samedi 27 mai 2017

Mieux vaut rester bredouille.



Une histoire en queue de poisson.


Il était une fois en bord de notre Loire, un pêcheur qui avait jusque-là belle et grande réputation. Il n'avait de cesse de remplir ses filets, de prendre les plus beaux des poissons du coin. Tout allait fort bien pour lui jusqu'à ce qu'il tombe amoureux d'une lavandière, la plus charmante qui soit.

Il commença par tendre ses filets à proximité du bateau lavoir. Tout le monde riait de cette étrange fantaisie qui ne trompait personne. On voyait le manège de l'un et de l'autre. On parlait derrière eux, on riait sous cape. L'une laissait des taches sur les draps quand l'autre remontait des filets vides de prise. On ne pêche pas en eau savonneuse, pensait les plus vieux, les plus sages qui depuis longtemps avaient oublié les troubles de la passion.

Il y avait tant de rires autour d'eux que bientôt notre pêcheur amoureux renonça à croiser dans les parages de sa belle. Il ne supportait plus les moqueries et ses pêches infructueuses. Il s'en retourna en ses coins habituels. Mais cette fois, par un curieux maléfice, il restait bredouille à chaque fois. « Heureux en amour, malheureux à la pêche », on peut s'amuser de telles fariboles, elles ne s'appuient néanmoins sur aucune logique.

Il fallait bien se résoudre pourtant à l'évidence. Notre pêcheur remontait désormais des filets vierges de toute prise. Il avait le mauvais œil. Il ne pouvait continuer ainsi, ses ressources venaient à s'épuiser et ses clients avaient déjà changé de fournisseur. La situation devenait préoccupante. Il consulta alors un sorcier, un mage qui faisait passer le feu, guérissait des verrues et reboutait les articulations déboîtées.

Après quelques incantations et bien des gestes étranges, le guérisseur des corps et des âmes lui donna à boire un étrange élixir. Il l'avertit qu'il allait subir des transformations qui n'auraient de cesse de le surprendre. Il ne devait pas s'en inquiéter tout en se gardant bien de batifoler quand surviendraient les manifestations magiques.

Notre pêcheur promit sans bien comprendre de quoi il en retournait. Il faut même avouer qu'il n'avait pas la moindre idée de ce qui allait se passer pour lui. Le sorcier lui avait dit simplement : « Tends tes filets et dis à haute voix : Que je sois ce que je veux ! ». Incrédule, il s'en retourna à son bateau décidé à éclaircir ce mystère.

Il craignait au fond de lui ce qui pouvait advenir et s'éloigna du village pour pêcher dans un endroit sauvage et discret. Il tendit son filet dérivant et prononça du bout des lèvres cette incroyable formule. Aussitôt dite, il sentit un malaise profond, il perdit connaissance quelques instants. Quand il reprit ses esprits, il était devenu un énorme brochet qui semait la terreur dans les rangs des ablettes et des goujons qui se précipitaient tous dans le filet.

De manière toute aussi mystérieuse, il retrouvait ses esprits et remontait un filet plein comme jamais. Il rentrait à nouveau au village, fier comme Artaban. On murmurait dans son dos qu'il y avait sorcellerie dans tout ça. Il n'en avait cure, les affaires reprenaient leur train et il pouvait couvrir sa belle lavandière de bouquets de fleurs et de baisers langoureux.

Tout allait pour le mieux, il gardait son secret jalousement. Il devinait qu'il serait bien imprudent de le dévoiler à ses collègues. Il aimait maintenant à se transformer ainsi en un poisson rabatteur. Il voyait la rivière de l'intérieur et sa connaissance des occupants de l'eau était désormais sans égale.

Mais il avait toujours envie de voir le plus longtemps possible sa douce amoureuse. Il s'enhardit au point de revenir tendre ses filets à proximité du bateau lavoir. Que l'eau soit un peu savonneuse ne devait en rien le gêner. Il parviendrait quand même à remplir son filet grâce à la magie du vieil homme.

Ce qui advint alors n'était pas du tout ce qu'il avait prévu. Au moment de prononcer sa formule magique, il regarda au loin ce bateau lavoir où travaillait sa belle. Il la désirait comme jamais jusque-là. Et soudain, son souhait fut réalisé. Il devint ce qu'il voulait le plus au monde …

Depuis ce jour, une lavandière revêche, inconnue dans le village, bat le linge et médit de ses commères. Elle a beau être à côté d'une belle jeune demoiselle, elle ne parvient jamais à saisir son regard. Plus les jours passent, plus son humeur devient détestable. La pauvrette quant à elle pleure son joli pêcheur qu'on dit disparu dans la rivière.

