lundi 23 octobre 2017

La mule du pape



Au pied levé



Il était un pape en Avignon qui aimait à aller rencontrer ses fidèles au hasard des chemins. Il enfourchait sa bonne mule et se laissait guider par ses fantaisies. C'est ainsi que, lorsqu'il croisait des ouailles, le saint homme les bénissait du haut de sa brave bête et leur octroyait toujours une belle et bonne prière pour leur rendre la vie plus belle.

Que cette histoire se déroule au bord du Rhône et non de la Loire n'a aucune importance. Cela prouve simplement que c'est le long des rivières que surgissent les plus belles aventures. Laissez-vous embarquer sur mon récit : il n'a d'autre ambition que de vous amuser et de vous distraire. Que Dieu me pardonne sa tournure impie !

Le représentant de Notre Seigneur des cieux sur terre était un brave homme, tout pape qu'il était. Il avait quelques manies et de jolis défauts qui faisaient de lui un humain dont on aime la fréquentation. C'est ainsi qu'il enfourchait sa chère mule en ayant toujours aux pieds des chaussons. Il voulait avoir le pied à l'aise quand il baguenaudait sur sa gentille monture.

Ce matin-là, c'était un de ces jours de septembre où l'air embaume la douceur d'un été finissant, il allait sur les chemins quand, sur le bas-côté, il aperçut un buisson couvert de fruits rouges et noirs. Il y avait là les plus belles mûres que le Créateur avait offertes aux gourmands. Notre Pape était de ceux-là.

D'un claquement de bouche, il demanda à sa chère Rossinante de bifurquer de sa route. La bête savait le penchant du saint homme pour tout ce qui se mange. Elle descendit prudemment un petit escarpement afin d'arriver auprès de ce trésor de la nature. Le Pape, habitué à monter en chaire, resta ainsi perché pour manger goulûment les plus délicieuses mûres qu'il eût jamais dégustées.

Il en avait plein la bouche ; ses mains se tachèrent vite du suc de ces merveilles, sa soutane n'échappa pas à l'orgie qu'il faisait là. Le brave homme était incapable de se contrôler : il engloutissait plus que de raison des fruits gorgés de soleil et de jus. Heureusement pour sa réputation, nul ne le vit en cette fâcheuse pratique.

Tout ce qui était à hauteur de cavalier était désormais dans l'estomac du représentant de Dieu sur Terre. Mais pour son malheur, Satan, lui-même, avait mis les fruits les plus noirs qui soient tout en haut du buisson. Le Pape ne put résister à l'appel du Malin et se dressa sur le dos de sa mule, qui jusque-là, comme elle en avait l'habitude, n'avait pas bougé d'un pouce.

Dressé ainsi, le gourmand était en mesure de prendre les fruits de la tentation quand il se prit à penser tout haut qu'il ne faudrait pas que quiconque passe par là et s'amuse à crier « Hue » en cet instant épineux. Pour son malheur, le brave ecclésiastique, habitué à prier à haute et intelligible voix, avait pensé de la même manière.

La mule obéissante s'était donc mise en route, laissant choir le gourmand au pied du buisson de sa gourmandise ardente. L'animal, sans doute lassé d'une si grande attente, prit le chemin d'Avignon et de son écurie, laissant le Saint Homme sur la bas-côté. Elle aussi avait faim ; elle désirait, c'est légitime, son picotin.

Notre Pape avait fait belle et grande chute. Il s'était assommé et avait perdu, une fois de plus, l'esprit. Il reposait benoîtement quand vint à passer une jeune demoiselle à l'esprit espiègle. Reconnaissant celui qui dormait ainsi, la soutane tachée, et les lèvres toutes maculées, elle ne put s'empêcher de lui faire farce à la hauteur de sa faute.

La coquine tressa une belle couronne d'épine qu'elle posa sur le front épiscopal, elle se barbouilla les lèvres de mûres et déposa un baiser maculé sur chaque joue de celui qui avait fait vœu de chasteté. Trouvant que la farce n'était pas allée assez loin, la drôlesse déchira la soutane du pauvre pape en un endroit qui pouvait laisser place à vilaines interprétations. Puis contente du vilain tour qu'elle venait de jouer, elle partit avant que le gentil pape ne se réveille.

