lundi 3 juillet 2017

Le trésor du brave nautier.



Complicité marinière ...


Il était une fois un brave nautier, voiturier sur eau, qui avait l’honneur de transporter un trésor fabuleux. Dame Pompadour allait par les chemins en bord de Loire rendre visite à un vieil ami, l’architecte Ange-Jacques Gabriel qu’elle avait chargé de restaurer son château de Menars. La favorite du roi Louis XV a tout juste 40 ans, elle dispose d’une belle fortune, vient d’acquérir cette magnifique demeure qu’elle entend bien embellir à son image. Elle a confié au bon Edmond un coffret contenant des bijoux et des diamants, préférant la discrétion de son humble embarcation au luxe démonstratif de son carrosse.

Edmond est flatté et quelque peu inquiet. Nous sommes en 1761 ; il a descendu le canal d’Orléans et se trouve désormais sur le fleuve royal. Il craint que le bruit ait circulé sur la nature de son modeste (en volume) chargement. Il n’en ferme pas l’œil de la nuit. Son excitation arrive à son comble quand il arrive dans le port de Beaugency. Est-ce la proximité du pont du diable ? Edmond sent peser sur lui et sa petite toue un regard inquiétant quand il accoste le quai.

Il n’a pas encore fixé un bout à un gros anneau qu’il entend un rire sarcastique. Un homm,e tout de noir vêtu, s’adresse à lui : «  Je sais ce que tu transportes !  Minuit n’aura pas fini de sonner que je me serai approprié ton trésor, fruit des amours clandestines d’un roi et d’une gourgandine. Je ne ferai que rendre la justice et priver la donzelle des fruits de ses péchés ! Quant à toi, tu achèveras cette nuit pendu à ton mât pour le prix de ta trahison». Il y a un énorme éclat de rire et l’homme semble s’être volatilisé dans l’instant. Un vieux chat tout pelé est maintenant à sa place sur le pierré.

Edmond en était tout retourné. Il avait accepté ce curieux convoyage bien contre son gré. Mais les temps étaient durs, les affaires délicates et il lui avait été impossible de refuser le prix de cette course si risquée. Il n’avait pas le droit à l’échec : il en allait de sa vie. Que faire devant pareille menace ? Edmond ne pouvait compter que sur lui-même pour se sortir de ce mauvais pas. Ébruiter son secret c’était tendre le bâton pour se faire dépouiller tout autant que battre. Sa dernière heure était venue : il n’en doutait pas un seul instant.

Quand on est au désespoir, il arrive parfois qu’on se confie aux objets et aux choses qui vous entourent. Edmond, pour se donner un peu de courage s’adressa à son bateau, le seul véritable ami qu’il avait jamais eu. C’est tout d’abord vers la planche de rive qu’il se tourna pour lui confier sa détresse : « J’espère ma belle que tu sauras te dérober aux pas de ce mauvais diable. Je crains qu’il n’en veuille autant à ma vie qu’à mon chargement ! »

N’obtenant pas réponse de cette planche de chêne qui lui permettait de passer de son embarcation au quai, il s’assit dans la bordée et attrapa une pomme d’un sac de jute dans lequel il y avait une dizaine de ces belles reines des reinettes. Il la croqua goulûment tout en marmonnant des propos incohérents : « Mes belles pommes, puissiez-vous me tendre la main et me protéger du péril qui menace ! » Les pommes ne sont guère bavardes : il reçut silence pesant pour toute réponse.

Edmond assura alors l’amarrage de son bateau, il jeta l’ancre, attachée par une longue chaîne. Celle-ci n’était pas toute nécessaire, la rivière n’était guère profonde en cette période de l’année. Il la fixa au taquet et enroula sur le pont l’excédent de la longue chaîne. Il y avait peu de chance que la solide attache puisse lui être du moindre secours : Edmond conjurait le sort de quelques vœux pieux inutiles.

Il s’occupa alors de son gréement. Il enroula un peu mieux la voile à la vergue. Il était à la descente et n’avait pas besoin de l’utiliser jusqu’au terme de son voyage. Il lui glissa quelques mots en guise de propos magiques : « Toi qui parfois te décroches et plusieurs fois as manqué de m’assommer, serais-tu capable de briser le crâne du méchant qui veut me voler cette nuit ? » Il n’eut pour toute réponse qu’un long grincement et le bruit du vent dans les amures ...

Edmond fit le tour de son bateau, cherchant un allié capable de lui venir en aide. Sa grande bourde était une arme redoutable : son fer si acéré qu’il pourrait transpercer un corps aisément, mais il savait que son maniement était délicat pour un pareil usage. L’effet de surprise de l’assaillant jouait en sa faveur et rendait impossible l’usage de sa longue perche ferrée. Il s’en désolait.