Voilà ce qui arrive quand on use de subterfuge pour obtenir ce qu'on désire. Il vaut mieux être bredouille et heureux en amour, il est surtout préférable de ne compter que sur soi pour réaliser ses rêves. Ne croyez pas aux mirages et aux sorciers, aux diseurs de bonne aventure et aux bonimenteurs. Vous avez en vous les raisons d'espérer. C'est bien la seule vérité de cette fable.

Pécheressement vôtre

Récit au fil de l'eau.


Histoires de Loire.



Vous qui sur la rive, venez regarder passer les bateaux de bois, écoutez donc les histoires vraies ou imaginaires de notre passion Loire. Nous avons revêtu les habits des mauvais gars d'antan, condamnés à tirer la corde le long de la berge, à pousser la bourde ou à lever la voile quand le vent était favorable. Nous leur faisons hommage parce qu'ils étaient l'honneur de ce fleuve !

Ne voyez pas une nostalgie déplacée, un retour en arrière pour refuser d'aller vers la proue. Nous sommes sur l'onde parce que c'est la belle dame brume, ce fleuve tumultueux et étrange qui nous attire. Acceptez de nous suivre et d'ouvrir les yeux et les écoutilles en vous tournant, pour une fois, vers le flot qui s'ensauve vers le ponant.

Tout a commencé, il y a bien loin de là, du côté des Cévennes. Quelques sources éparses se disputent la paternité de ce long ruban qui au bout de sa course, ira noyer son vague à l'âme dans les parages de Saint Nazaire. Mince filet d'eau, elle prit vite allure et force en descendant de ses collines. L'orgueil la poussa à préférer l'Atlantique alors que la Méditerranée toute proche, lui faisait de l'œil. Mais elle avait déjà caractère trempé, on ne peut attendre moins d'une rivière.

Elle roulait alors des épaules, charriait la belle, gros cailloux et petits grains de folie. Usante à souhait, elle faisait son lit à la force de son courant, creusant son passage dans des gorges de plus en plus profondes. Elle avançait, filant vers le Nord dans une course folle. Là, point n'était question de se glisser sur son dos. La dame n'était encore que frêle jeune fille.

Petit à petit, elle se fit adolescente, ne sachant plus trop où donner de la boussole. Elle virait, tournoyait, se faisant méandre pour nous tourner la tête. Elle creusait toujours, mais ce sont des berges plates qui subissaient ses assauts. Quand une rive se faisait tranquille, l’autre savait qu'il fallait subir ses attaques perfides.

Mais de toutes ces voleries, il fallait bien se délester. Elle proposait aux gens du voisinage bancs et îles pour couler des soirées heureuses. Fantaisie et rouerie ne l'abandonnaient pourtant pas. Ces cadeaux, déposés de ci de là, ne cessaient de changer de place et de proposer jolis pièges à qui ne les connaissaient pas. C'est de là qu'elle se fit mauvaise réputation et que beaucoup d'entre vous lui tournèrent le dos.

D'autres y coulaient des jours heureux. Poissons de toutes eaux, elle n'était pas regardante. Le saumon venait de la mer, le brochet des bords de terre. Ils remuaient de la queue pour affronter les flots, allaient de l'avant ou rebroussaient chemin jusqu'à ce que les hommes décident, navrants et tout puissants, de barrer sa route de quelques vilains murs de béton.

Mais de tout cela, vous n'avez cure. Vous vous voulez de l'authentique, du sordide, des coups de tabac et de coups de cœur. Alors, n'attendez pas de nous que nous vous livrions nos secrets, prenez plutôt la peine de vous lever matin, de regarder la brume qui couvre la belle, d'écouter la faune qui s'éveille et de vous laisser bercer par son doux murmure.

Éloignez-vous des villes, aventurez-vous sur les sentiers qui la bordent. Observez cette vie qui s'agite, ces mouvements d'eau et de sable, ces oiseaux qui peuplent les îles. Ils sont si nombreux que les nommer ici serait trop long. Venez avec jumelles et appareils photos et jamais plus vous ne la regarderez de la même manière.

Si vous n'êtes pas encore convaincus, c'est au soir, au soleil couchant, qu'elle viendra vous tirer par le cœur. Jamais plus belle lumière vous ne verrez. Les feux du ciel se mêleront à l'eau, le bonheur des yeux, l'émotion et la passion Loire qui pour toujours, alors, sera vôtre aussi.

Ligèriennement vôtre.

À quoi rêvent les bateaux qui restent à quai ?

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