homme sage et avisé. Il savait la légende des bœufs qui parlent et se garda bien de tenter à nouveau le Diable. Satan et les bovins portant pareillement des cornes, voilà un point commun qui mérite qu’on y accorde attention pour que le troupeau des fidèles soit bien gardé.

Nativement sien.

lundi 23 décembre 2019

L’envers du décor.


Recherche doublure désespérément.




Le Bon Saint Nicolas, un jour se trouva fort las, d’être réclamé en tous lieux pour récompenser les enfants sages. Le brave homme avait hérité d’une réputation flatteuse, qui, il faut l’avouer le dépassait quelque peu. Non seulement, elle était le fruit d’une méprise entre trois capitaines sur un navire sauvé de la tempête et trois gamins prisonniers d’un saloir, mais qui plus est, la fausse nouvelle avait séduit tant et si bien qu’elle s’imposa à lui comme une vérité première.

Les saints tout comme les humains ne sont pas à l’abri des artifices qu’impose la rumeur, cette incontrôlable propension des humains à raconter n’importe quoi ; j’en sais quelque chose ! Nicolas donc fut sollicité pour distribuer chocolats et friandises aux enfants du nord de la France. Un travail à plein temps pour un vieillard qui depuis longtemps aspirait à une cessation de son activité. Mais il n’est pas question d’aborder ce sujet au Paradis ; Saint Pierre tout comme le Patron sont totalement hermétiques à toute idée de retraite fut elle à point ou par capitalisation des indulgences.



Nicolas devait donc oublier ses douleurs, rhumatismes et autres tourments que son grand âge lui faisait subir. Le bonhomme devait faire bonne figure, sourire en dépit de son état de santé dégradé. Il se vêtit de plus en plus chaudement au risque de paraître ridicule avec cette grande pelisse fourrée. Il s’en moquait, l'essentiel pour lui était de ne pas prendre froid d’autant qu’on lui avait assigné une période d’activité à l’approche de l’hiver.

De partout pourtant émanaient de drôles de réclamations. Les parents étaient de plus en plus mécontents de leurs rejetons. L’éducation battait de l’aile ce qui en toute logique transformait les chérubins plus aisément en mauvais diables qu’en petits anges. Les offrandes n’étaient plus de mise, la remontrance s’imposait. Les parents, toujours prompts à se défausser des tâches ingrates, comptaient désormais sur Nicolas pour donner la fessée ou bien le juste châtiment.



Le Saint homme se refusait à ternir son image qu’il avait peaufinée au fil des siècles avec une merveilleuse science de la communication. Il n’était pas question pour lui de mettre à mal tout ce laborieux parcours parce que les enfants avaient pris le pouvoir dans les familles. S’il acceptait volontiers de ne plus leur offrir des cadeaux immérités, il n’était pas question pour lui, en revanche de lever la main sur eux.

Il eut recours pour satisfaire la demande à une agence d’intérim. La chose n’est pas nouvelle, le patron lui-même avait utilisé ce procédé pour trouver douze acolytes dont l’un ne se montra, il faut bien l’admettre aujourd’hui, guère reconnaissant. Il reçut des candidats tous plus hideux les uns que les autres, ils avaient la gueule de l’emploi et ne rechignaient pas à se salir les mains.


Curieusement se furent des lutins et des gnomes qui les premiers frappèrent à sa porte. Il est vrai que même dans ce domaine, les gens de petite taille éprouvent d’énormes difficultés à trouver un emploi en dépit de qualifications certaines. Deux retinrent son attention, un travailleur germanique : un certain Kobold dont la réputation n’était plus à faire et un personnage du pays, un Gobelin bien plus patelin.

Nicolas penchait pour la préférence nationale. Personne n’avait osé lui souffler combien cette option était ridicule lui qui venait d’Asie Mineure. Il n’est jamais aisé de contrarier un saint homme fut il vénérable et bienveillant. Le Kobold dut se résoudre à ne pas faire la maille, c’est d’ailleurs assez heureux tant il était hideux.