C’est alors qu’il vit le guinda : cette sorte de treuil, un cabestan horizontal, situé à l’arrière de sa toue. Il se dit qu’il pouvait faire un piège de la corde qui y était enroulée à la condition de la mettre en tension et d’obtenir un enroulement automatique. Edmond était particulièrement ingénieux ; il fit là, un collet géant pour prendre son visiteur du soir. Il comptait sur la chance pour qu’il mette un pied dans l’anneau de corde placé sur le pont.

Edmond se coucha dans sa petite cabine. Il était inquiet, il tarda à trouver le sommeil mais finit par s’endormir alors qu’il eût été plus sage de rester éveillé. Mais les fatigues du jour, des manœuvres pour passer du canal à la Loire et franchir le pont royal l’avaient épuisé. C’est ainsi que lorsque la minuit fut proche, notre nautier dormait du sommeil du juste.

Au premier coup de minuit, une ombre approcha de l’embarcation. L’homme était vêtu d’une longue cape noire, un capuchon dissimulait son visage. Il mit le pied sur la planche de rive pour accéder au le bateau d’Edmond quand, au même instant, un tronc d’arbre dérivant sur la Loire vint frapper la proue. Le choc fut suffisant pour déstabiliser la planche qui vacilla. L’homme, déséquilibré, tomba à l’eau en ayant juste le temps de s’accrocher à la bordée supérieure.

Sous le choc, le sac de pommes s’était renversé sur le pont et quand le visiteur de la nuit réussit à se hisser sur le bateau, il posa le pied sur un des fruits qui jonchaient le sol. Il fut une fois encore en perte d’équilibre ; il marcha sur une autre pomme et une autre encore. Il allait comme un homme ivre et se prit le pied dans la lourde chaîne.

Cette fois, il ne put se rétablir ! Il tomba à la renverse et vint percuter, tête en avant, le mât. Le choc ébranla la vergue qui avait sans doute été mal fixée au collier de racage. La voile et la vergue tombèrent à grand fracas. Le vœu d’Edmond ne fut pourtant pas réalisé : la vergue n'assomma pas l’intrus mais le propulsa sur le collet qu’il avait laissé devant l’entrée de la cabine.

Notre marinier avait parfaitement mené sa barque, le piège propulsa le voleur le pied entravé en avant. Il se retrouva suspendu au mât, le pied entravé, tout contre le girouet. L’homme avait beau faire, il était fait comme un rat. Edmond malgré tout ce désordre dormait à poings fermés. Il termina sa nuit sans faire le moindre cauchemar.

C’est au point du jour qu’il se réveilla comme à l’accoutumée. Un bon marinier n’a pas besoin d’entendre le chant du coq pour savoir qu’il est temps de se mettre en train. Le soleil qui se lève donne le signal de la navigation. Il n’est pas question de perdre son temps en flânant au lit. Edmond se leva ; il avait oublié ses tracas de la veille.

Pourtant, tout lui revint d’un coup quand il vit, pendu à son mât, un affreux chat noir, pris par une patte et qui, à force de se débattre avait fini par s’étrangler à la drisse. Edmond, bon chrétien comme il se doit, se signa, il connaissait l’histoire du pont de Beaugency et ne doutait pas de l’identité réelle de son visiteur. Il se dépêcha de libérer ses amarres pour filer bien vite loin de là.

C’est avec un immense soulagement qu’il remit à l’intendant du château de Menars le précieux coffret. Il reçut pour son paiement de son dévouement une bourse bien pleine. Il s’empressa de descendre jusqu’à son port d’attache à la Daguenière. Il commanda à un sculpteur du pays une statue de saint Nicolas en bois de chêne qu’il offrit à l’église Saint Blaise - Saint Nicolas qui venait quelques années plus tôt de remplacer la petite Chapelle Notre Dame des Levées construite en 1518 sur la route de la vieille levée. Il n’ébruita jamais son étrange affaire. La bonne fortune permit la découverte d’un document écrit de la main même d’Edmond dans les archives de la ville d’Angers. Une bonne âme me confia cette anecdote en me demandant de ne pas l’ébruiter ; ce que je me gardai bien de faire car votre distraction est ce qu'il y a de plus important à mes yeux.

Sataniquement sien.

dimanche 2 juillet 2017

Prendre son envol

Un petit bout de mémoire.


Il était une fois un homme de plume qui ne désirait pas prendre son envol. Il semait des mots sur la toile, se cachant derrière un pseudonyme et un écran vide. Il pouvait ainsi tout à loisir écrire sans jamais dire, raconter à l’écart du monde et des gens. Il avait la part belle, celle de l’anonymat qui vous préserve des mécontents, des insuccès et du bec dans l’eau. Lui, de sa place, pouvait tout à loisir distraire ou bien agacer, piquer ou bien enchanter sans que jamais personne ne vienne lui exprimer son enthousiasme ou sa colère.

Il se pensait ainsi en Saint Just, au pied de la tribune, soufflant le chaud et le froid sans jamais prendre la parole en public. Il n’avait qu’à écrire et d’autres se chargeraient bien de porter sa parole, si elle méritait d’être entendue. Il se rêvait en homme de l’ombre, celui qu’on ne voit jamais mais qui est toujours présent au travers de lettres semées à tous vents. C’était si commode de se cacher ainsi pour, pensait-il, vivre heureux, loin des soubresauts et des tempêtes.

