lundi 24 mai 2021

Un très mauvais conte

 


Le pont de la discorde.





Il était une fois, ici ou ailleurs, une rivière qui séparait les gens, se dressait tel un obstacle infranchissable. Il fut une autre fois, un petit ruisseau qui coulait de part et d'autre des domaines de deux frères. Dans le premier cas, l'eau était un mur qui se dressait, empêchant la réunion des riverains ; dans le second, un mur devait être bâti pour entériner à jamais la terrible fâcherie fraternelle.


Le bureau des légendes avait jusqu'alors toujours la même réponse. Pour relier, pour concilier, pour réunir les êtres, rien n'était plus aisé. Il suffisait d'une arche d’alliance, d'un lien tout autant qu'un pont entre ceux qui jusqu'alors s'ignoraient ou se tournaient le dos. Oh, bien sûr, si la réponse était toujours la même, les procédures différaient selon l'imagination de celui qui menait la fable.


Le plus souvent, à tout seigneur tout honneur, le diable en personne prenait la place du grand architecte. L'espace d'une nuit, sans se soucier des appels d'offres légaux, des enquêtes d'utilité publique, des lois du travail, ni des financements, il jetait un magnifique ouvrage d'art d'une berge à l'autre avec pour seule exigence, l'âme du premier utilisateur. Les animaux en firent souvent les frais, le diable ne retenant jamais la leçon se faisant gruger à chaque fois. C'est ainsi que dans notre Val, les ponts de Jargeau et de Beaugency sont ???? sortis du même constructeur sans qu'il n’en coûte rien aux contribuables.


À d'autres occasions, ce sont des fées qui mirent la main à la pâte. Les dames ayant des envies inavouables, pour lever lestement la jambe, elles étaient disposées à enjamber une rivière pour le bon plaisir de celui dont elles espéraient les faveurs ?. Curieusement dans pareil cas, nul marché de dupe. Le pont était jeté et l'amour consommé. Les bourses vides, l'octroi était malgré tout nécessaire pour financer les faux frais.


Ailleurs, d'effroyables monstres se proposèrent de venir au secours d'un brave artisan chargé de relier deux rives inaccessibles. Pour le prix d'un enfant, des yeux ou bien d'une quelconque contre-partie, le démoniaque créateur suppléait le malheureux qui, pour l'édification des masses, finissait toujours par se sortir de ce mauvais pas, par une astuce digne des fables.


Quant au conflit de famille, la bouderie était telle qu'un des frères embaucha un vagabond pour construire un mur afin de ne plus voir son rival avant que de partir pour ne pas entendre les jérémiades de l'autre. Le chemineux, soucieux de rétablir la concorde entre les adversaires de l'heure bâtit un pont plutôt qu'une palissade. Au retour du querelleur, l'évidence lui sauta aux yeux, le pont rétablit la concorde entre les frangins.


Jusqu'alors, joindre deux rives opposées avait toujours été un acte bénéfique, une mesure pacificatrice et bienfaitrice. Les riverains étaient si heureux que certains même, se mirent à danser sur les ponts. Il est vrai que réunir deux cités qu'une rivière éloigne avait toujours paru être un trait d'union qui joint l'utile à l'agréable. Cette fois, au bureau des légendes, c'est avec la plus grande perplexité qu'est arrivé un nouveau dossier à traiter.


Un pont au milieu de nulle part, à l'écart des routes et des habitations et, qui plus est, est dans un endroit béni des dieux et miné par le diable. Comment faire avaler la couleuvre, quelle sornette mettre en avant pour justifier ce qui ne se comprend pas de prime abord ? Il y a forcément anguille sous roches d'autant plus que la roche est ici un gruyère qu'il n'est pas raisonnable de miner davantage.


Seul point à ne pas prendre en compte, ledit pont sera entièrement financé par le département des affaires roulantes. Aucune participation extérieure, tout est merveilleusement bouclé, comme par miracle pour cacher sans doute, des intentions moins louables. On ne prête qu'aux riches et dans ce cas, pour construire un château de cartes de crédit, le maître d'œuvre a cassé sa tirelire. Le pont de la discorde, celui qui sépare à jamais les tenants de l'ancien monde qui veulent toujours plus de camions dans une nature exsangue et les doux rêveurs pour une planète qu'on respecte enfin. Les positions sont irréconciliables, le pont se fera en dépit des évidences, des inquiétudes, des études géologiques, du classement au patrimoine mondial qui se plie volontiers au pragmatisme économique.


L'écologie, l'environnement, le développement durable, les humains ont tous ces mots magiques dans la bouche pour colorer de vert et d'espoir la catastrophe à venir. Le pont de la discorde sera un des tous premiers véritablement bâti par un diable qui a perdu la main. Le projet ne se fera pas en une nuit, les obstacles sont multiples, les tracasseries innombrables. Les empêcheurs de traverser d'un bond ont tout fait pour mettre des bâtons dans les roues des camions de quelques bons amis. Mais au bout du conte, il ne faudra sans doute qu'une nuit pour que ces beaux rêves s'effondrent tel un château de sable. On ne joue pas impunément avec le réseau karstique.