Quelques minutes plus tard, le gourmand repu, retrouva ses esprits et se remit en chemin pour rentrer à pied jusqu'à son palais. Il devait sans doute être encore un peu étourdi par sa chute car il ne remarqua pas l'étrange accoutrement qui était sien. Les premiers chrétiens qui croisèrent sa route, se retinrent de rire au spectacle qu'il leur proposait . Ceux-là firent preuve de beaucoup plus de charité que les suivants qui rirent à gorge déployée à la vue du pape détroussé.

Ce fut un cortège bruyant et moqueur qui accompagna notre homme jusqu'au pied du palais. Tous se gaussaient de sa mine rubiconde, des deux traces de baiser et de sa soutane déchirée. Mais en ce temps-là, le pêché de chair n'était pas mis au ban de l'église. La couronne d'épine attestait que le Pape avait fauté en connaissance de cause et chacun était disposé à lui pardonner cette incartade si humaine.

Non, ce qui amusait tant le bon peuple, c'était les curieux chaussons qui complétaient le tableau. Tous de se pousser du coude pour montrer l'incroyable équipage du plus important personnage de la ville. Depuis ce jour, les chaussons du pape furent baptisés mules et serait un âne celui qui ne croit pas à cette histoire.

Je n'ai nulle envie d'en tirer une morale . La gourmandise ne devrait pas être péché capital mais bien don de Dieu, tout comme le plaisir charnel, du reste. Ce n'est pas de ma faute si les bons Pères de l'église traînent la patte sur ces deux aspects du droit canon. Quant à moi, pour retrouver un peu de force, je vais m'adonner de ce pas à l'un des deux péchés, si ce n'est aux deux, dont fut suspecté notre pape, pour peu que je trouve mule à mon pied !

Blasphèmement sien.

samedi 21 octobre 2017

Pourquoi les poissons font-ils des ronds dans l'eau ?




La géométrie piscicole



Victor n’a jamais été très fort en géométrie. Fort heureusement, Pitchoune, il ne sera pas nécessaire de lui faire un dessin pour lui faire comprendre cette histoire qu’il convient de lire d’un trait. Par contre, il sera sans doute nécessaire de lui présenter nos poissons d’eau douce. Depuis quelque temps, les enfants d’ici, ignorent tout de ceux qui vivent dans l’eau.

Il était un temps où, sur les bords de l'eau, quand sautait un poisson ou bien qu'il frayait en belle compagnie, la surface liquide ne laissait rien voir de ces activités qui se voulaient secrètes. L'onde restait uniforme, seules les vagues et les rides du vent marquaient de quelques signes les flots de nos rivières et de nos étangs.

Pourtant, les poissons, désireux de ne pas passer inaperçus, voulurent changer le cours des choses. Ils se plaignaient que ceux qui vont sur Terre puissent les ignorer de la sorte. Ils tinrent un jour grand conciliabule, une grande réunion regroupant la fine fleur piscicole, en un lieu tenu secret de notre Loire.

Le brochet, qui en cette époque lointaine, était le roi des profondeurs, prit la parole en premier. Il voulait qu'on puisse reconnaître, sans risque de confusion, sa marque au-dessus de l'eau. Il réclama que tous les hôtes de l'onde tracent un triangle pour indiquer leur présence hors de l’eau. Beaucoup alors de protester avec colère. Le triangle est une forme compliquée qui exige des connaissances en trigonométrie. Vu sous cet angle, notre réunion au sommet risquait de connaître une crise aiguë. Le brochet ne se montra pas obtus, il sut écouter sa base.

La carpe réclama le silence. Elle prit de la hauteur, prétendant qu'un carré ferait tout aussi bien l'affaire, qu'il serait plus simple et bien moins compliqué. Des angles droits et quatre côtés égaux, la mesure lui semblait raisonnable. Hélas, chez les poissons comme pour les hommes, il est bien compliqué d'obtenir l'adhésion générale. Une tanche fit remarquer que les angles risquaient de blesser ceux qui s'y cogneraient. Le carré fut à son tour rejeté de la surface de l'eau !

Une modeste perche voulu tendre la sienne à cette noble assemblée. Elle se félicita d'abord qu'on éliminât les polygones à commencer par le mystérieux pentagone. Elle recommanda qu'on abandonne l’idée saugrenue d’ajouter d'autres côtés. Sur le fond, on lui donna raison. Puis elle se réclama d'une figure simple par excellence qui honorait son nom : la ligne. Ses amis protestèrent avec colère : «  Où as-tu pêché une telle idée ? ». La suggestion se brisa nette sur cette réplique.