Puis un jour, il fut pris au mot à moins que ce ne soient les mots qui réclamèrent une lettre de sortie, une échappée belle. Ce fut là que tout bascula, que le silencieux, le discret, sans doute aussi le lâche, se retrouva en pleine lumière sous le feu des projecteurs et des regards. Sa vie allait prendre un nouveau virage selon cette expression curieuse alors qu’en la circonstance, ce fut soudainement des nids de foule et des dos d’ânes qui se présentèrent à lui.

Des amis avaient constitué un groupe musical, une de ces petites formations qui font le délice des fêtes votives, cantonales ou bien paroissiales. La simplicité et l’authenticité étant les garants d’un spectacle sans paillettes ni grimaces. Il leur avait offert un texte puis deux ou trois qui devinrent des chansons par la grâce d’un mélodiste sans pareil. Cela suffisait déjà à son bonheur, entendre sur scène, ne fut-ce qu’une petite estrade champêtre, ses mots et des vers avait de quoi le combler. Lui resterait à l’abri des spectateurs, tapi dans un coin à jouir du doux plaisir de l’orgueil.

Mais les diables de musiciens avaient une idée en tête. Ils savaient que le beau parleur avait dans sa musette des contes et des histoires qui ne demandaient qu’à vivre leur vie au grand jour. La lecture silencieuse ne fait guère d’écho, elle ne s’impose jamais à qui ne fait pas l’effort de déchiffrer ces étranges signes qui forment des mots. Rien ne remplacera jamais la parole, il devait la prendre au grand jour !

Il le poussèrent sur l’estrade. Ce ne fut pas leur meilleure idée. De ce jour, notre homme fut soudainement pris d’une hystérie démoniaque, d’un besoin irrépressible de faire l’andouille, de jouer les amuseurs parfois tout en plongeant à d’autres moments les auditeurs dans la gravité d’un texte plus profond. Il avait trouvé chaussure à son pied en retirant les siennes, la scène était un domaine où ses mots seraient roi.

Il se grima comme un vagabond, un traîneux, un vagabond de la pensée. Il prit les spectateurs par le cœur pour ne plus les lâcher. Oh, certes, au début, ce ne fut pas miraculeux. Il bafouillait, se trompait, hésitait parfois, cherchait encore ses mots et ses postures, piétinait pour mieux cacher son angoisse. Mais il était écouté et rien ne pouvait le réjouir d’avantage. Ses mots trouvaient refuge dans des oreilles bienveillantes, s'insinuaient plus encore quand ils se faisaient chanson.

Sa vie se passerait désormais sur le devant de la scène et non plus dans les travées obscures de la salle. Il se fit Bonimenteur à défaut de n’être jamais un conteur véritable. Emprunter les chemins balisés du conte traditionnel ne lui convenait guère. Il défrichait un nouveau passage, une sente étroite et sinueuse qui serait sa propre voie. Il inventait un univers peuplé de gueux et de pauvres gens qui par la magie du récit se faisaient prince de la rivière.

Mais revenons à cette journée ou tout bascula dans la déraison. L’estrade se présentait là, en bord de Loire, dans le charmant petit port de La Binette. Un public bon enfant, des gens du pays qui se connaissent tous et s’apprécient. Sur scène, un des leurs, un musicien qui a constitué un groupe de joyeux lascars.

Soudain, le chanteur, un petit homme souriant, demande à notre personnage de venir le rejoindre. Le garçon hésite, se demande soudainement ce qu’il va pouvoir raconter lui qui dans l’instant ne se rappelle plus de rien. Il s’exécute, pensant sans doute que le fiasco sera la récompense de cet unique essai. Il se retrouve devant le public et tout est alors différent !

Les mots ressurgissent de sa mémoire, s’enchaînent, se laissent porter par ses grimaces et ses mimiques. Dans l’assistance, des rires fusent puis le silence récompense quelques passages plus sérieux. La communion a eu lieu, le Bonimenteur découvre qu’il avait bien tort de refuser ainsi ce bonheur sans pareil. Il ne veut plus s’arrêter, les musiciens devront reprendre la main sinon, il n’y aura plus de place pour eux.

Un nouveau personnage est né. Bien sûr, il a dû parfaire la technique, apprendre à mieux se présenter en public, travailler son élocution et le placement de sa voix, découvrir les secrets des conteurs, appréhender un peu mieux les mystères du spectacle vivant. Mais tout était en place en ce jour de septembre 2013, il y a bientôt quatre ans de cela. La suite ne demande qu’à se prolonger encore et encore pour son plus grand plaisir et, il l’espère de tout son cœur, celui de ceux qui viennent l’écouter.

Narrativement vôtre.

 Photographies : Patrick Loiseau

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