jeudi 13 août 2020

Écrire



Macération quotidienne



Il en est qui, chaque matin, s'en vont arpenter la campagne ou les rues de nos villes, courant après leur jeunesse, la forme et la santé. D’autres qui font des gammes, répétant inlassablement des notes qui deviennent si familières qu’elles sont désormais en symbiose avec leurs doigts. Certains ne peuvent concevoir une seule journée sans faire l’amour ou bien la vaisselle ; chacun a sa petite perversion et moi qui, en ce domaine, suis parfaitement servi, je ne leur tiendrai nulle rigueur.

Votre serviteur en effet , vous avez dû le remarquer à force de parcourir sa prose qui fleurit chaque matin sur la toile, ne peut supporter une journée sans écrire. C’est venu insidieusement, comme toutes les drogues qui s’installent un jour dans votre vie pour la transformer radicalement. On se dit au début que c’est un bonheur, un changement merveilleux qui magnifie l’existence. Puis les effets secondaires apparaissent ; il faut se rendre à l’évidence : il y a toujours un prix à payer aux bonnes choses.

Mais qu’importe. Je ne fume pas, je fais en sorte de boire modérément, en dépit de mes affirmations bachiques, je réduis autant que possible mon appétit insatiable, je me modère en beaucoup de vices mais contre l’écriture, je ne peux rien faire. La manie a envahi ma vie : je ne pense qu’à ce billet quotidien que le Seigneur, dans sa grande générosité, doit m’inspirer s’il ne veut pas que je blasphème son nom. C’est une nécessité, une évidence, un besoin.

Tout cela n’aurait finalement aucune conséquence fâcheuse sur mon entourage et mes relations sociales si je ne m’étais mis en tête de diffuser à la planète entière le fruit douteux de mon assuétude scripturale. J’écris, certes, mais pire que tout, je montre à qui veut bien le lire, le produit de mon insupportable manie, cette incessante assuétude.



C’est là que le monde, le mien en tout cas, bascule dans la déraison. Je me donne en spectacle ou en pâture. Au fil des récits, entre les lignes ou bien de manière explicite, apparaissent mes défauts, mes erreurs, mes maladresses, ma face noire. Mes billets sont parsemés de fautes et de taches, de ratures et de lapsus. C’est dans ces creux et ces bosses que se dévoile la face obscure de ce personnage orgueilleux, vaniteux, prétentieux, présomptueux, atrabilaire, impatient, factice …

La liste n’est malheureusement pas exhaustive. L’écriture force le trait, accentue les aspérités, pousse le capuchon trop loin. Les mots prennent leur indépendance, jouent d’un effet miroir pour mettre en lumière ce qu’il conviendrait de taire. Ils se jouent de moi et je me présente à vous, dans le plus simple appareil, sans fard ni protection.

Je suis pris au piège de ce récit journalier, qui, derrière fiction et farce, est un terrible et impitoyable révélateur. Je n’imaginais pas qu’il puisse en être ainsi et je suis parfaitement incapable de mettre un point final à cette aventure, devenue, au fil des années, une confession impudique, un strip-tease indigne. C’est un journal intime qui se donne sans honte à la curiosité de tous.

Ce matin encore, mes doigts sur le clavier ont glissé sur une pente savonneuse. Ils m’ont conduit là où je ne voulais pas aller. J’ai cédé à leur besoin impératif de me livrer pieds et âme liés, sans pouvoir me défendre ni apporter la plus petite nuance. Les mots décident ; les phrases s’enchaînent sans jamais me libérer. Je suis devenu l’otage de ma folie. J’ai besoin d’écrire …

J’ai parfois le sentiment de constituer ainsi une forme d’auto-fiction, une biographie imaginaire d’un prétentieux sans limite. Veuillez me pardonner et, si la chose vous paraît insupportable, ayez alors l’amabilité de détourner le regard et d’oublier ce que vous venez de lire. Je vous prie de m’excuser et surtout ne vous demande pas de me plaindre : écrire est un immense plaisir ! Pour rien au monde, désormais, je ne renoncerais aux délices comme aux tourments de cet étrange narcissisme scriptural.

Confessionnallement mien.


mercredi 12 août 2020

Les bains-douches.



Non ce n'est pas une boîte !




Je vous parle d'un temps que bien peu de lecteurs peuvent encore connaître. La France se sortait péniblement de la guerre. Bon nombre de villes, notamment celles qui possédaient un pont sur la Loire, avaient été rasées. Les maisons qui avaient résisté étaient d'un confort sommaire ; la mienne en faisait partiel.