Le Gobelin se frottait les mains qu’il avait noueuses et couvertes de pustules, verrues et autres plaies purulentes qui allaient donner à ses claques une remarquable dimension tragique de nature à pousser la jeunesse à plus de modération. C’est du moins ce qu’escomptait Nicolas. Le couple se mit en demeure de célébrer leur premier 6 décembre commun. Cette année-là, il y eut plus de pleurs que de cris de joie…

La nouvelle se répandit bien vite parmi les gamins de tout le pays. Ils se réunirent en grande assemblée pour trouver parade à cette riposte des adultes qu’ils jugèrent unanimement fourbe et disproportionnée. Nul ne songea que mettre un peu d’eau dans leur vin eut été préférable, le tyran domestique ne mange pas de ce pain-là.



Après bien des réflexions, les mauvais drôles se mirent d’accord sur une stratégie en tout point remarquable. Ils fondèrent leur riposte sur la taille du Gobelin, s’indignant de l’exploitation d’une personne en situation de handicap par un exploiteur indigne. L’opinion publique fut retournée d’autant qu’une campagne véhémente fut menée sur les réseaux sociaux. Nicolas dut congédier le Gobelin qui allait trouver un emploi plus pénible encore dans une filature lyonnaise.

Retenant la leçon, le personnage de légende fit appel à un homme d’une taille dans la norme. Son offre d’emploi fut une fois encore sujette à procédure. Il y avait double discrimination. D’une part, une femme aurait parfaitement pu faire l’affaire et il n’était pas recevable d’imposer un critère de type physique. Il dut revoir son annonce et en dépit des revendications féministes, il choisit le père fouettard pour associé.



Leur collaboration tourna au fiasco. Le pauvre Fouettard se trouva accusé de pédophilie. Il est vrai que la fessée n’avait plus la cote et était susceptible d’être considérée comme un geste douteux et déplacé. Même l’évêque de Lyon émit d’extrêmes réserves sur la procédure choisie par Nicolas pour flageller les chenapans.

Fouettard se retrouva au violon, victime de l'opprobre générale. Seul un cinéaste polonais envisagea un temps de tourner un film pour prendre sa défense. Le projet ne fut pas mené à son terme faute de financements. Pour Nicolas, cette nouvelle contrariété le poussa à passer la main. Il se dit que c’est lui qui avait besoin d’une doublure.



Il confia sa petite entreprise à un certain Noël, un bonhomme qui accepta de prendre la suite en s’affublant des mêmes guenilles que son prédécesseur. L’homme renonça à mettre des conditions pour assurer la distribution des cadeaux. Les gamins avaient gagné la bataille, plus besoin d’être sages, polis, respectueux pour recevoir leur dû.

Le travail du Père Noël en fut décuplé. Il ne savait plus où donner de la tête. Ne parvenant pas à tenir la cadence, il se fit aider par des rennes, des animaux venus d’un territoire menacé par le réchauffement climatique. Les premières années, le système fonctionna au-delà de toutes les prévisions puis il se fit un mouvement d’opinion pointant du doigt l’exploitation des animaux.



Le brave bonhomme s’arracha les poils de barbe. Il était condamné à renvoyer les rennes dans leur toundra. Mais pour quel système alternatif opter ? Le traîneau motorisé s’imposait. L’énergie fossile ayant de plus en plus mauvaise presse, il eut peur qu’on lui jetât la pierre. Il fallait satisfaire à la mode de l’époque.

Conforme à son époque, le père Noël s’orienta vers le traîneau électrique. Qu’il dût s’équiper d’un casque troubla un peu l’iconographie officielle mais ce n’était qu’une petite concession à la législation. Il se trouva bien en butte aux militants écologistes qui l’accusèrent d’user d’une énergie nucléaire sans que cela le trouble vraiment. Il chargea son traîneau, traça son plan de route grâce à un GPS haute définition.


Le jour fatidique arriva, il allait se mettre en ciel pour faire son grand ouvrage quand il s’aperçut avec effroi que la grève générale avait bloqué la production d’électricité. Les piles à plat, le Père Noël se dit que décidément les temps n’étaient plus propices à son petit travail. Il baissa les bras et laissa tomber définitivement la belle petite entreprise mise sur pied, il y a bien longtemps par le brave Saint Nicolas. De toute manière, il était grand temps de jeter le point final à cette histoire, l’humanité allait bientôt disparaître dans la folie des temps.

Anachroniquement leur.


À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...