Sa consœur Arc-en -ciel eut ensuite droit à la parole. Elle réclama, vous devez vous en douter, un arc qui se propagerait sur l'eau en se tournant vers le soleil. Les autres poissons firent feu de tout bois contre cette idée saugrenue. « Comment savoir, où se trouve le soleil, les jours de pluie ? » demanda un goujon, poisson qui adore le beau temps ? «  Qui déterminera le rayon de courbure ? » s'enquit un vairon plus savant que les autres. « Un arc sans flèche, voilà une idée qui n’a pas sens ! », conclut l’alose qui mit un point final à cette suggestion.

C'est alors qu'un banc de mulets remontant le fleuve, poursuivi,comme il se doit sur la Loire, par quelques phoques en grande gourmandise, passa à portée de la réunion. «  Que faites-vous là, collègues d'eau douce , » s'enquit le chef de la bande de ces poissons venus de l’océan «  Nous tenons grand conciliabule pour déterminer quelle devrait être la marque des poissons au-dessus de l'eau » lui répondit une brème qui faisait la planche.


Pour être mulet, le poisson migrateur n'était pourtant pas un âne. L’un d’eux eut réflexion prompte et remarque judicieuse. « Vous avez vous-mêmes le fin mot de l'histoire. Cherchez, dans ce que vous êtes en train de faire, la réponse s'offre à vous ! ». Puis le malin s'ensauva bien vite accompagné de tout son banc et de l’arrière-banc aussi ; les phoques se faisaient de plus en plus pressants : il ne fallait pas traîner sur cette ligne d'eau.

La troupe resta coite quelques instants. Quel était le sens sibyllin de cette énigme muletière ? Chacun se perdait en conjectures. Il y eut grand remue-méninge au fond de l'eau. Beaucoup d'espèces restèrent bouche-bée ne trouvant plus rien à dire. C'est d'ailleurs de cette journée mémorable de l'histoire des poissons qu'ils ont gardé cette déplorable habitude. Mais ceci n'est qu'une conséquence annexe de notre histoire de Loire.

La journée allait tourner en queue de poisson quand une ablette à qui l'on ne demandait jamais rien, osa pourtant une petite remarque. « Conciliabule, conciliabule, aurions-nous tous une tête de conciliabule ? » Cette réplique fit florès bien plus tard, en toute autre circonstance.

Mais pour anodine et inutile que fût cette remarque, elle fit écho dans la tête d'un barbeau qui faisait le malin. « Mon bon Dieu, mais c'est bien sûr », se dit celui-ci en se frappant la nageoire caudale... Nous avions la réponse sous les yeux et nous étions incapables de la voir. Quelle bande de harengs nous sommes !

Les autres de s'impatienter tout en trouvant fort déplacée cette remarque désagréable sur un poisson qui ne mettait jamais une nageoire dans la Loire. « Parle, puisque tu es si malin ! » lui enjoignit le brochet qui avait une envie folle de l'avaler tout cru. Le barbeau voyant sa dernière heure arrivée, ne demanda pas son reste et hurla à la noble assemblée « Bulles, mes amis, ce sont des bulles que nous suggèrent les mulets. Ce sont donc des ronds dans l'eau que nous devons faire pour nous sortir de ce cercle visqueux! »

Depuis ce jour, sur la Loire d'abord puis, la mode ayant séduit les poissons de toutes les autres rivières, nos amis dans l'eau signalent leur présence par de magnifiques cercles qui se propagent comme une onde sur l'onde pure à la vitesse théorique de 13,41 cm la seconde.

Je vois bien que cette histoire ne semble pas vous convaincre. Méfiez-vous cependant de ne pas rester comme deux ronds de flan. Vous pourriez à votre tour, faire comme notre ami le pape et ses compagnons piscicoles, des bulles à longueur de journée.

Pitchoune, lui qui aime coincer la bulle, a dû se mettre à la géométrie pour comprendre cette histoire. Quant à Victor, notre ami, le petit garçon qui n’avait jamais eu le compas dans l’œil, il dut se rendre à évidence : il ne serait jamais poisson en dépit de son signe astral.

Rondement leur.

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...