Non pas que nous fussions malheureux, bien au contraire. Nous avions une vaste et belle bâtisse au milieu du bourg. Elle était bien plus grande que nous n'en avions l'usage et il était bien difficile de s'y marcher sur les pieds. Une cuisinière à bois qui se parait parfois de rouge, assurait le chauffage du rez-de- chaussée, un poêle à fioul, celui des chambres.

Nous nous en contentions et je ne me rappelle pas avoir eu froid. Nous étions sans doute moins délicats qu'aujourd'hui. Là n'était pourtant pas le point névralgique de notre demeure. Ce grand bâtiment , construit il y a si longtemps que les archives avaient bien du mal à le dater, souffrait d'un inconfort qui n'était pas l'exception alors: nous n'avions ni baignoire ni douche …

Rassurez-vous, nous faisions sans, tout en étant très propres. Le gant de toilette et le lavabo accomplissent des miracles pour la préservation de l'hygiène corporelle et, une fois par semaine, nous avions droit à la grande bassine jaune qui, le reste du temps, servait pour le linge. Elle était donc vouée à récurer tout ou partie de la maisonnée, une noble tâche sans aucun doute.

Le paradoxe de cette période où le pays vivait alors le début de ce qu'on appela plus tard « les trente glorieuses », c'est que ce qui nous paraît aujourd'hui comme signe de pauvreté était alors une marque de progrès. Les amis qui vivaient dans des HLM, pourtant excentrées à la périphérie de notre petite ville, avaient cette salle de bains qui nous manquait.

J'enviais ce confort, ne me posant pas alors les autres questions portant sur l'habitat collectif qui ne manquèrent pas de surgir au fil des années. Les temps étaient alors heureux, la mixité sociale si homéopathique que rien ne présageait alors les failles d'aujourd'hui. J'allais souvent jouer au football avec les copains au pied de leurs immeubles, dans ces terrains encore vagues, qui étaient de merveilleux espaces d'aventure.

Je revenais, transpirant et crotté, pour aller goûter du gant de toilette quand eux filaient sous la douche, ou bien dans la baignoire pour les plus chanceux. Heureusement, il y avait le club de sport et ses vestiaires, munis de douches collectives, pour me faire profiter, moi aussi, du bonheur de la poire et de la chaînette.

L'humiliation était ailleurs, quand le samedi soir, mon père m'envoyait, la serviette autour du cou et la savonnette dans la main, vers un petit escalier qui descendait sous les locaux de la mairie. Il y avait inscrit en lettres de déshonneur pour moi « Bains-douches municipaux ! ». Je me revois encore, longeant les murs de la rue Porte Berry pour atteindre ce sous-sol honni.

J'espérais n'y faire aucune rencontre. Je descendais bien vite les marches quand personne n'était en mesure de me reconnaître et ouvrais la lourde porte. Tout un monde, baignant dans la buée et une douce moiteur, se découvrait alors à moi. Il fallait verser son obole et je me souviens que je prenais toujours la douche ; le bain étant réservé aux gens qui en avaient les moyens.

J'allais vite, expédiant ce lavage par-dessus les caillebotis de bois. Je me séchais à la hâte et rentrais les cheveux mouillés. Je me pensais pauvre parce que je n'avais pas ce confort essentiel que possédaient tous les autres. Je ne sais combien de temps dura l'usage de ce service pour moi. Assez vite pourtant, mes parents entreprirent des travaux pharaoniques pour installer le chauffage central et la salle de bains en notre demeure. Ils durent faire démolir des murs du sous-sol au grenier pour réaliser cette prouesse de la modernité.

L'établissement des bains-douches ferma bien vite. On y installa une école de musique. Je n'en fus jamais élève, à mon grand regret. De ce temps lointain, demeure en moi l'aversion des douches collectives, à l'exception de celles des vestiaires. Allez savoir pourquoi ? Il m'est toujours aussi difficile de me rendre dans un terrain de camping à cause de ce sentiment qui remonte à la surface : ce vieux souvenir des bains-douches de mon village qui n'étaient pas une boîte de nuit. Voilà vous savez tout et, voici une fois encore, que je me suis mis à nu pour récurer une âme bien noire …

Savonneusement vôtre

 https://www.thebookedition.com/fr/sully-mon-pays-d-en-france-p-374329.html

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Macération quotidienne Il en est qui, chaque matin, s'en vont arpenter la campagne ou les rues de nos ville...