Au bureau des légendes, les scénaristes se frottent les mains. Voilà une chute qui changera des récits anciens. Ce n'est pas une mauvaise chose, il est bon parfois de sortir des sentiers battus.


Poncifement leur.

vendredi 21 mai 2021

Cycles Helyett

 



Une histoire ligérienne.

 

 

 


Alphonse Picard, un garagiste de Sully-sur-Loire : charmante ville ligérienne, vendait des cycles Peugeot quand il lui prend l’envie de voler de ses propres ailes. L’homme aimait sortir du cadre et n’était pas de ceux qui restent les deux mains sur le guidon. Il construit sa première bicyclette vers 1900  l’Arcatène  et se lance également dans l’organisation de courses régionales. C’est le plein essor du sport avec notamment beaucoup de canotage sur les bord de Loire.


En 1910, notre entrepreneur sullylois achète un bâtiment dans le faubourg Saint-Germain pour installer des ateliers mécaniques. Avec ses deux fils Gabriel et Raymond, il fabrique ses premiers modèles auxquels il convient de donner un nom. C’est parce que la femme de Raymond apprécie une opérette de Boucheron et Audran du nom de « Miss Helyett » que la firme prend ce nom ! "Helyett" devient ainsi la raison sociale de l’entreprise et une marque déposée en 1919. La Manufacture des Cycles Helyett-Picard frères est née.


Après la grande guerre, la bicyclette a le vent en poupe. Le succès commercial favorise le développement des ateliers d’Alphonse. Suivant le modèle d’Auguste Poulain : le célèbre chocolatier de Blois, c’est par la publicité que la marque se fait connaître surtout en s’appuyant sur les succès des sportifs avec les vélos de course maison.


En 1933, Raymond Picard finance une équipe professionnelle avec les vedettes de l’époque. Nous pouvons citer René Vietto un grimpeur d’exception. Des succursales sont ouvertes à Caen en 1924, Tours en 1930 et Orléans en 1935. Les cycles Helyett sont vendus dans le monde entier. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, 12 000 vélos sortent des usines des bords de Loire chaque année.


Les Allemands, mauvais joueurs, les réquisitionnent. L'usine roule, bien malgré elle pour le troisième Reich jusqu'à la débâcle. C'est durant cette période de grande panique pour l'armée allemande en déroute que survient une plaisante anecdote. Les chaînes de montage ont été interrompues, des vélos sont a différents niveaux de finition. Mais pour tous, un accessoire indispensable manque à l'appel, faute de cuir dans un contexte de grand désordre. Qu'à cela ne tienne, dans la débandade, les soldats de la Wehrmacht en fuite devant la progression alliée enfourchent les engins en état de rouler. Seuls parmi les fuyards ceux qui sont restés disciplinés pourront aller plus loin. En effet, ce sont les selles qui font défaut et avoir conservé son casque pour ceux-là sera d'un grand réconfort.



Après la guerre, la famille Picard récupère son bien et remet l'outil industriel en état de marche. Les succès sportifs s'enchaînent : le champion José Beyaert remporte la « médaille d'or Course en Ligne » aux Jeux olympiques de Londres en 1948 et en 1952. À Helsinki, le jeune Jacques Anquetil remporte une médaille de bronze sur un vélo Helyett. Il passera professionnel et sera fidèle à la marque de ses débuts.


Raymond Picard meurt en 1940, suivi par son épouse Gabrielle en 1945. Leurs fils reprennent la production qui atteint alors 1 200 vélos par mois. L’usine de Sully donne du travail à plus de 100 ouvriers. Malgré les victoires de Darrigade et d’Anquetil sur le Tour de France sous le maillot Helyett, le succès populaire des vélos à moteur et la démocratisation de l’automobile mettent à mal ce fleuron local. L’usine Helyett est contrainte de fermer en 1962.


L’usine a connu ses heures de gloire dans les années 1950 et 1960 en remportant notamment trois Tours de France avec Jacques Anquetil sous le fameux maillot vert flanqué du nom de la chicorée Leroux. Estimée des connaisseurs et de ceux qui ont vécu l'âge d'or des courses cyclistes, Helyett est longtemps restée méconnue du grand public après la disparition des Établissements Picard en 1962, malgré une notoriété auprès des spécialistes et un palmarès qui la place parmi les plus grands noms avec Alcyon, Bianchi, Gitane ou Peugeot.


Helyet est tombé dans l’oubli durant de longues années, seuls quelques sullylois et des nostalgiques de la petite reine se rappelaient ce nom.


La marque renaît au début des années 2000, d'abord par l'édition en 2009 de maillots de cyclisme inspirés des fameux designs vert et blanc, puis avec la parution en juin 2017 de « Dans le progrès, toujours en tête », le livre hommage qui retrace son histoire. En 2017, un entrepreneur s’est lancé dans la construction de cadres de vélo de course fabriqués en France sous cette marque tandis que le département du Loiret rend enfin hommage à ce fleuron local et qu'un musée privé à la gloire de la marque est ouvert à Sully-sur-Loire.

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

  Partir À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ? Ces éternels prisonniers de leurs entraves Ils ont pour seules v...